‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 10 sur 40 · M LES MAITRES DIT THÉÂTRE · texte numérisé non relu

M LES MAITRES DIT THÉÂTRE

«lu'il la dresse, au seuil niênic de son œuvre, dans le Passant, comme une figure de poésie et de rêve, vers laquelle monte, en toute justice, l'admiration tendre des adolescents et des jeunes hommes. Que dis-je? On fut d'accord pour trouver ce petit po'nic dialogué exquisement pur et vraiment fait pour les jeunes filles !...

Il me reste à parler du poète dramatique. Laissons de côté ce charmant petit acte du Luthier de Crémone, qui n'est pas une œuvre extraordinaire, mais qui est de l'ouvrage bien fait. Négligeons sa Guerre de Cent Ans, qu'il aurait pu intituler plus exactement : Scènes de la Guerre de Cent Ans. Il y a six ou sept actes; il aurait pu aussi bien en écrire dix-huit ou vingt-cinq, sans épuiser la matière, à la façon dont il s'y était pris. Laissons aussi de côté Madame de Maintenon, conçue dans l'esprit le plus romantique et qui ne paraît pas avoir beaucoup frappé les imaginations lasses de voir fausser l'histoire.

En revanche, avec Severo Torelli, les Jacohites et Pour la Couronne, Coppée a pris un rang parmi les poètes tragiques. H y représente la tragédie française à un moment de son histoire, car, au fond, il ne faut pas s'y tromper, Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, tout comme la Lucrèce de Ponsard, Charlotte Corday, la Fille d' Roland, les Ncces d'Attila, Mahome', sont bien des tragédies à la mode française et qui continuent les tragédies de Voltaire et de Créi>illon, avec plus ou moins d'éclat ou de génie. Ce que ni les unes ni les autres ne continuent, c'est le théâtre de Racine, mais elle se raccordent parfaitement au théâtre de Corneille, qui les annonçait et les contenait toutes en germe, aussi bien celles de Voltaire que celles de Victor Hugo et de ses continuateurs.

Les trois tragédies de Coppée triomphèrent à

rOdéon, mais ne purent arriver jusqu'à la Comédie- Française, comme si l'on avait eu le sentiment qu'il manquait quelque chose à leur conception, qui les imposât.

Des trois, Severo Torelli fut celle qui eut le plus de succès. C'est le type de ce qu'en style de dramaturge, on appelle une bonne pi'ce. Tout y est du théâtre : mais, hélas ! ce n'est que du théâtre. Tout y est arrangé en vue de l'effet, au moins dans les trois premiers actes. Ajoutons que les vers y sont excellents et de la même qualité que la pièce. L'action se passe en Italie, au xv^ siècle. Tout y est parfaitement dans le goût italien. Cela ressemble aux tragédies de INIonti et de ses imitateurs du xix^ siècle, amateurs de situations violentes et de phrases crispées. C'est de l'action presque toujours au paroxysme, tellement qu'il ne s'y peut rien glisser qui intéresse vraiment l'hinnanité générale, et que les personnages, haletant sur leur cas particulier, n'en peuvent exprimer que l'extérieur. Tout y est en relief, rien en profondeur. Mais c'est le drame tel que, dans ses goûts et son imagination de jeune honmie et même d'enfant, il l'avait rêvé !

Severo Torelli se croit le fils d'un gentilhomme de Pise, jadis chef des patriotes, insurgés contre le tyran que leur a envoyé Florence à titre de gouverneur. Tous les complices de Torelli ont expié sur l'échafaud leur révolte ; seul, au dernier moment, il a été mystérieusement épargné et a dorme sa parole qu'U se tiendrait désormais tranquille, ajoutant cependant qu'il ne s'engageait pas pour son fils, s'il en avait un. Or Severo a l'âge maintenant d'exécuter cette menace, et il y est résolu. Il assassinera le tyran, il l'a juré sur l'hostie !

