‹ Les maîtres du paysageChapitre 50 sur 193 · N. BERCHEM. PAYSAGE AVEC ANIMAUX · texte numérisé non relu

N. BERCHEM. PAYSAGE AVEC ANIMAUX

Musée du Louvre. (Phot. Ncurdein.)

testé par plusieurs critiques, bien que la preuve nous en soit fournie par d'excellents dessins faits sur sa route, dans les Alpes, et aussi par les motifs de la plupart de ses tableaux, empruntés, croyons-nous, aux bords de la Méditerranée et aux environs de Gènes, plutôt qu'à la campagne de Rome.

La fécondité de Berchem était merveilleuse et il pouvait passer des journées entières à son chevalet, travaillant assidûment, avec une bonne humeur telle qu'il remplissait son atelier de ses chants. Sa femme d'ailleurs était, parait-il, assez âpre au gain et stimulait au besoin son ardeur, car Houbraken — qui tenait ces détails de Justus van Huysum, élève de Berchem — nous apprend que si, par hasard, il lui arrivait d'interiompre par un court sommeil ses longues séances de travail, dès que celle-ci s'en apercevait, elle cognait à la cloison avec un manche à balai pour le réveiller et lui faire reprendre sa tâche. Peut-être ces sentiments d'économie étaient-ils un peu justifiés par la facilité avec laquelle son mari aurait dissipé ses gains, passionné comme il l'était

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pour acheter des gravures. Surveillé de près, ne pouvant disposer d'aucun argent, il en empruntait à ses élèves et, à force d'ingéniosité, il arrivait à réunir une collection dont la vente atteignit une somme assez élevée. C'est probablement chez les marchands d'objets d'art que Rembrandt avait fait la connaissance de Berchem et il s'était plu sans doute dans la société du ménage de son jeune ami, car, en 1647, il peignait les deux admirables portraits de l'artiste et de sa femme qui appartiennent au duc de Westminster,

Doué d'une souplesse remarquable, Berchem a traité tous les sujets : des pastorales, 'des chasses, "des attaques de convois, des compositions religieuses ou mythologiques, voire même des peintures sj^mboliques, comme VAllégorie de l'agrandissement d'Amsterdam (Ryksmuseum), prétexte à ces figures gauchement caractérisées par des accessoires, véritables rébus dont alors les Hollandais appréciaient fort la prétentieuse subtilité. Ces œuvres si diverses, exécutées avec un entrain pareil, sont cependant de valeur fort inégale: mais dans toutes Berchem montre son excessive facilité. Il a le sens de la vie et il excelle à étoffer ses compositions de personnages et d'animaux qui, bien groupés et bien éclairés, leur donnent un piquant intérêt. Aussi, plusieurs de ses confrères, et non des moindres, comme Jacob Ruisdael et A. van Everdingen ont-ils eu, à ce propos, recours à sa collaboration.

Les motifs des paysages de Berchem sont eux-mêmes très variés. On y rencontre des compositions purement académiques et des arrangements assez malheureux d'éléments pittoresques disposés sans plus de vraisemblance que de goût, comme dans le grand tableau du Louvre, catalogué à tort sous le titre : Vue des environs de Nice, un assemblage incohérent d'accidents réunis au hasard de l'improvisation : des tours, des clochers hollandais, des moulins à vent, des montagnes aux formes étranges avec des colorations aigres et froides, qui ne rappellent en rien la Côte d'Azur. Bien qu'on y sente aussi l'arrangement, il y a plus de vérité dans une autre toile du Louvre, Paysage et animaux, dont les monticules rocheux, tailles à arêtes vives, sont couronnés par des châteaux-forts et des ruines. L'impression de solitude et de tristesse produite par cette contrée un peu abandonnée, sur laquelle plane déjà le silence du soir, ne manque pas de grandeur, et Berchem a su rendre avec autant de vérité que de poésie le charme de la lumière vers la fin

ŒUVRES DE BERCHEM. iSg

d'une belle journée. La nature avait-elle fourni le motif de ce paysage, ou bien était-il tout à fait imaginaire? Nous l'ignorons; mais, en tout cas, ce motif parait à ce moment avoir joui d'une certaine vogue parmi les paysagistes hollandais, car nous en retrouvons les principales dispositions assez exactement reproduites dans la Ruine du Musée de Cassel, peinte vers i65o par Rembrandt et au Louvre même, avec un effet tout différent, dans le Coup de soleil de Jacob Ruisdael.

