FONDS DE PAYSAGES DES PORTRAITS
C'est au milieu des plateaux élevés de la Castille, près d'un cours d'eau serpentant parmi des plaines boisées, que Velazquez a représenté Philippe IV, le bâton de commandement à la'main, à cheval sur une de ces grosses montures andalouses, fort à la mode à cette époque. Un autre portrait équestre, celui de l'Infant don Baltazar, exécuté vers i(335, nous le montre emporté par le galop de sa monture à travers de vastes plaines bordées à l'horizon par des montagnes couvertes de neiges. Sérieux et résolu, le gamin est bien en selle et son petit visage respire déjà un air d'autorité. Il sait que ce vaste pays sera un jour son royaume et qu'il y est maître. L'atmosphère est tiède, et le ciel d'un bleu profond, égayé par quelques nuages blancs, semble sourire au ro3'al enfant; mais, peu de temps après, celui-ci, à peine âgé de 17 ans, était brusquement enlevé par une fièvre pernicieuse. Toutes les fois qu'il le peut, Velazquez a recours à cette heureuse intervention de la nature. En même temps qu'elle répond à ses goûts, elle lui permet de renouveler la composition des vieux sujets mythologiques, restés chers aux peintres, mais qu'on pouvait croire épuisés. C'est avec une entière liberté d'esprit qu'il les traite, en dehors des formules académiques, sans s'inspirer en rien des œuvres des maîtres iraliens qu'il avait sous les yeux, les Bacchanales du Titien notamment. La nature seule lui a fourni les éléments de ce tableau des Borrachos où il glorifie à sa façon Bacchus, le dieu de toutes les ivresses. La scène telle qu'il la représente, il l'a vue sans doute et c'est sous le coup de la vive
VKI.AZQUKZ. — L INFANT DON BALTAZAR. Musée du Prado. (Phoi. Lacoste.)
impression qu'elle lui a causée qu'il l'a peinte. Ces types de Hacchus et des joyeux compagnons qui l'entourent, ces pampres aux jets désordonnés, ce ciel plombé, ces campagnes et ces coteaux où mûrit un vin généreux, tout cela, en effet, est bien espagnol et tout cela il nous le montre avec la rudesse un peu sauvage qui convient à cet épisode transposé dans un pareil milieu.
D'un talent si sincère et, dès ses débuts, si sûrement affermi dans ses voies, rien ne pouvait entamer l'originalité et quand Rubens. alors au comble de la gloire, arrivait en Espagne, Velazquez, mis par le roi à la disposition de son illustre confrère, avait bien pu lui témoigner toute la déférence que lui inspirait son génie, mais il n'avait, en aucune façon, subi son inHuence. On aime à se figurer les deux peintres, l'un dans toute la maturité de son génie et de sa gloire, l'autre jeune encore et déjà honoré de la faveur de Philippe IV, chevauchant tous deux, de compagnie, dans l'excursion qu'ils tirent ensemble à l'Escurial. Rubens. vers la fin de sa vie, se plaisait à rappeler le souvenir resté vivace de cette excursion, en montrant le croquis qu'il avait à ce moment dessiné sur place. « C'était, comme il le disait. Vcxtravagauce du molif qui l'avait séduit, bien plutôt que la beauté de cette montagne haute et farouche, fort difficile à monter et à descendre, ayant toujours quasi comme un voile au-dessus de sa tête, avec les nuées bien bas au-dessous, demeurant en haut le ciel fort clair et serein. » Si ce pays désolé n'avait frappé Rubens que par son horreur, et si les prairies opulentes et les moissons dorées des Flandres faisaient bien mieux son affaire, Velazquez, au contraire, aimait l'aspect de ces rudes sommets dont, plus d'une fois, il nous a montré, au fond de ses tableaux ou de ses portraits, les cimes neigeuses et l'âpre tristesse.
Mais si le grand artiste d'Anvers ne devait exercer aucune inHuence sur le talent de son jeune confrère, peut-être ses conseils et ses récits avaient-ils, du moins, éveillé chez lui un très vif désir de parcourir cette Italie dont Pacheco lui avait déjà vanté les merveilles. En tout cas, son voyage étant décidé, c'est vers Venise, qu'à peine débarqué à Gênes, le 12 août iCjyo, il s'était aussitôt dirigé. Il avait hâte de contempler chez eux les maitres de cette école et, en dépit des méfiances qu'excitait son séjour, il copiait plusieurs de leurs ceuvres les plus importantes, entre autres VÉreclion de la Croix du Tintoret dont la