Mais, au moment où il va accomplir son acte, sa mère lui apprend que le tjrran est son père, car, pour sauver son mari, elle a consenti jadis à accepter le déshonneur. Cette révélation a lieu au troisième

K5 LES MAITHKS DU TITÉATRE

acte, et la pièce on a cinq. C'est un coup de massue sur la nuque <lc Severo, — et sur celle aussi du spectateur. I^e drame aurait dû commencer là, ou se terminer là. Ce n'est pas au quatrième acte d'une pièce qu'on est en état de débrouiller les sentiments du héros. Les poètes grecs auraient ouvert, à ce moment une grande lamentation et il ne m'apparaît pas qu'il pût y avoir un autre parti à prendre. Coppée fait persévérer Severo dans son pi'ojet, jusqu'à ce que sa mère le tire d'affaire en tuant elle-même le podestat.

Que Severo tue ou non son père, le tyran, cela n'intéresse que nos nerfs. Le centre véritable du drame n'est pas là : il est dans le cœur du vieillard trompé, qui, croyant que Severo était son fils, l'a aimé, en a écé aimé, et ne peut pas, en un instant, arriver à le haïr, pas jilus qu'à en être haï. C'est entre ces trois êtres, réunis par un sentiment si ancien et si fort, que devrait avoir lieu le uvand débat désespéré ; c'est là qu'est la situation pathétique et qui aurait arraché des larmes. Et Coppée a passé à côté et tourné autour. En vérité, j'aime infiniment mieux le Père Lebonnard, car Aicard, là, n'a pas esquivé le sujet. Il en a tiré toute l'émotion qu'il contenait.

Que m'importent les réunions de conjurés, le serment sur l'hostie? Tout cela n'est que de l'action en dehors, du décor. Au fond, malgré ses qualités brillantes, malgré son mou-, ement, la pièce est manquée. Et elle est manquée à cause du système romantique adopté, qui sacrifie tout à la mise en scène et au grossier effet théâtral, au lieu d'aller droit à l'émotion, qui est pourtant l'essentiel. Coppée aurait pu faire autrement. Il Fa prouvé dans V Abandonnée. Mais il n'aurait peut-être pus eu le succès bi-uyant qu'il a récolté.

Les JacobUes me paraissent valoir mieux, quoique la préoccupation de la fresque poétique ait beaucoup maintenu le poète dans les extériorités de son

sujet. Les Jacobites sont un assez beau poème dramatique ; ils touchent à l'épopée romanesque. Le drame lui-même se réduit à quelques menues scènes, mais joliment encadrées par les visions de l'Ecosse de Walter Scott, toute mouvante et bruissante autour du sujet. C'est un peu de l'art à la Schiller, par conséquent pas négligeable. En tous cas, l'atmosphère en est pénétrante.

Pour la Couronne est une tragédie de forme im peu lourde, à l'exposition longue, dramatique certes, mais sauvage et sans réelle poésie. Elle a cinq actes, mais les deux derniers ne sont qu'un épilogue et forment, pour ainsi dire, une deuxième pièce, qui fait suite à la première. C'est la moins bonne des trois tragédies de Coppée.

Toutes ont le même défaut fondamental : le poète mène vigoureusement les trois premiers actes et se tire des deux autres comme il peut. Et partout il compte sur une action aux effets tout extérieurs. Ce poète des Intimités ne traite pas son sujet par le dedans. Il surprend, il secoue le spectateur, le tient haletant, mais jamais il ne songe à l'émouvoir véritablemeiit.

En tenant compte de la différence des esthétiques et des temps, ce théâtre ressemble singulièrement, je le répète, à celui de Voltaire, encore que Coppée n'ait aucune scène comparable en majesté à celle où apparaît le vieux Lusignan :

Seigneur, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire.

et n'ait rien fait qui égale Zaïre.

Voltaire pousse aussi plus loin l'art de la construction ; il remplit mieux ses cinq actes, qui ont l'air d'être d'un seul jet. A part cela, même recherche des effets violents et romanesques, même prédominance des rôles d'hommes, mêmes sujets politiques.

Page 1