Si la facilité et l'entrain de Berchem se soutiennent dans ces toiles dont les dimensions sont assez grandes (la dernière a i m. 12 de hauteur sur 1 m. 40 de largeuri, on peut cependant regretter que le dessin y soit trop sommaire et que le bariolage des colorations nuise à l'harmonie de l'ensemble. En revanche, dans ses petits tableaux, il est quelquefois exquis, le Gué du Louvre (o m. 32 sur o m. 40), avec son horizon de montagnes échelonnées qui se détachent doucement sur un ciel léger, est une merveille de finesse et de clarté, et certainement un de ses meilleurs ouvrages. Les plans y sont espacés très habilement, et dans le grand troupeau de bœufs qui traverse d'un pas lent un cours d'eau peu profond, les bêtes nonchalantes, bien assorties dans les nuances de leur pelage, sont groupées et posées avec une singulière vérité d'attitudes et peintes de cette touche à la fois précise et fondue, qui, chez le maître, est très caractéristique.

Ces qualités apparaissent plus évidentes encore dans les œuvres de Berchem, exécutées non plus avec ses souvenirs italiens, mais inspirées par la nature même de la Hollande, comme les deux Effets d'hiver du Ryksmuseum, animés de nombreux personnages patinant sur des canaux glacés; ou comme cette Récolte de roseaux du Musée de Stockholm, avec des femmes liant des gerbes de roseaux coupés; ou encore ce Labourage de la National daller}' dans lequel, au pied d'une côte basse et couverte de broussailles, un paysan retourne son champ avec une charrue primitive traînée par deux bœufs.

Laborieux et méthodique, Berchem a beaucoup produit, et presque tous les musées de l'Europe possèdent un assez grand nombre de ses œuvres qui, presque toujours, portent sa belle signature. Ses eauxfortes, au nombre de plus de cinquante, représentent en général des animaux : elles témoignent également de son savoir et de sa facilité. Quant à ses dessins, le plus souvent exécutés à la plume, d'un trait

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aussi net que spirituel, les valeurs et TefTet y sont très largement indiqués par des teintes lavées à l'encre de Chine ou à la sépia. Le Louvre et l'Albertine en possèdent d'excellents spécimens.

Berchem a eu de nombreux élèves et il se faisait aimer d'eux par l'afVabilité de son caractère, par l'ardeur qu'il savait leur communiquer. Les noms de Karel du Jardin, de Vermeer de Delft, de Pieter de Hooch, de Michiel Carré attestent la valeur de ses enseignements. A peine moins âgé que son maître, du Jardin devait, comme lui. aborder tous les sujets. Né en iG-i-i. à Amsterdam, il allait de bonne heure en Italie et, affilié à la Benl., il y recevait le surnom de Barbe de Bouc Bokkebaard). Le Ryksmuseum possède de lui, outre son portrait et celui d'un célèbre amateur de cette époque, Gérard Reynst, un grand tableau de Corporation, les Régents de la Maison de correction du Spinhuis 'i6(3c)i. et nous avons de lui, au Louvre, une composition religieuse, le Calvaire (1646), œuvre du reste assez médiocre, malgré la célébrité dont elle avait joui de son temps, puisqu'elle avait été vendue i33o florins en 1697 et iqoo florins en lyocj. II a même, comme tant d'autres de ses prédécesseurs, et sans plus de succès, peint en ibôS une Allégorie du bonheur terrestre Musée de Copenhague, où la subtilité le dispute à la pauvreté de l'invention.

Mais d'ordinaire les tableaux de du Jardin ont été inspirés par l'Italie. Le plus souvent il se complaît à la représentation de scènes rustiques dans lesquelles une large part est accordée au paysage. Ce sont, en général, des pâtres et des bergères, gardant des vaches ou des moutons, dans des sites pittoresques, avec des effets de plein soleil, et des oppositions d'ombre et de lumière franchement accusées. La touche de du Jardin est plus rude que celle de Berchem; ses figures, en revanche, ont plus de caractère et la physionomie de ses animaux est aussi plus finement indiquée. On sent chez lui l'influence de Paul Potter qui. vers ce moment, montrait dans l'étude des bètes les scrupules d'exactitude qui ont illustré son nom.

