VUES DE DORDRECHT
ce tableau, le comte de Yarborough en possède un du même genre, plus important et encore supérieur. Nous voulons parler de la belle peinture qui, exposée par lui à la IViuler-Exhibilion de i8()o, 3- causa une si vive admiration : Un grand espace d'eau glacée, bordé par des arbres dépouillés et, vers la droite, une construction en ruines assez élevée, se détachant sur un horizon bas, noyé dans la brume d'une après-midi d'hiver touchant à sa tin. Déjà, en effet, les contours des nuages dispersés dans le ciel se colorent de reflets dorés. Sur la glace, une foule de promeneurs, de gens en traîneaux et de patineurs, se croisent dans tous les sens, tandis que 'd'autres s'empressent autour d'une tente où l'on vend des rafraîchissements. La douceur de l'atmosphère attiédie par le soleil et la sérénité du grand ciel lumineux sont ici rendues avec un charme exquis et le succès de ce tableau fut tel que son heureux possesseur dut résister aux offres pressantes dont il fut assailli. liien décidé à garder son chef-d'œuvre, il répondait à un acheteur qui lui en avait proposé 40000 livres (un million!) qu'il donnerait volontiers luimême pareille somme, pour acquérir un pendant de qualité égale.
C'est le long de la Meuse, aux environs de sa ville natale, que Cuyp, nous l'avons dit, a le plus souvent cherché ses inspirations. Mais tandis que Simon de Vlieger, Salomon Ruisdael et surtout van Goyen, qui a souvent reproduit les abords de la vieille Dofl, la peignent constamment sous un ciel gris, avec des eaux limoneuses, des barques brunes, dans l'austérité voulue d'une harmonie bistrée et presque monochrome, Cuyp, au contraire, ne craint pas d'animer ses paysages par une tonalité plus gaie et des lumières plus vives. La National Gallery et le Ryksmuseum possèdent de bons spécimens de ces Vues de Dordrecht^ dont la collection de M. Holford nous paraît offrir le meilleur exemplaire. La ville s'y étale en pleine lumière, sous les chaudes colorations du soleil déjà abaissé vers l'horizon. Des barques aux voiles goudronnées et des vaisseaux de guerre amarrés aux rives du fleuve se reflètent dans ses eaux. C'est avec une poésie exquise que le maître a su exprimer le charme touchant d'une belle journée qui va finir.
Dans ces œuvres de la pleine maturité du maître, il y a comme le rayonnement et l'écho d'une vie heureuse. Avec les années, Cuyp avait vu croître son aisance et la considération dont il était entouré. Les témoignages de l'estime publique ne lui avaient pas manqué et ses
ALBERT CUVP. MOULIN A VKNT.
(Collection de M. J.-I". Heselline.)
convictions religieuses elles-mêmes étaient faites pour les lui assurer dans cette ville un peu austère. Membre et président de plusieurs Sociétés d'édification ou de charité, il était, de 1680 à 1682, promu à l'une des plus hautes dignités de la contrée : le Stathoudcr le nommait, en effet, membre de la Cour et du Tribunal de la Hollande méridionale, tribunal recruté parmi la noblesse et la haute bourgeoisie. Cuyp passait ses étés dans une campagne voisine de Dordrecht, à Dordwyck, dont il était seigneur. Au c(cur de ce beau pays qu'il aimait, il était bien posé pour se livrer à ses chères études. Dans un tableau de la galerie du duc de Bcdford, — dont on voyait une répétition à la collection Secrétan, — l'artiste s'est peint lui-même occupé à dessiner dans une campagne riante, traversée par un cours d'eau et agréablement coupée de prairies, de champs et de bois. A droite, au premier plan, un domestique tient par la bride deux jolis chevaux qui ont amené son maître et lui dans ce joli coin. On le voit, Cuyp était devenu un personnage et ce n'est pas en pareil équipage que nous sommes habitués à rencontrer les paysagistes de ce temps-là, des hiaîtres tels que van der Neer,