TABLEAUX D'HOBBEMA
regard, l'attirent et l'arrêtent par des détails trop fortement accusés, comme ces arbres ronds et grêles qu'Hobbema surcharge d'empâtements aussi saillants que s'ils occupaient les devants du tableau. Les dispositions ne brillent pas non plus par la simplicité; la silhouette trop déchiquetée des arbres se découpe durement sur le ciel, et avec leur ramure dégingandée et leurs panaches de verdure, ces arbres demeurent indécis et mous dans leur structure. Cette uniformité de facture, cette abondance excessive de détails, et cette trop fréquente insignifiance de motifs que nous relevons dans certains tableaux d'Hobbema suffiraient, avec ce que nous savons de sa vie elle-même, pour nous montrer que, dans la réhabilitation d'ailleurs légitime de son talent, on a quelque peu dépassé la mesure, en l'égalant à Ruisdael, en voulant même, ainsi qu'on l'a tenté, le mettre au-dessus de lui. Osons le dire, dans la plupart de ses œuvres, il reste fort inférieur à son maître. Il n'a ni sa fécondité, ni son grand art de composition, ni cette force de sentiment et ce souci constant de perfection qui assurent à Ruisdael le premier rang parmi les paysagistes hollandais.
Il n'est que juste de remarquer cependant que quelques-unes de ses productions, à raison de leur rare mérite, se détachent de l'ensemble de son œuvre, et nous paraissent seules dignes de l'admiration dans laquelle on est trop souvent porté à les confondre toutes. L'Entrée de forêt de sir Richard Wallace et celle de la collection Dutuit, le Village sous des chênes, paysage en hauteur appartenant à S. M. le roi des Belges, pendant de notre Moulin du Louvre, et presque de valeur égale, enfin ce Moulin lui-même et Wii'enue de Middelharnis de la National Gallery doivent, à notre avis, être tirés hors de pair. C'est à ces deux derniers tableaux surtout que nous voulons nous arrêter, parce qu'ils nous offrent comme un résumé des meilleures qualités de l'artiste.
Il est difficile cependant de ne pas être un peu choqué par la composition de V Avenue de Middelharnis. Cette vomc venant de face et qui coupe assez gauchement la toile par le milieu, ces arbres plantés symétriquement, grêles, ébranchés et qui n'ont conservé à leur sommet qu'un mince plumet de feuillage; ces fossés parallèles qui s'allongent de chaque côté de l'avenue; enfin cette pépinière de rosiers et d'arbustes rangés en files droites, tout cela, il faut en convenir, n'est pas d'une ordonnance bien
JACOB HUISDAKL. l.A lOKI 1.
National Gallery. (F*hot. Braûn, Clément et C".)
pittoresque. Et pourtant, à force de talent, Hobbema parvient à nous intéresser à un motif aussi médiocre. La conservation du tableau, qui a fait partie de la collection de sir R. Peel. est d'ailleurs parfaite et sa couleur franche, blonde et claire, est restée d'une limpidité remarquable.
Le Moulin du Louvre, s'il n'est pas de qualité plus haute, est du moins mieux composé et nous parait, de tout point, le chef-d'œuvre d'Ilobbema. Le motif est emprunté à la contrée qui l'a le plus souvent inspiré: mais la disposition en hauteur qu'il a adoptée ici, présente la donnée sous un aspect original. Le groupe des arbres du premier plan se détache vigoureusement sur le ciel, et leur silhouette découpée avec une fermeté extrême, mais sans dureté, encadre très heureusement l'horizon qu'éclaire un soleil radieux. Sous cette vive lumière, les moindres détails sont précisés d'une touche incisive et nerveuse, souple cependant et appropriée aux objets que l'artiste veut représenter. Hobbema a su conserver la diversité des formes et des nuances dans ces nombreux détails; noter avec la qualité propre des colorations, les dégradations insensibles que l'espace y apporte dans les divers plans; il a multiplié
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CHARME DES TABLEAUX D'HOBBEMA. iii
