TABLEAUX DE CLAUDE
C1.AUDK LORRAIN. — LA FUITE KN liGYPTK. Musiie de Dresde. (Phot. Hanfstaengl.)
c'étaient les sujets en vogue à cette époque, les uns tirés de la Bible ou de l'Évangile : des traits de la vie d'Agar ou de Joseph, de Moïse ou de Tobie; la Ftiilc en Egypte^ Madeleine dans le désert^ et jusqu'à une Tenlalion de saint Antoine^ avec son cortège habituel de démons; d'autres, inspirés par la mythologie ou l'histoire, comme le Parnasse^ Apollon chei Admele^ Mercure el Argus, l'Enlèvement d'Europe, Echo et Narcisse, Diane et Actéon ; ou bien le Débarquement de Cléopâlre, l Embarquement de sainte Ursule, celui de sainte Paule, saint Philippe baptisant le ministre du roi d'Ethiopie, etc. D'autres enfin, mais plus rares, sont de simples épisodes de la vie pastorale: la Fêle villageoise, le Bouvier, le Gué, etc.
A vrai dire, en traitant des sujets si variés, Claude, à l'inverse de Poussin, ne se préoccupe pas plus de leur signification que des convenances historiques. C'est au milieu des mêmes palais, antiques ou modernes, qu'il place indistinctement Cléopàtre ou la reine de Saba, Ulysse ou sainte Paule, Agar ou sainte Ursule et ses compagnes. Ce
qu'il demande à un sujet, c'est tout simplement, avec le titre de son
,3s LES MAITRES DU PAYSAGE.
tableau, un motif qui s'encadre harmonieusement dans les lignes et l'effet du paysage. Sans trop s'embarrasser de la géographie ni de l'histoire, il cherche à en varier de son mieux les dispositions pittoresques, et, quand on passe en revue l'ensemble de son œuvre, on peut voir qu'il a trouvé une grande diversité dans ses combinaisons. Mais lorsqu'il tient un arrangement qui lui plaît, il n'éprouve aucun scrupule à le répéter. Non seulement, il en reproduit plusieurs^ fois la silhouette générale, mais dans ses ouvrages, on pourrait noter certains détails qui y jouent le rôle de grandes ulilités. Tels sont, par exemple, le palais Médicis et surtout ce temple romain, dont la colonnade engagée d'ordinaire dans le cadre laisse entrevoir un bouquet de végétation vigoureuse qui, en se profilant sur le ciel, contraste heureusement avec le ton moyen des fabriques et l'éclat lumineux de ratmosphèrc.
Si, laborieux comme il le fut, Claude a beaucoup produit, il s'est donc assez souvent répété, et, sans entrer dans le détail de ses ouvrages, nous essaierons de les ramener à quelques types principaux, en citant ici ceux qui, par leur importance ou leur originalité, nous paraissent marquer dans son œuvre. Les grands paysages peints pour le prince Panfili, et qui font encore aujourd'hui l'ornement du palais Doria, ne sont point datés, mais il est probable qu'ils appartiennent au début de la maturité de l'artiste. Le plus célèbre, le Malin, est surtout remarquable par sa large et belle ordonnance. L'exécution cependant n'est pas exempte d'une certaine sécheresse et la couleur manque uji peu d'harmonie. Quoique moins vanté, le Temple de Délos^ de la même collection, est d'une facture plus souple et les timidités dont elle présente encore la trace ont un charme d'ingénuité qui s'allie heureusement aux colorations fraîches et matinales de la campagne. Des deux tableaux de la Galerie Borghcse, l'un surtout mérite d'être cité pour sa belle conservation, pour la clarté argentine de la lumière, pour l'élégance des beaux arbres derrière lesquels apparaît une contrée fertile, avec la silhouette du cap Circé et la mer qui brille à l'horizon. Sans aucun artifice, le ciel est, dans sa pureté, d'une profondeur et d'une transparence admirables.
