CLAUDE LORRAIN. — LKS MOULINS
(Collection de M. L. Bonnat.)
L'obligation de suffire à ses nombreuses commandes absorbait toute la vie de l'artiste. Pour varier de son mieux les données de ses paysages, il lui fallait recourir sans cesse aux études qu'il avait amassées, sans pouvoir, comme autrefois, réserver une aussi large part de son temps au travail d'après nature. L'eùt-il voulu, d'ailleurs, il eût été empêché de le faire à cause de la goutte dont il souffrait depuis l'âge de quarante ans. Sans doute, ses stations réitérées dans la campagne avaient contribué à développer en lui cette maladie. Ces heures charmantes du lever et du coucher du soleil, qu'il aimait surtout à étudier, sont aussi, dans ces régions souvent fiévreuses, les plus funestes aux paysagistes. Mais, bien que son mal se fît sentir de plus en plus, il continuait vaillamment à peindre. C'est à l'âge de soixante-quatorze ans qu'il signait le Matin du Musée de Munich, exécuté d'une main ferme et sûre, avec une vivacité et une fraîcheur d'impression que la sage conduite de sa vie avait méritées à sa vieillesse. Si, l'année d'après, il terminait son Livre de FeVîVe par cette naïve inscription : « Ici finy ce présent Livre, cejourd'huy 25 du mois de mars lôyS; Roma », il ne renonçait cependant pas au travail, car il existe des dessins — notamment dans la collection du roi d'Angleterre — qui sont postérieurs à cette date, et l'on connaît plu-
sieurs tableaux de lui de i<')So, entre autres le Parnasse peint pour le connétable Colonna.
Cette assiduité au travail était pour Claude une habitude et un besoin : il y trouvait un refuf;e contre les souffrances et l'isolement de sa vieillesse. Bien des vides s'étaient déjà faits autour de lui, quand Poussin mourait en ir)(53. Claude n'avait pas attendu cet avertissement pour prendre ses dernières dispositions et régler l'emploi de son petit avoir. Dès le 28 février \C)G3, pendant une maladie qu'il croyait dangereuse, il faisait son testament auquel, le 25 juin 1670 et le i3 février 1682, il ajoutait plusieurs codicilles. Malgré ses habitudes de simplicité, et bien qu'à raison du prix assez élevé qu'avaient atteint ses œuvres, il eût, par son labeur opiniâtre, gagné des sommes considérables, le grand paysagiste ne jouissait que d'une aisance fort médiocre : 10 000 écus environ, suivant Baldinucci, qui attribue la modicité de ce chiflre à la générosité du peintre et à ses libéralités répétées vis-à-vis de sa famille. C'est entre les membres de cette famille qu'il partage son bien. La plus petite part ira aux parents restés à Chamagne; mais tous recevront quelque argent. Le reste est donné à deux des neveux qui vivaient à Rome auprès de leur oncle, Jean et .loseph, ce dernier étudiant en théologie, jeune homme du meilleur monde, giovaue costumât issimo, nous dit Baldinucci, qui tenait de lui la plupart des informations qu'il nous a transmises sur Claude.
A côté des noms de ces deux neveux, le testament porte celui d'une jeune fille dont seul il nous révèle l'existence. Qu'était cette Agnès, cette fille adoptive du peintre qui, née vers 1(02, habitait aussi sa maison, y avait été élevée et l'entourait de soins, mia \itella... cresciuta cd allevata ht casa, ainsi qu'il s'exprime lui-même à son égard? Était-ce. comme il le dit ailleurs, une pauvre enfant, « recueillie par charité », ou plutôt ne tenait-elle pas au peintre par des liens plus étroits? On serait tenté de le croire en voyant les avantages qui lui sont faits, les précautions prises pour assurer son avenir, soit qu'elle songe à se marier, soit qu'elle entre en religion. C'est à Agnès et aux deux neveux vivant à Rome qu'est distribué le meilleur de la fortune de Claude, l'argent comptant et les créances sur les lieux de mont., sortes de banques municipales qui constituaient alors un placement fort usité et assez avantageux.
Le testament débute par une profession de foi religieuse, et, en bon