‹ Les maîtres du paysageChapitre 63 sur 193 · DORDRECHT ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

DORDRECHT ET SES ENVIRONS

M. IIOBBKMA. — AVENUE DE MIDDELIIARNIS. National Gallery, (!*hot. Hanfstaengl.)

ayant perdu sa force et son originalité, est sur le point de disparaître. Venu à son déclin, Hobbema est un des derniers de ses grands paysagistes.

Parmi les villes de la Hollande, il n'en est guère qui aient une physionomie aussi originale que Dordrecht, et nous n'en connaissons pas dont les abords soient plus pittoresques. Au sortir des landes monotones et désolées que le voyageur rencontre après Anvers, la contrée prend peu à peu un aspect moins triste et plus vivant. Des prairies d'une verdure éclatante s'étendent autour de l'immense nappe d'eau du Hollandsch- Diep, égayées çà et là par des troupeaux ou par des fermes qu'ombragent de beaux bouquets d'arbres à la tournure élégante. A mesure qu'on approche de Dordrecht, la campagne devient de plus en plus riante et animée. De nombreuses embarcations aux voiles colorées sillonnent le cours de la Meuse, que domine au loin le clocher imposant de la (irande Église. C'est une succession ininterrompue de motifs tout

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composés que les paysagistes hollandais nous ont rendus familiers et l'on salue à chaque instant, au passage, quelques-uns de leurs tableaux.

Au milieu même des controverses religieuses dont elle fut le théâtre et qui devaient bientôt dégénérer en luttes sanglantes, Dordrecht ne cessa jamais de tirer parti de sa situation exceptionnelle qui, grâce à l'intelligence de ses habitants, avait fait d'elle l'entrepôt du commerce des bois, des grains et des vins venus d'Allemagne; aussi sa prospérité était extrême. Une (lilde de Saint-Luc s'}- était établie très anciennement, et ses archives forment, presque sans lacune, une suite continue de i58o à 1649, mais sur ses listes oîi figurent pêle-mêle les noms de gens des professions les plus diverses, on chercherait en vain ceux de maîtres tant soit peu connus, comme en possédaient alors les villes du voisinage. La peinture qui, d'ailleurs, n'apparut que tardivement à Dordrecht, n'y a jamais eu d'école, comme à Utrecht, à Harlem, à Amsterdam, à La Haye ou à Leyde. Cependant à côté des nombreux élèves de Rembrandt qui, pour la plupart, la quittèrent dès leur jeunesse, pour venir se fixer à Amsterdam, nous rencontrons, du moins, à Dordrecht une dynastie de peintres, qui, après s')' être fixés, y ont toujours vécu, celle des Cuyp, dont le dernier et le plus illustre représentant devait rendre sa célébrité inséparable du nom de sa ville natale.

La famille des Cuyp était originaire de Venlo et le premier de ses membres qui nous soit connu, Gerrit Gerritsz, était appelé à devenir le père d'une nombreuse lignée. Nous le trouvons établi à Dordrecht dès le ly janvier i58d, et membre de la Gilde de Saint-Luc où il est inscrit comme peintre verrier. Il avait, parait-il, quelque talent dans sa profession, car à diverses reprises il fut chargé de travaux par la municipalité. C'était d'ailleurs un homme d'ordre et, après avoir élevé la nombreuse famille que lui avaient donnée ses cinq femmes, il laissait encore à sa mort (mai 1644) une modeste aisance. Le cinquième des enfants de sa première femme, Jacob Gerritsz, devait être peintre, et si la date de sa naissance, en décembre 1 594, nous empêche de le considérer comme un précurseur, elle nous permet, du moins, de voir en lui un de ces vaillants artistes qui, en affermissant l'école dans sa vraie direction, devaient montrer leur solide mérite. Son père, reconnaissant que la ville qu'il habitait n'olfrait pas des ressources suffisantes pour son instruction, l'avait confié à Abraham Bloemaert, qui bien qu'établi

PREMIÈRES ŒUVRES D'ALRERT CUYP. 2i5

à Utrecht, avait probablement conservé des relations avec Dordrecht d'où son père était originaire.

A peine âgé de vingt-trois ans, le Jeune homme était de retour à Dordrecht où, dès le i8 juillet 1617, nous le trouvons inscrit sur les listes de la Gilde de Saint-Luc et, peu de temps après, il peignait pour le Doelen des Coulevriniers de Saint-Georges un grand tableau, qui malheureusement a disparu. Comme la plupart des artistes de cette époque, Jacob Gerritsz avait des aptitudes très variées. Si dans les sujets religieux et dans les scènes militaires, alors fort en vogue, il montre une mollesse et une médiocrité qui n'auraient pas suffi à faire vivre son nom, en revanche, c'est un portraitiste de grand talent et la rareté de ses œuvres, parfois confondues avec celles de Th. de Kejser, explique seule qu'il ne soit pas plus connu.

