‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 12 sur 40 · EDMOND ROSTAND · texte numérisé non relu

EDMOND ROSTAND

Rostand est mort. Il a entendu à Cambo l'appel du Destin, et tou!^ de suite il s'est mis en route pour l'heure du grand rendez-vous que Dieu lui donnait dans Paris, où, après la veillée enivrante de la Victoire, le char funèbre l'attendait sous les fenêtres de la capitale encore pavoisées de drapeaux. Ainsi la fin du poète prend-elle de ce fait une portée symbolique. Chantecler s'en va, avec l'illusion d'avoir fait lever, par son « cocorico », le soleil de la Revanche et de la Gloire, dont il sembla à beaucoup qu'il avait été le clairon annonciateur.

Il avait eu la chance, en effet, et le génie de faire entendre au monde, en des jours de prostration nationale et de doute, la claire chanson de la Race gauloise et non de la France, qui représente tout de même quelque chose de plus que ce que contenait la voix de CjTano. H n'y a pas que du panache chez nous, n y a aussi de la tête sous ce panache et même sans panache. Il y a le beau génie probe, noble, harmonieux, capable de silence et de patience et qui ne bat pas l'estrade, mais qu'on retrouve sous le front pensif des Foch et des Pétain, comme dans l'œuvre contenue des Descartes, des Pascal, des Molière, des Racine, et des La Fontaine, génie en qui l'âme de

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la civilisation universelle recouvre l'àine seulement nationale.

II y a un génie gaulois, comme il y a un génie espagnol, un génie italien, brillant, précieux, enthousiaste, primcsauticr, charmant, piaifant, impatient de toute contrainte, toujours prêt à dégainer et à faire cavalier seul. Ce génie aboutit aux littératures nationales. Il donne infiniment de plaisir aux gens du pays, dont il exalte l'individualité ; mais, après avoir fait un certain bruit (juclque temps dans le monde, il rentre dans ses frontières, car il n'apporte pas au monde ce dont le monde a surtout besoin, de grands thèmes sur quoi méditer, de l'expérience, de la sagesse, de la pensée.

Le succès prodigieux de Rostand, avec son Cyrano de Bergerac, fut l'explosion d'un boulangisme littéraire. Il représenta, sur le terrain de la poésie, une de ces nombreuses crises que suscita un patriotisme qui n'acceptait pas la prescription de la défaite.

La France était alors sourdement inquiète de la politique et de la littérature qu'on lui faisait. Elle se sentait travaillée, envahie par de mystérieuses équipes de nains, qui minaient son sous-sol, et par des vapeurs de pensées bizarres, qui lui venaient des pays du Nord et qu'elle soupçonnait d'être empoisonnées. Le naturalisme l'oppressait. Les petits cénacles décadents et symbolistes qui attiraient la jeunesse intellectuelle ne lui disaient rien de bon. Elle enrageait de ne rien comprendre à cette poésie interdite aux profanes. Comment, si l'on n'avait pas de mauvaises intentions, s'acharnait -on à ne la rédiger qu'en formules inintelligibles? Du grand travail de renouvellement et d'études qui se faisait dans les jeunes écoles, l'importance ne pouvait être saisie par la foule. Il y avait cependant quelque chose de très noble et de très haut dans cette réaction des symbolistes contre la recherche du succès à tout prix et

contre la réclame éhontée. S'il n'est pas vrai qu'il puisse y avoir de véritable poésie sans la participation de la nation, il était excellent de rappeler au gros public que ses préférences et ses consécrations restent superficielles et n'offrent pas de garanties suffisantes. Les symbolistes refusaient de reconnaître l'autorité du suffrage universel et proclamaient par leur attitude dédaigneuse que la Poésie était une royauté de droit divin.

Quoi qu'il en soit, le triomphe de Cyrano de Bergerac fut une réaction éperdue, exaspérée, du nationalisme 1 ttéraire, à laquelle s'associèrent mille intérêts menacés ; ce fut la revanche de tous les poètes dépossédés de leur renommée et de tous ceux que la venue des symbolistes avaient arrêtés en pleine carrière. Rostand, c'était au fond un Coppée qui avait mieux réussi, un rilcîidès étourdissant. Il rendait vie et prestige à leur formule d'ail. St le secours était d'autant plus précieux qu'il venait d'un tout jeune homme, prouvant ainsi que la jeunesse, quand elle avait du talent, ne l'avait pas autre que celui des aînés. Le Parnasse, ou du moins le romantisme parnassien, qu'on avait cru mort, reverdissait avec une vigueur sans pareille. Voilà du moins ce qu'on voulait démontrer. Toute la critique, qui était alors aux mains des Parnassiens ou de leurs amis, battit de la caisse avec une frénésie presque grossière, en tous cas assez provocante.

