‹ Les maîtres du paysageChapitre 98 sur 193 · VELAZQUEZ. — JARDINS DR LA VILLA MEDICIS · texte numérisé non relu

VELAZQUEZ. — JARDINS DR LA VILLA MEDICIS

Musée du Prado.

une sorte de plaine inculte avec des ondulations terminées elles-mêmes par un coteau escarpé où croissent des buissons noirâtres, des genêts et quelques chênes rabougris. Une herbe courte et rare laisse, par places, à découvert la blancheur éclatante du sable. Au-dessus des toiles où

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plusieurs sangliers acculés dans l'enceinte sont poursuivis ou attaqués par des cavaliers, s'étend la bande étroite d'un ciel bleu foncé avec des nuages gris, rehaussés de quelques accents lumineux. La tonalité puissante de ce ciel un peu lourd et de ce paysage sombre et triste, rehausse l'éclat des colorations variées des nombreuses figures de chasseurs, de personnages de la cour et de curieux, réunis et grouillants dans un pêlc-niôic très imprévu, et cependant ordonné à souhait pour le plaisir des yeux.

Dans le célèbre tableau de la Reddition de Breda, généralement connu sous le nom des Lances et qui date de la même époque, le paysage, pour être moins important, ne joue pas un rôle moins utile. Ses lignes comme ses colorations accompagnent si heureusement l'épisode principal qu'on pourrait, au premier aspect, n'j' voir qu'un fond quelconque, uniquement destiné à faire valoir cet épisode. Ce n'est pas là pourtant un décor indifférent. S'il ne connaissait pas lui-même la contrée où se passe l'action, Velazquez n'avait, du moins, rien négligé pour se renseigner exactement à cet égard. En s'aidant de la vue panoramique prise sur place par Pierre Sneyers — elle se trouve aussi au Prado, — il reproduisait avec une scrupuleuse fidélité la topographie de Breda et du "pays environnant. Nous n'avons pas à insister ici sur les contrastes dont il a su tirer un parti si éloquent, en nous montrant, ainsi qu'il l'a fait, le vainqueur recevant avec une bonté affectueuse la soumission du vaincu et s'honorant lui-même par la courtoisie qu'il lui témoigne. Mais, au point de vue spécial qui est le nôtre, il convient de signaler la force et la délicatesse avec lesquelles les formes plus accusées des figures et leurs tonalités plus puissantes se détachent sur les gris et les bleus mitigés du ciel, sur les fumées rousses ou blanchâtres qui flottent dans l'atmosphère, sur les verts et les jaunes amortis des terrains. Sans recourir à des recettes rebattues, Velazquez ne demande qu'à la nature elle-même son cadre et ses moyens d'action, et tout en restant très véridique, il sait donner à cette peinture magistrale, le caractère et la pleine signification d'un document historique.

De pareilles commandes permettaient à l'artiste de déployer toutes les ressources de son intelligence et de son talent; elles étaient malheureusement trop rares dans sa vie. Désireux avant tout de complaire à son maître et de lui consacrer un temps dont il aurait pu faire un si bon

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ETUDES DANS LES JARDINS ROYAUX. 3o3

usage, on le voyait reprendre le chemin de l'Italie et, avec une impartialité qui dut plus d'une fois coûter à ses goûts personnels, acheter pour Philippe IV des objets d'art, des statues et des tableaux destines à orner les palais royaux. Comme pour se distraire des corvées qui lui étaient imposées, il peignait sur son chemin le merveilleux portrait d'Innocent X, un de ses chefs-d'œuvre. Nommé un peu plus tard maréchal du palais, il acceptait les lourdes et nombreuses obligations attachées à cet office, très inexactement payé lui-même et obligé d'avancer parfois de ses propres fonds les dépenses faites pour le compte du roi.

