LA TECHNIQUE DE CLAUDE
catholique, l'artiste se recommande à la miséricorde de Dieu « par Tentrcmise de la Vierge Marie, de son Ange gardien et de tous les Saints du Paradis ». Il laisse une somme assez ronde, mais qu'on ne devra pas dépasser, à l'église de la Trinité du Mont, pour les frais de ses funérailles. D'autres églises reçoivent aussi des marques de son souvenir, entre autres celle de Saint-Nicolas « de la nation Lorraine » et celle de Saint-Denis de Chamagne, où cinquante messes seront dites pour le repos de son àme. Personne, du reste, n'est oublié; ni les pauvres auxquels on distribuera dix écus en aumônes, le jour même de sa mort; ni les femmes qui, à ce moment, seront à son service; ni aucun de ceux qui auraient pu lui être de quelque utilité ou lui témoigner quelque affection. A chacune des personnes ainsi désignées, on remettra un objet choisi pour elle, des dessins, des gravures, ou l'un des rares tableaux qui se trouvent dans la maison de l'artiste, généralement des copies du Guide ou du Dominiquin. Quelques meubles, des chaînes et des médailles d'or, et deux bagues enrichies de diamants, cadeaux de papes ou de souverains, seront partagés entre Agnès et les deux neveux. Tout se trouvant ainsi réglé, Claude pouvait mourir en paix et, le 23 novembre 1682, il s'éteignait après d'assez vives souffrances. Suivant sa dernière volonté, il fut inhumé à l'église de la Trinité du Mont, qui jusqu'en 1798 garda sa sépulture. A cette époque, cette église fut dévastée par les troupes françaises, et, le monument de Claude n'ayant pas été plus respecté que les autres, ses restes furent, en 1840. sur la proposition de M. Thiers, transportés, aux frais de l'État, dans l'église Saint-Louis-des-P"rançais.
Après Paul Bril, dont nous avons signalé l'importance au point de vue de la création du paysage comme un genre distinct et se suffisant à luimême, il appartenait à Claude de donner à ce genre nouveau son complet développement. Sous ce rapport, il a certainement devancé Poussin, qui ne devait que tardivement se consacrer au paysage pur. Chez Claude, d'ailleurs, la part de la nature est restée plus grande, et les impressions qu'il en a reçues ont été plus naïvement ressenties. C'est elle qui avait décidé de sa vocation précoce, et c'est elle surtout qui fait le charme de ses ouvrages. La voie qu'elle lui avait tracée, il l'a suivie sans hésitation. On ne trouve pas, en effet, dans le développement de son talent, ces inquiétudes, ces arrêts ou ces différences de manières
qu'on rencontre chez des artistes plus raffinés. L'unité qu'on remarque dans la vie de Claude, on la remarque aussi dans son talent. D'autres montrent un génie plus fougueux, plus puissant; lui n'a pas de ces grands coups d'ailes, ni de ces surprises; mais, sans rien livrer au hasard, sans se presser, il arrive au but. Il n'épargne pour cela ni son temps, ni sa peine, et, quand il se sépare de ses ouvrages, il y a mis tout le soin dont il est capable. Le bon Sandrart, qui se contentait à meilleur compte, s'étonne de lui voir passer quinze jours encore sur un tableau qui lui semblait terminé, sans qu'il puisse apprécier ce que ce travail y a ajouté. Mais Claude l'avait estimé nécessaire et, au lieu d'amoindrir l'œuvre, il lui a donné tout son prix. Ces mille nuances, ces rapports délicats, ces harmonies discrètes, l'accord de tant d'éléments divers, la souplesse d'une exécution toujours irréprochable, mais qui ne vise pas à se faire remarquer, tout cela ne saurait s'improviser. Loin de lasser, une étude attentive des meilleurs ouvrages de Claude ne fait qu'ajouter à l'admiration qu'ils méritent, et il faut avoir essayé de les copier, pour se douter de tout ce qu'ils renferment de perfection.
Quoique compliquée, la technique du maître est saine et méthodique. Bien qu'il revienne souvent sur son œuvre, il ne la fatigue pas, il ne l'alourdit pas, il n'en compromet pas la solidité. Aussi, généralement, sa peinture n'a pas subi les altérations qui, trop souvent, se voient dans celle de Poussin. Ceux de ses tableaux qu'ont respectés les restaurateurs, gardent intacts leur fraîcheur et leur éclat. Sur des demi-teintes transparentes, les détails sont indiqués par des rehauts d'empâtements légers qui s'harmonisent toujours heureusement avec le ton moyen qui les supporte. Jamais, même quand il rapproche l'ombre la plus intense de la lumière la plus vive, le contraste n'est dur ou exagéré; c'est avec des valeurs modérées qu'il obtient des oppositions suffisantes. Sans éparpiller son effet, sans souligner une forme, sans faire vibrer un ton pour lui-même, il se préoccupe surtout de l'ensemble, de l'unité d'aspect et de l'harmonie totale. Mais la grande simplicité à laquelle il aboutit est chez lui le résultat d'une pratique minutieuse et très complexe.
Aucune des parties de son art n'a été négligée par Claude et s'il n'a pas traité les figures avec le même talent qu'il mettait à peindre le paysage, nous savons, du moins, qu'il prenait soin de régler exactement la place et les dimensions des personnages qu'il introduisait dans ses