Cet habile peintre n'avait eu qu'un seul enfant, un tîls nommé Albert, mais c'est à lui surtout qu'est due la célébrité de la famille. Grâce aux heureuses recherches de M. Veth dans les archives paroissiales de Dordrecht, nous savons aujourd'hui que, contrairement à l'assertion de Houbraken, la date de i6o5 donnée comme celle de la naissance d'Albert Cuyp, doit être reculée de i 5 ans, jusqu'au mois d'octobre 1620. 11 est probable que, dès son enfance, il reçut les enseignements de son père; mais, à part quelques-uns de ses portraits, il n'a jamais daté ses tableaux. Cependant l'inexpérience et les analogies qu'on y remarque avec la manière de Jacob Gerritsz, permettent de distinguer ses premiers ouvrages. D'ordinaire, le trait de l'esquisse y est resté visible; l'aspect est presque monochrome et les colorations se réduisent à quelques frottis légers de couleurs transparentes, rehaussées çà et là, dans les lumières, par des touches un peu empâtées. Le Musée de Berlin possède deux de ces paysages primitifs, des Vues de dunes, de tonalité assez pâle, et dans lesquelles le feuille des arbres est exprimé par un gribouillage timide et uniforme. Les personnages sont assez gauchement posés; mais déjà les ciels grisâtres montrent une souplesse de ton et une délicatesse de modelé qui sont de bon augure. Un Paj'sage montagneux, du Ryksmuseum, nous parait aussi une œuvre de jeunesse, mais un peu postérieure, avec son ciel bleu pâle dans lequel apparaissent ces nuages dorés et noyés avec les fonds que le peintre s'est plu à reproduire si souvent par la suite.

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A l'exemple de son père, et plus que lui encore, Albert Cuyp s'est appliqué à peindre tout ce qui l'intéressait dans la nature. Plusieurs études que possède le Musée de Rotterdam nous renseignent sur la façon dont il la consultait. Avec une Tête de vache., largement traitée, d'une couleur très puissante et d'une facture à la fois cxpéditive et sûre, nous y admirons plus encore une Etude de chevaux dans une écurie. Ces deux chevaux, vus l'un de profil, l'autre de croupe, gris pommelés tous deux, sont exécutés avec une conscience scrupuleuse. A Duhvich- College, dans la collection de sir Richard Wallace, dans celle de M. R. Kann et au Musée de Bruxelles, nous trouvons aussi quelquesunes de ces études d'animaux qui remplissaient Géricault d'admiration. Les vaches, les chevaux et les poules, les hérons, les canards, les oies et les pigeons que l'on peut voir dans d'autres tableaux du maître montrent assez avec quelle finesse d'observation et de dessin il savait reproduire toutes les bêtes, dans les attitudes les plus variées. Au Ryksmuseum, le Combat d'un Coq et d'un Dindon par Cuyp permet également de constater l'incontestable supériorité avec laquelle il sait agrandir à sa façon le domaine d'un genre un peu secondaire, et cette lutte des deux volatiles, telle qu'il l'a conçue, a vraiment une tournure épique.

Comme son père, Cuyp devait aussi peindre des portraits, mais, en général, il n'a jamais su leur donner le caractère profondément individuel que .lacob Gerritsz mettait dans les siens, lui revanche, Albert s'est montré créateur dans un autre genre de peintures bien faites pour plaire aux riches amateurs de son époque. Nous voulons parler de ces portraits équestres dans lesquels il a représenté les membi*es de la plupart des familles patriciennes de sa ville natale. Promenades à cheval., Halles devant une auberge., Départs pour la chasse. Parties de pêche., tels sont les motifs familiers dans lesquels il introduisait ses modèles paradant sur leurs montures. Les turbans, les toques, les bonnets à plumes dont Cuyp les affuble, leurs vestes de velours chamarrées d'or ou bordées de fourrures, les cimeterres et les yatagans passés à leur ceinture, toute cette défroque de carnaval ne nous donne qu'une médiocre idée du goût du peintre et de ses concitoyens. C-uyp se prêtait à tous leurs caprices sans parvenir à donner plus d'élégance à ses cavaliers qu'à leurs montures. Ces sortes de portraits étaient cependant très recherchés et les personnages les plus considérables de la contrée tenaient à

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