De retour dans sa patrie avant iTôt), du Jardin s'y faisait inscrire, vers le milieu de i658, à la Gilde de Saint-Luc, nouvellement fondée à La Haye ; puis il allait, au commencement de iôSq, s'établir à Amsterdam, où il restait jusqu'en i()74. L'art hollandais avait dès lors atteint son apogée, et tandis qu'en rentrant dans leurs foyers, les italianisants

KARKL DU JARDIN.

N. BKRCHKM. LKS TROIS TROUPEAUX.

Ryksmuseum d'Amsterdam. (Phot. Hanfstaengl.)

perdaient graduellement, avec les années, la vivacité de leurs impressions et s'épuisaient en de vaines redites, ils voyaient autour d'eux grandir une école vraiment nationale qui, trouvant à sa portée ses modèles, arrivait, à force de sincérité, à en exprimer d'une manière originale les traits vraiment significatifs. Élevé dans l'admiration et l'étude de la nature italienne, du Jardin n'était cependant pas insensible au charme du paysage hollandais. A côté de tentatives plus ambitieuses dans lesquelles il devait échouer, il sut plus d'une fois, comme l'avait fait Berchem, manifester dans les plus simples données, dans le Pâtur^age du Louvre, par exemple, des qualités très personnelles de finesse et d'observation. Ce sont souvent, d'ailleurs, des bêtes très hollandaises de race et de tournure qui animent ses paysages italiens. Ce vieux cheval déjeté, d'aplomb incertain, qui, sa tâche faite, étire au soleil ses membres fatigués; ces agneaux proprets, bien bouclés, au regard ingénu, à la mine placide, qui, après s'être repus d'herbe fraîche, dorment paresseusement étendus sur le gazon ; ces petits bergers devisant entre eux ou profitant de leurs loisirs pour dresser leurs chiens à des manœuvres savantes, c'est aux environs mêmes d'Amsterdam que du Jardin les a rencontrés, et il a mis tout son talent à en retracer les fidèles images. Les réminiscences de

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la campagne italienne qui sert souvent de cadre à ces aimables idylles se bornent à quelque tour en ruine, à quelques vieilles murailles de briques disjointes, se détachant sur un horizon de montagnes bleuâtres.

Les eaux-fortes de l'artiste, vivement dessinées et colorées à peu de frais, représentent, d'ordinaire, des animaux, isolés ou groupés pour le repos en plein soleil, avec de grands terrains vagues, égayés au premier plan par de beaux feuillages. La précision élégante et l'entrain de la facture attestent le talent de du Jardin et le plaisir qu'il prenait à traiter ces simples sujets. Mais si, à certains jours, il goûte pleinement la franche rusticité des plaines hollandaises, d'autres fois les souvenirs radieux de l'Italie lui reviennent en foule à l'esprit. On sent qu'il éprouve la nostalgie de cette nature si riche, qu'il a tant admirée dans sa jeunesse. Sans trop y compter, il aspirait à la revoir, et quand, par hasard, l'occasion s'en présenta, il ne sut pas résister à la tentation qui s'offrait à lui. Vers 1675, Jean Rej'nst, propriétaire de la maison qu'il habitait à Amsterdam, l'ayant prié de l'accompagner jusqu'à Texel où il devait prendre un bateau qui le conduirait à Livourne, du Jardin l'avait suivi. Mais cédant à la violence de son désir, il se faisait envoyer le lendemain un peu de linge et s'embarquait avec son ami. Quand ce dernier, qui l'avait laissé à Rome, pendant qu'il parcourait l'Italie, vint pour l'y reprendre et retourner avec lui en Hollande, du Jardin, ne pouvant se résigner à partir avec Reynst, le chargea seulement de prévenir sa femme qu'il ne tarderait pas à la rejoindre. Celle-ci l'attendit en vain, car il mourut peu de temps après, à Venise (20 novembre 1678).

Après du Jardin le mouvement d'émigration des paysagistes hollandais vers l'Italie avait encore continué. Suivant son éducation, ses goûts et ses aptitudes personnelles, chacun de ces transfuges s'essajait à reproduire les aspects particuliers qui l'attiraient le plus au milieu de cette nature dont les côtés purement décoratifs et pittoresques les frappaient surtout. Mais cet art superficiel, sans conviction comme sans racines, ne pouvait vivre bien longtemps. Une part de plus en plus grande y était faite aux conventions, aux formules apprises. Sans nous attarder davantage aux banales productions qui marquent sa rapide décadence, il convient d'aborder, avec les purs Hollandais, la véritable école du

VECOLE DE HARLEM. i63

paysage dans les Paj's-Bas, celle qui a trouvé dans Famour et l'étude constante de la nature des inspirations plus sincères et des destinées plus glorieuses.

