‹ Les maîtres du paysageChapitre 93 sur 193 · DERNIÈRES ANNEES DE REMBRANDT · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNEES DE REMBRANDT

reconnaître le talent partout où il se trouvait. La liste des objets de toute sorte que comprenaient ses collections atteste chez lui une absence complète de parti pris. Sans compter, avec l'imprévoyance d'un prodigue, il achetait de toutes mains et à tout prix les œuvres des artistes les plus différents. Mais sa générosité et cette bonté « poussée jusqu'à l'extravagance », dont parle un de ses biographes, jointes à son manque d'ordre et à son incapacité à gérer ses affaires, devaient inévitablement le conduire à la ruine. Le moment vint où il fut obligé de se séparer de toutes les choses précieuses qu'il avait rassemblées dans sa demeure et qui en faisaient un véritable musée. Sur les instances de ses créanciers, il est déclaré en faillite et à leur requête, le 25 décembre ibôy, commence la vente de ses collections qui, pour une somme dérisoire, 5ooo tîorins à peine, sont dispersées au hasard des enchères.

Agé de 52 ans, Rembrandt restait sans abri, dépouillé de tous les trésors artistiques qui avaient fait le charme de sa vie. Alors commencèrent pour lui des années de détresse. Livré en proie aux hommes de loi, traqué par les usuriers, il n'a d'autre consolation que la pratique de son art. Il semblerait qu'en possession de toutes les ressources de cet art, épris, comme il l'était aussi, de la nature, il dût à ce moment faire aux études de paysage une part toujours plus grande et chercher aux champs le calme dont il avait tant besoin. Mais si quelques-unes de ses compositions religieuses et l'éclatant chef-d'œuvre des Sj'iidics (1661) datent de cette époque, nous ne trouvons plus, entre 1662 et 1(564, aucune production importante à signaler. Les eaux-fortes ainsi que les dessins de paysages s'arrêtent et cessent brusquement. Ainsi que dans sa jeunesse, il est réduit à chercher ses modèles parmi ses proches, à faire de lui-même ces admirables portraits, d'une exécution un peu farouche, mais singulièrement expressive, dans lesquels on peut suivre, d'année en année, les altérations profondes que des épreuves répétées ont amenées dans sa constitution autrefois si robuste. Une vieillesse prématurée, implacable, s'est abattue sur lui. L'obésité causée par des habitudes trop sédentaires l'a envahi; ses chairs amollies se sont distendues, ses traits contractés. Il est, de plus en plus, solitaire, casanier, misanthrope. Il a perdu, coup sur coup, les seuls êtres qui l'entouraient de leur alfection : d'abord Hendrickje, la fidèle compagne de son infortune, puis, en septembre 1G68. son fils Titus. L'année d'après, aban-

donné, oublié de tous, il s'éteint lui-même !8 octobre 1 ()(J9), écrasé par la misère, sans que la disparition du plus grand artiste qu'ait produit la Hollande laissât d'autre trace qu'une sèche et courte mention sur les registres mortuaires de la Westerkerk.

Rembrandt avait été longtemps avant de montrer dans ses paysages l'originalité que, dès ses débuts, il manifestait dans les autres parties de son art. Ce n'est que tardivement qu'il parvenait, sui" ce point, à s'affranchir de l'influence de ses maitres et de ce respect un peu superstitieux des traditions et du style qui le portait à copier les œuvres des artistes italiens. Quand il commença lui-même à regarder la simple nature qui l'entourait, il mit à l'étudier une conscience et une sincérité absolues. Attiré alors par les plus humbles motifs, il arriva bien vite à en exprimer l'intime poésie. Comme il avait été le peintre des pauvres gens, des misérables, de ceux qui soulïrent, il fut aussi, surtout dans ses dessins et ses eaux-fortes, le paysagiste du Pays des Gueux.

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