l'vucore, si en exerçant son métier de peintre, il avait eu la liberté de choisir ses modèles. Mais le brillant coloriste, amoureux de l'élégance et de la vie, se voyait d'habitude astreint à répéter les tristes images de ce souverain aux traits impassibles, ou de ces malingres rejetons d'une race appauvrie, garçons blêmes et lymphatiques, petites princesses pâlottes, serrées dans les gaines rigides de leurs corsages et protégées contre tout contact indiscret par ces larges paniers qu'on appelait des Garde-Infantes ^Garda-Infantes) et qui dérobaient leurs pieds à tous les regards. Aussi, quelle joie pour Velazquez lorsque, pendant ses rares loisirs, il pouvait se retremper quelques moments dans l'étude de la nature ! Les devoirs de sa charge ne lui permettant guère de s'éloigner, il devait se contenter de motifs à portée des résidences royales où il était retenu, et là encore, dans le décor artificiel imposé au pa\sage, il retrouvait quelque chose des contraintes de la cour. Au lieu des rusticités de la campagne abandonnée à elle-même, ce n'étaient partout qu'arbres impito}'ablement taillés et alignés, que bosquets réguliers et symétriques, parterres à compartiments, eaux emprisonnées dans des bassins de marbre ou jaillissant en cascades et en jets d'eau, parmi les statues de figures mythologiques. Du moins, se plaisait-il à égayer la solitude des grandes allées des parcs en y plaçant çà et là, comme dans la Calle de la Reiiia d'Aranjuez, des carrosses attelés de mules, avec leur escorte de ca\aliers; ou aux abords de la Fontaine des Triions, des promeneurs, des marchands ambulants, un jeune galant qui otfre des fleurs à sa belle et des dames coquettement attifées dont les tournures dégagées et pimpantes font penser à notre Watteau. Tout cela, arbi'cs, ciel, bêtes et personnages, est prestement enlevé d'un pinceau sûr et

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alerte, avec la sincérité charmante et le goût exquis de ce maître primesautier qui met en tout sa marque. Malheureusement, ces éludes, exposées sans doute aux brusques alternatives de température d'un climat excessif, ont beaucoup souffert, et sont loin d'égaler, pour la fraîcheur et la vivacité du ton, les deux petits paysages de la villa Médicis dont nous avons parlé plus haut.

Nous retrouvons Velazquez, avec son éclat habituel et son sens à la fois délicat et robuste de la nature, dans le grand tableau des Ermites peint, probablement une année avant sa mort, pour la chapelle de Saint-Antoine à Buen-Retiro. Le sujet principal choisi par lui est celui de la visite de saint Antoine à saint Paul, dans le désert où un corbeau qui, depuis soixante ans, apporte à ce dernier sa nourriture quotidienne, tient cette fois dans son bec la double ration qui doit servir au repas des deux solitaires. A la façon des maîtres primitifs, Velazquez a placé dans le lointain deux autres épisodes également tirés de la légende de saint Paul : les deux lions, ses compagnons, creusant de leurs griffes la fosse qui sera son tombeau et, plus loin, le démon, sous la forme d'un satyre, s'approchant du saint pour le tenter. Mais ces deux épisodes relégués aux derniers plans, s'effacent tout à fait devant la scène principale, et bien que l'attention soit, comme il convient, attirée sur les personnages, leurs dimensions assez restreintes laissent au paysage toute son importance et sa signification. On ne saurait, en effet, imaginer nature plus grandiose et plus farouche que cette gorge abrupte dont les défilés d'une sierra voisine de Madrid avaient probablement fourni le motif à l'artiste. Un grand orme qui élève au premier plan son tronc lisse enveloppé de lierre, les ronces, les violettes et les touffes de plantain qui en garnissent le pied, ainsi qu'un cours d'eau limpide qui serpente à travers une vallée étroite, égaient un peu l'aspect de cette contrée sauvage et ce mélange des grâces et des austérités de la nature s'accorde de la façon la plus intime avec le caractère du sujet. De tous ces éléments pittoresques si harmonieusement réunis, l'artiste a su composer un ensemble très expressif.

Après de pareilles échappées vers la nature. Velazquez devait bien vite revenir aux sujets que lui imposait sa situation officielle, et l'aisance avec laquelle il passe de l'exécution des Meninas à celle des Fileuses, témoigne de l'extrême souplesse de son talent. Quand il peignit ce

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