‹ Les maîtres du paysageChapitre 60 sur 193 · LES FORÊTS DE RUISDAEL · texte numérisé non relu

LES FORÊTS DE RUISDAEL

jeunesse de la nature. A l'aspect un peu rude du Monastère^ nous préférons celui du (J/ietiL% ce beau paysage du Musée de Brunswick, inspiré par la même contrée et dans lequel le maître a rendu avec un charme si pénétrant la douceur d'une après-midi d'été, demi-voilée, pleine de silence et de molles langueurs.

Mais les forêts de cette région pittoresque devaient inspirer à l'artiste des œuvres encore plus originales. Comme ces œuvres sont également très nombreuses, nous ne pouvons mentionner ici que les plus importantes. Citons d'abord la Forêt du Louvre, cette composition d'une si belle ordonnance, dans laquelle au milieu d'un massif, de grands arbres qui bordent un étang, une percée pratiquée parmi les hêtres et les chênes laisse entrevoir des coteaux bleuâtres. L'ampleur de l'exécution est ici proportionnée aux dimensions de la toile (i'",7i, H. — i'",94, L.). Les intonations ont aussi plus d'éclat que d'ordinaire et le bleu franc du ciel s'accorde harmonieusement avec les feuillages dorés par l'automne. Malheureusement les personnages que Berchem a peints au premier plan, — un paysan italien rougeaud qui, la main sur son cœur, déclare ses feux à une bergère rebondie juchée sur un àne, — semblent ici d'autant plus déplacés que la brutalité de la touche et la crudité des rouges font ressortir encore le peu d'à-propos d'un pareil épisode. La Chasse, de Dresde, ne tire pas non plus une grande valeur des personnages et des animaux que van de Velde y a introduits et qui ont donné son nom au tableau. Mais, par la douceur de l'aspect et l'ampleur de la facture, ce tableau se distingue des autres ouvrages de Ruisdael réunis dans la Galerie de Dresde qui, tout remarquables qu'ils sont, nous paraissent, en général, avoir beaucoup noirci. La découpure des silhouettes et l'intensité des verdures vont même, pour plusieurs d'entre eux, jusqu'à la dureté, et ce défaut, que probablement il convient d'attribuer à leur mauvaise conservation, est encore accentué par le luisant des glaces dont ils sont recouverts. Dans cette même Galerie de Dresde, nous préférons à cette Chasse un paysage de dimensions restreintes que Ruisdael a également reproduit dans une de ses meilleures eaux-fortes. Comme en un sombre miroir, l'eau de VÉtang dans les Bois reflète avec une fidélité absolue les vieux chênes qui, déjà découronnés par le temps, tordent leurs nerveuses ramures ou allongent leurs grands bras et leurs puissantes racines en quête d'un peu d'air et de nourriture.

i88 LES MAITRES DU PAYSAGE.

L'Efilrée de Foret du Musée de Vienne, dont le Musée de Rotterdam possède une répétition moins importante, doit être également citée pour la beauté sévère de la composition. L'aspect grandiose de cette forêt, dans laquelle s'engage un chemin traversé par un ruisseau, recommande à notre admiration cette toile, une des plus grandes que Ruisdael ait peintes (r",8o sur i"',4oi. A côté de cette œuvre remarquable qui, par malheur, a aussi un peu foncé, prennent place les deux intérieurs de forêt du Musée de l'Ermitage, le Bois et surtout le Marais. certainement un des chefs-d'œuvre du peintre; jamais mieux que dans ce dernier paj'sage, il n'a exprimé le charme auguste de la nature abandonnée à elle-même.

I' Ruisdael dessinait-il ou peignait-il d'après nature? S'inspirait-il ou copiait-il directement? » Telles sont les questions que se posait Fromentin dans les pages charmantes consacrées par lui au grand paysagiste, questions auxquelles il aurait pu facilement répondre, car Ruisdael a pris soin de nous renseigner lui-même de la manière la plus formelle. Les dessins du Louvre, ceuxdu British Muséum, de l'Albertina ou du Musée Teyier et ceux d'autres collections encore nous fournissent, en effet, de précieuses informations sur la conscience avec laquelle il consultait la nature. Les aspects divers de la dune, les bords des canaux, les intérieurs des forêts, des groupes d'arbres battus par le vent, des chaumières, des ruines ou des moulins dessinés dans la campagne de Harlem ou le long de la côte y sont retracés avec une entière sincérité. Un important lavis à la sépia, appartenant à la collection de l'Albertina et que nous reproduisons ici, nous permet d'apprécier dans tout leur mérite les meilleures qualités du maître. Ce motif charmant, dont Ruisdael s'est inspiré dans le Paysage par un temps couvert de la National Gallery, nous montre au bord d'une eau calme, une tour en ruine et l'enceinte d'un ancien château avec des habitations de paysans pratiquées dans ses vieilles murailles qu'envahit une luxuriante végétation.

L'excellence que manifeste ici le dessinateur, nous la retrouvons à un degré pareil dans la suite des eaux-fortes gravées par Ruisdael. On en compte à peine une douzame et encore l'attribution de trois d'entre elles, bien qu'elles soient signées, nous semble-t-elle assez douteuse. Si elles sont du maître, elles ne lui font certainement pas grand honneur.