l-'n Allemagne, la Fuite en h'gj'ple et r.4m el (ialathée. de la daierie de Dresde, comptent parmi les œuvres les plus remarquables de Claude, Dans la première, les personnages qui lui ont donné son nom sont
TABLEAUX DE CLAUDE. iSg
relégués au second plan et peu visibles: mais les beaux ombrages dont quek]ues arbres plus légers viennent à propos rompre la masse vigoureuse, les côtes qui. en s'abaissant vers le centre, laissent découvrir des lointains d'un violet bleuâtre, les eaux courantes qui, après s'être répandues en cascades, forment, sur le devant, un bassin aux rives gazonnées et fleuries, tout cet ensemble heureux nous parait rappeler une fois de plus la vallée de la Moselle et ses gracieux aspects. C'est une inspiration très franchement italienne, au contraire, que nous trouvons dans VAcis el Galalliée, dont les figures, nous l'avons dit, ont été repeintes par Bon Boulogne. A demi couché au sommet d'une colline qui surplombe la mer, Polyphème joue de la tiùte en gardant ses troupeaux qui paissent autoui^ de lui. tandis que, dérobés à ses regards par une tente qui les abrite, Acis et Galathée se livrent à d'amoureux ébats. Plus loin, des montagnes escarpées, dont les profils rappellent ceux de Capri, étagent leurs cimes dans l'azur du ciel; la mer, d'un bleu plus vif, mais doux encore et limpide, occupe toute la partie moyenne de la composition et en forme la coloration dominante. La facture, d'une perfection irréprochable, atteste la pleine maturité du maître et semble confirmer la date de i65o qu'on croit lire sur ce tableau.
Le Musée de Cassel n'était pas autrefois moins bien partagé que celui de Dresde en œuvres du Lorrain. De la Collection de la Malmaison qui s'était formée de ses dépouilles, elles ont passé dans la Galerie de l'I-jmitage où elles sont aujourd'hui. Il n'y en a pas moins de douze. Le Malin, l'une des plus célèbres, nous montre une disposition assez rare chez Claude qui, d'habitude, réserve au ciel et aux lointains une très large place. Une végétation magnifique remplit presque toute la toile, laissant à peine entrevoir, çà et là, quelque percée. A demi cachées dans ces grands arbres, des ruines pittoresques semblent perdues dans cette contrée solitaire et complètent l'impression qui s'en dégage.
Avec la petite marine faite pour M. de Béthune, le Débarquemeul de Cléopdlix', peint probablement vers if^y pour le cardinal Giorio, est le meilleur des seize ouvrages de Claude que nous possédions au Louvre. A part quelques taches provenant d'anciennes restaurations, dans le haut du ciel, la conservation en est excellente. La limpidité de ce ciel, qui d'un bleu pâle se dégrade insensiblement jusqu'à un jaune d'or amorti, les nuages légers qui flottent capricieusement dans l'air et tami-
sent la lumicre, la mer surtout, cette mer d'une coloration savoureuse et profonde, indéfinissable quoique très franche, qui, depuis le bleu glauque des premiers plans, va en s'efFaçant jusqu'au ton neutre de rhorizon, les reflets plus vifs des rayons du soleil qui se jouent parmi les flots, les franches intonations des personnages et des barques, l'exécution même, aussi large que délicate, tout enfin recommande à notre admiration cette belle toile comme un des chefs-d'œuvre de Claude.
Mais c'est en Angleterre surtout que le grand paysagiste nous montre ses productions les plus nombreuses et les plus remarquables. Bien qu'on n'en compte pas moins d'une dizaine à la National Gallery. ce n'est cependant pas là qu'on trouverait les meilleures. Le Mariage d'Isaac el de Rebecca, qui reproduit presque identiquement le motif du Moulin de la Galerie Doria, a subi de graves détériorations qui ne permettent guère d'apprécier ce qu'était son état primitif. ISEmbarqiiement de la Reine de Saba. qui lui fait pendant, a été, comme lui, peint en 1648, pour le duc de Biiillon — ainsi que l'écrit Claude, en tenant compte de la prononciation italienne plutôt que de l'orthographe. — mais il est de qualité bien supérieure et vaut notre Embarquement de Cléopâtre dont il rappelle d'ailleurs la disposition. Un peu moins monté de ton, il a le même éclat, la même puissance de rayonnement. Claude est mieux représenté encore dans certaines collections particulières, dans celle de Buckingham-Palace, par exemple, où l'Hulèvemenl d'Europe est une merveille de douceur et d'exquise conservation. Le bleu de la mer, chatoyant et velouté, y est travaillé et modulé avec un art infini, et l'on croirait entendre le faible bruissement des arbres placés au centre de la composition, dans lesquels la brise se joue amoureusement. Sans entrer dans le détail de tant d'autres ouvrages qui nous solliciteraient dans les collections anglaises, nous nous contenterons de citer, en terminant, les deux grands tableaux que possède lord Kllesmere (Bridgewater-House). Ces deux pendants, très décoratifs, nous montrent des paysages enveloppés et comme pénétrés d'une lumière éblouissante. Si, à distance, leur tenue est magnifique, de près, leur exécution n'est pas moins admirable. Dans l'un d'eux, le Démoslhène. nous retrouvons une fois de plus cette mer azurée à laquelle Claude a su donner un aspect si doux et si charmant.