Obligés de disputer à la mer le sol de leur patrie, de le protéger contre ses assauts et de l'arracher enfin par une lutte héroïque à l'étranger qui l'occupait, les Hollandais ont aimé, à proportion de ce qu'il leur coûtait, ce pays qui est leur ouvrage et qui, après avoir été pour eux une école d'endurance et d'énergie, leur rappelle partout leur histoire. Comme leur civilisation, Jeur art est bien à eux, art vraiment original et dont les qualités propres dérivent, de la manière la plus étroite, des conditions très particulières de leur vie elle-même.

Avec l'avènement de la Réforme, les peintres des Pays-Bas avaient perdu leur clientèle primitive. Pas plus que les sujets religieux d'ailleurs, les compositions empruntées à la mythologie et à la fable n'auraient eu chance d'intéresser beaucoup des populations restées sans grande culture littéraire et condamnées à une rude existence. C'est en regardant autour d'eux, en retraçant l'image exacte des réalités prochaines que les artistes hollandais allaient se frayer des voies absolument nouvelles. L'observation et l'étude assidues de la nature devaient pour eux remplacer les traditions dont les autres écoles avaient, dans une assez large mesure, accepté le joug. Soutenus et captivés peu à peu par cette étude de leur •propre pays, ils sont arrivés à en pénétrer profondément le caractère intime et à en exprimer la beauté. Les moindres motifs leur sont bons, et à force de talent, ils suppléent à la simplicité des plus humbles. Sincères avant tout, il semble que le travail de la composition soit absent de leurs œuvres; mais pour être plus discret, il n'en est pas moins éloquent. Dédaigneux des artifices, ils se contentent de nous placer au cœur même des sites qui les ont charmés, et de nous montrer ce qui en eux les a émus.

Après avoir donné l'exemple de la résistance la plus opiniâtre contre l'Espagnol, la ville de Harlem était en quelque sorte par sa situation désignée pour devenir le berceau de la peinture nationale.

De bonne heure, Haiieni avait eu ses artistes et, dès i 304, une Gilde de Saint-Luc s'y était établie, dans laquelle étaient admis tous les gens de métiers se rattachant aux arts : orfèvres, verriers, ornemanistes. fabricants de cadres, etc. Peu à peu, les peintres étant devenus assez nombreux pour se sufhre, le recrutement de l'association s'était fait exclusivement parmi eux. Une académie s'était aussi fondée, dont les

promoteurs : Goitzius, Cornelis de Harlem et K. van Mander avaient, il est vrai, séjourné en Italie. Mais si imbusqu'ils fussent des doctrines académiques, ils préconisaient pour leurs élèves l'étude directe de la nature et, dans les ateliers ouverts sous leur direction, des modèles vivants venaient régulièrement poser. Sans le vouloir, ces italianisants préparaient l'avènement d'un art nouveau. A côté de Frans Hais, qui avait reçu les enseignements de van Mander, et à son exemple, un groupe d'artistes, résidant comme lui à Harlem, allaient bientôt apporter dans le choix de leurs sujets, aussi bien que dans l'exécution de leurs ouvrages, les qualités qui donnèrent à cette école sa physionomie originale.

Pieter Molyn et Esaïas van de Velde, les premiers, par l'élan qu'ils imprimaient à ce mouvement et par la confiance avec laquelle ils s'avançaient dans les voies nouvelles, y entraînaient à leur suite de nombreux imitateurs. Sans plus regarder désormais du côté de l'Italie, ces deux artistes s'appliquaient à retracer tout ce qui, dans la campagne ou dans la vie de tous les jours, frappait leur attention. Ni l'un, ni l'autre pourtant n'étaient originaires de Harlem; mais de bonne heure tous deux s'y étaient fixés et l'influence exercée par eux sur leurs successeurs avait

KAKEI, DU JARDIN. — l'AYSAliii ITAI.IKN.

Musée de Berlin, (l'hol. Hanfslaengl.)

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