ces plans et fait jouer gaiement la lumière entre les trouées des arbres. Tout cela est librement exécuté, en pleine pâte, avec entrain, sans trace de reprise, sans hésitation, comme sans fatigue. Le ciel surtout est d'un parti merveilleux; soutenu vers le haut, il vient, dans sa partie moyenne, opposer aux plus fortes vigueurs du tableau l'éclat d'un beau nuage dont les blancheurs nacrées s'arrondissent dans un pâle azur. Les personnages aussi sont excellents, et si discrètement espacés qu'il faut chercher aux divers plans ces petits pêcheurs assis sur la berge, ces paysans, ces ouvriers qui devisent entre eux ou vaquent à leurs occupations, ce gentilhomme qui se promène à l'écart, une longue canne à la main, et avec eux, tous ces animaux saisis sur le vif, surpris dans leurs attitudes... les plus familières. Nous y reconnaîtrions volontiers le goût et la main d'Adrien van de Velde. De qui soient-ils, ils achèvent ce pur chef-d'œuvre dont Fromentin, dans une page exquise, n'a pas trop vanté les séduisantes qualités : « Ce Moulin est une œuvre si charmante, il est si précis, si ferme dans sa construction, si voulu d'un bout à l'autre dans son métier, d'une coloration si forte et si belle, le ciel est d'une qualité si rare, tout y paraît si finement gravé avant d'être peint, et si bien peint par-dessus cette âpre gravure; enfin, pour me servir d'une expression qui sera comprise dans les ateliers, il s'encadre d'une façon si piquante et fait si bien dans l'or, que quelquefois, apercevant à deux pas de là le petit Buisson de Ruisdael, et le trouvant jaunâtre, cotonneux, un peu rond de pratique, j'ai failli conclure en faveur d'Hobbema et commettre une erreur qui n'eût pas duré, mais qui serait impardonnable, n'eût-elle été que d'un instant'. » On ne saurait mieux dire, en vérité, et il convient en présence du Moulin, de ressentir l'admiration si délicatement exprimée par Fromentin, sans être tenté pour cela de lui sacrifier le Buisson de Ruisdael et de le trouver « jaunâtre, cotonneux, et un peu rond de pratique ».
Pourquoi l'artiste capable de peindre VAvenue de Middelharnis cl le Moulin a-t-il produit tant d'œuvres, non pas seulement inférieures — les plus grands eux-mêmes ne retrouvent pas à leur gré pareilles réussites, — mais plus que médiocres et tout à fait insignifiantes? On ne
I Eugène Fromentin, les Maîtres d'autrefois, p. 244.
saurait le dire, et l'on reste confondu de l'inégalité de ces œuvres quand on compare ai.i Moulin, l'autre paysage du Louvre, cette lùttrée de Foret, qui, sans être un de ses piies ouvrages, nous montre une telle lourdeur, une telle monotonie de touche, des tons opaques et ternes, des formes gauches et molles.
Les dessins d'Hobbema, assez rares d'ailleurs, sont loin d'ollVir aussi la variété et l'intérêt de ceux de Ruisdael. Le Louvre n'en possède qu'un seul, un lavis à l'encre de Chine représentant un moulin; encore est-il attribué à Ruisdael, mais le motif et surtout la facture démentent cette attribution. Au cabinet de |^Berlin. au British Muséum et au Musée Teyler, nous trouvons quelques simples croquis, le plus souvent d'après cca Aloiilins à eait. que le peintre ne s'est pas lassé de reproduire, croquis esquissés à la pierre noire et parfois rehaussés d'un peu de lavis.
Si, comparé à Ruisdael, Hobbema, nous l'avons dit, est moins fécond, moins varié, s'il n'a ni sa force poétique, ni sa concision éloquente, il a su, du moins reproduire avec un talent incontestable certains côtés de la nature hollandaise qu'avait négligés son maître. Plus accessible aux impressions aimables, il ne se sentait pas attiré comme lui par les aspects sauvages de la dune, ni par les tristesses ou les fureurs de la mer. Parmi les beaux ombrages et les eaux vives, il a pris plaisir à nous montrer, sous un clair soleil, des maisons agréablement dispersées dans la plaine et dont les toits rouges émergent de la verdure. C'est le mérite et le charme de quelques-unes de ses meilleures œuvres qui l'ont tiré de la foule de ses rivaux; c'est par elles qu'il s'est signalé comme un artiste de race et qu'il a mérité à côté, un peu au-dessous de son maître, une place d'élite dans l'école hollandaise.
Après Hobbema, on ne trouvera plus ni ce talent, ni cette vérité et cette franchise d'impressions. La monotonie qu'on peut reprocher à quelques-uns de ses ouvrages va devenir le défaut de la plupart de ses successeurs. Dans les fades compromis où ils essaient en vain de marier le style et la nature, ils se borneront désormais à l'exploitation routinière des sujets qui ont chance de plaire aux amateurs. La sève est épuisée, et avec ces finisseurs à ^outrance et ces imitateurs qui se copient incessamment les uns les autres, l'école hollandaise,
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