‹ Les maîtres du paysageChapitre 91 sur 193 · PAYSAGES PEINTS · texte numérisé non relu

PAYSAGES PEINTS

reuse encore que celle de Roghman, n'était pas moins apprécié par Rembrandt; la différence des âges ne permet cependant pas de croire qu'ils se soient beaucoup connus. Par l'époque où il vécut — il s'était dès 1607 établi à Amsterdam — et par son talent, Segers mérite d'être compté parmi les initiateurs qui frayèrent à l'école hollandaise sa véritable voie. Mais après avoir lutté pendant toute son existence contre la misère, il était réduit, vers la fin de sa vie, à vendre à vil prix les cuivres de ses gravures ou à les couper par morceaux pour en tirer quelque parti, tandis que ses gravures elles-mêmes servaient aux épiciers et aux fruitiers pour envelopper leurs marchandises. Dans ses peintures, devenues très rares, comme dans ses estampes, le paysagiste nous montre les prototypes de ces vues panoramiques avec leurs immenses étendues d'eau et de plaines, traversées de bandes d'ombres et de lumières, dont, après lui, Rembrandt et surtout l'un de ses élèves, Philips Koninck 1 1619-1688! devaient, à son exemple, imiter les données pittoresques.

Les relations de Rembrandt avec ces divers paysagistes et le goût qu'il montrait pour leurs œuvres prouvent assez son amour de la nature. Mais à côté des scrupules d'exactitude dont témoignent ses études faites dans la campagne, il continuait encore à tirer, de temps, à autre, de son imagination et à grouper de la façon la plus fantaisiste les éléments pittoresques qu'il accumulait dans ses tableaux. Avec la Ruine du Musée de Cassel, peinte vers i65o, nous le voyons revenir aux dispositions compliquées et un peu incohérentes de ses premiers paysages. Ce moulin à vent abrité de tous côtés et placé au bord d'une eau courante, cette barque pavoisée, ces cygnes, ce cavalier à manteau rouge, coiffé d'un énorme turban, ces montagnes aux profils italiens et ces masures hollandaises, ces cascades enfin et ce temple de Tivoli qui se dresse au sommet de rochers à pic, nous les connaissons pour les avoir maintes fois rencontrés, non seulement chez Rembrandt, mais chez les italianisants auxquels il les a empruntés. C'est dans leurs gravures ou leurs dessins qu'il les a trouvés pour les réunir pêle-mêle dans une même composition. La seule originalité qu'il nous y révèle ressort de cette entente plus magistrale de l'ensemble, d'une subordination plus étroite de toutes les valeurs à l'effet général et du contraste puissant qu'il sait établir entre la forte tonalité des terrains et l'écla-

tante clarté du ciel. Dans le Pajsage aux Cfgncs^ qui après avoir fait partie de la collection de Mme Lacroix est devenu la propriété de M. A. Schloss et qui date de la même époque, la composition, plus simple en apparence, n'est guère moins touffue ni moins étrange.

Mais le dernier en date de tous ces paysages peints, le Moulin a n'iil. de la collection du marquis de Lansdowne, est certainement le chefd'œuvre de cette série et comme l'aboutissement des efforts de Rembrandt pour concilier dans un même ouvrage son souci de la vérité et ses aspirations poétiques. Peut-être le motif a-t-il été composé, mais l'arrangement ne s'y fait pas sentir, et l'ensemble parait emprunté directement à la nature. Près d'un cours d'eau et dominant un monticule, le moulin à vent entouré de quelques chaumières découpe rièrement sa silhouette vigoureuse sur un ciel d'orage. Le soleil a disparu, mais ses derniers rayons dorent encore les grandes ailes du moulin, tandis que, vers le bas, l'eau. le rivage et les fonds, déjà envahis par l'ombre, commencent à se brouiller. Rien ne bouge et il semble que. dans le silence de la nuit prochaine, on n'entende plus que le léger clapotis de l'eau contre une barque amarrée. Les détails peu nombreux, bien choisis, au lieu de distraire le regard, ne font qu'ajouter à la mélancolie pénétrante de l'impression.

On le voit, les études de Rembrandt avaient porté leurs fruits. Il osait désormais être simple et, sans recourir à des artifices compliqués, il ne demandait plus ses inspirations qu'à la nature. Ses dessins et ses eauxfortes nous l'attestent, il n'est pas d'époque où il l'ait consultée avec plus de constance et de sincérité. Comme toujours, il continue à prendre pour sujet d'étude ce qui est à sa portée, sous ses yeux; mais où que ses pas le conduisent, les aspects de son pays parlent à son esprit. Il n'est jamais sorti de sa patrie et, en Hollande même, il semble qu'il n'ait pas beaucoup étendu, ni varié ses excursions. Les tranquilles environs d'.Vmsterdam. Sloten, Laren, Loenen et le château de Kronenburg, les moulins de Zaandam et. le long de la côte : Narden, Diemen, Muiderberg — où le fils de Jan Sylvius. un cousin de Saskia, était pasteur — , KIsbroek chez Jan Six, dans le Gooiland chez le receveur Uytenbogaert, le modèle du Peseur d'or, ou chez quelque autre ami qui l'a recueilli à la suite de ses épreuves, voilà le terme de ses voyages les plus lointains.

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