Était-ce d'Evcrdingen qu'il avait appris les procédés de ce genre de gravure? On l'ignore; mais en tout cas son apprentissage n'a pas dû nécessiter une bien longue durée, car sa pratique est des plus simples et se borne à l'emploi de la pointe pour dessiner sur le cuivre. Mais peutêtre ce travail peu chargé met-il mieux en évidence la savante concision de son burin. Ses deux premières planches connues, datées toutes deux de 1646, dénotent encore, il est vrai, une assez grande inexpérience; mais dans les Deux paysans et leti?- chien, la Chaumière au sommet de la colline et les Voyageurs (Bartsch, n'" 2, 3, 41, Ruisdael atteint à la perfection. Dans la dernière de ces eaux-fortés, le fouillis des arbres, et surtout le chêne mutilé, dont les racines à demi submergées plongent dans le marais, sont indiqués avec une largeur tout à fait magistrale.

Pour ces eaux-fortes comme pour ses tableaux, l'artiste n'a pas cessé de consulter scrupuleusement la nature. Quant à peindre et à reproduire sur le terrain même les colorations réelles du paysage, nous ne croyonspasqu'ill'aitjamaisfait. Tout au plus, à l'exemple d'Everdingen, lui est-il arrivé parfois de rehausser par quelques touches d'aquarelle ses dessins exécutés sur place. Il existe, en effet, plusieurs de ces études — le Musée Condé en possède une — très minutieusement travaillées à la plume et simplement rehaussées de quelques teintes légères et transparentes. Mais là se bornèrent, sans doute, ses tentatives en ce genre et c'est probablement à cette absence d'études peintes qu'il faut attribuer le parti pris évident que — suivant en cela les habitudes delà plupart de ses confrères — Ruisdael a constamment adopté dans la tonalité de ses paysages. On est frappé, en effet, du contraste qu'on relève chez lui entre la vérité absolue du dessin ou des valeurs et la couleur systématiquement conventionnelle de ses végétations. Seulement, dans cette gamme de bruns où il se maintient, il arrive à des harmonies moins monotones et moins sommaires que celles dont s'étaient contentés ses devanciers. Il aime par-dessus tout, d'ailleurs, ces temps gris, clairs ou sombres, qui laissent aux formes comme aux tons locaux toute leur netteté. Mais, ni les grâces fugitives du printemps, ni les magnificences de l'automne, ni les splendeurs du soleil à son déclin, ni les vapeurs matinales de la campagne, ni ces brouillards lumineux qui souvent enveloppent les paysages hollandais, ne l'ont tenté. Parfois, il est vrai, il a peint l'hiver avec toutes ses tristesses : des arbres dépouillés, des

roseaux jaunis sur les rives d'un canal glacé; ou bien les abords d'un pauvre village, couverts d'une neige sale et détrempée, et quelques misérables chaumières dont les modestes fumées montent dans un ciel zébré de nuages et déjà assombri par la nuit. D'autres fois encore, mais plus rarement, c'est la nuit elle-même qu'il nous montre avec son silence, ses mystères, et sous les clartés douteuses de la lune qui s'élève au-dessus d'une colline, l'étang où tremble son image et un hameau endormi dont on entrevoit confusément les maisons à travers Icsgrandsarbres. Mais ce sont là des exceptions dans son œuvre; d'ordinaire, c'est la même saison, la même heure du jour que nous retrouvons dans ses tableaux : une après-midi du commencement de l'automne et des végétations déjà mûries, avec ces teintes discrètement dorées qui lui plaisaient et qu'il excellait à rendre. Dans ces conditions, sous un jour égal, avec une lumière presque toujours pareille, Ruisdael semble se renouveler sans cesse, tant ses compositions sont variées, lit pourtant son exécution n'a jamais rien de bien rare, rien de cet entrain, ni de cette virtuosité qui sollicitent le regard et attirent l'attention. A vrai dire, on ne pense guère à sa facture et Ton a peine à discerner tous ses mérites, tant elle est peu apparente, toujours serrée et soutenue; rien cependant n'égale sa sûreté et vous y chercheriez en vain quelque trace d'hésitation ou de défaillance.

Mais peut-être le mérite de la composition est-il chez lui supérieur à celui de l'exécution. Certes, le pays qui l'a inspiré est plein de caractère. Tandis qu'en d'autres contrées il semble que le hasard règne en maître, qu'on y cherche vainement un plan et un ordre suivis, ce pays par luimême est déjà une œuvre d'art. Tout y paraît logique et l'on dirait que tout y répond à un dessein nettement marqué. Mais bien d'autres que Ruisdael, parmi ses prédécesseurs ou ses contemporains, ont été sensibles à ses beautés et ont trouvé dans ces campagnes des motifs analogues à ceux qu'il a traités. A côté de van Goyen, de Salomon Ruisdael et de Wynants, d'autres paysagistes qui, par leur naissance ou leur éducation. .se rattachent également à Harlem, comme Frans de Hulst, Roelof de Vries, Cornelis Decker, H. 'Verboom, J. van Kessel et G. Dubois, sans parler d'Hobbema, présentent avec Ruisdael bien des affinités. C'est en les comparant à lui qu'on peut le mieux apprécier sa constante perfection. Toutes les qualités que chez eux il faut chercher éparses, avec quelle

LK.-IHJXC, et 4L

^ Si

n'tc de

nible <^i

5 w et o

i Hobbi

Page 1