Notre sentiment, à presque tous, dans les jeunes écoles, fut de la tristesse. Je dis de la tristesse, et non de la jalousie. Très peu de nous songeaient alors au théâtre, mais tous rêvaient de voir un théâtre haut et pur et d'une tenue réservée. Cyrano marquait un recid en art. Même ces acclamations de foules délirantes nous en paraissaient un sûr témoignage. Ni Racine, ni Shakespeare n'avaient jamais produit de tels effets. Cette pièce nous rejetait en plein romantisme. Elle

rajeunissait de vieux oripeaux; elle nous replongeait poiu" Ainf>L ans dans le style mousquetaire, dans le elin(|uant et le bastringue littéraires.

C'était évidemment ime sorte de ehef-d'œuvre. 11 n'était pas possible d'en contester la puissance dramatique, la verve, et même le génie. Mais c'était, par la matière, la forme générale et le style, im chef-d'œuvre d'une qualité inférieure et même im peu grossière.

Et pourtant nous avions suivi Rostand jusque-là avec ime réelle sympathie. Sa Princesse Lointaine, sa Samaritaine représentaient un réel effort vers le beau théâtre et des réalisations d'une réussite extraordinaire. Certes, il y avait encore un peu de limon et de vase dans le cours de cette poésie abondante, et l'idée le trahissait parfois. Ce n'en était pas moins très fort et très étonnant.

Mais, à partir de Cyrano, nous comprîmes que Rostand était perdu défmitivement pour la grande poésie.

Triomphe oblige. Il s'en rendit compte lui-même. Désormais, il était l'homme aux grosses recettes, qui n'était plus libre, ni de sa vie, ni de son train de maison. Il savait qu'on le guettait à sa première défaillance. Coûte que coûte, il lui fallait réussir matériellement. On ne lui demandait plus autre chose que de faire de l'argent. Il chercha un sujet populaire et d'un effet sûr. Il y avait alors un fort mouvement napoléonien, entretenu et développé par les publications de Frédéric Masson. Il choisit V Aiglon, mauvais sujet à traiter en vers, comme tous les sujets d'histoire moderne, du reste, encore que Victor Hugo eût donné le ton pour celui-ci. Mais les nécessités d'un dialogue rajoide et heurté obligèrent l'auteur à user souvent d'une langue qui n'était ni réellement de la prose, ni réellement du vers, mais quelque chose de dur, de rocailleux, de malaisé, de contraint et de contourné. Puis, après une longue attente et un long recueillement, qu'il employa à trouver quelque sujet qui pût

soutenir sa réputation prodigieuse, il se décida pour Chantecler. H était condamné à chercher l'effet de surprise autant que celui de force. Il voulut donner une impression de vie pullulante et, pour y parvenir, il se noya dans le détail. Voulant faire tenir trop de choses dans sa pièce, il l'élargit jusqu'à ce qu'elle craquât. Ce fut un « four », — qui lui rapporta plus d'un million.

A partir de ce moment, la réaction commença. Déjà son Ode à la Tsarine avait choqué et fait rire. Les défauts de Rostand venaient d'apparaître. Jusqu'au fond de la province, quiconque se piquait de littérature croyait de bon ton de le traiter comme le Georges Ohnet de la poésie.

H fallut que les vrais lettrés, ceux qui l'avaient attaqué dans son triomphe, prissent sa défense et remissent les choses en place.

Sa mort va lui rendre son prestige. C'est surtout l'auteur de Cyrano à qui le Paris de la Victoire a fait de belles funérailles. En lui s'est incarnée l'âme populaire d'une époque. Et c'est cette époque que l'on enterre avec lui ; mais lui, on ne l'enterre pas tout entier.

En réalité, Rostand laissera le souvenir d'un des plus grands poètes dramatiques du xix^ siècle. Son théâtre ne comprend que six pièces, dont il convient tout d'abord d'éliminer ime, qui n'appartient réellement pas à la littérature : l'Aiglon, bien qu'elle paraisse devoir assez longtemps encore garder sa place au répertoire dramatique.

H débuta, en 1894, par sa comédie des Romanesques, qui fait partie depuis lors du répertoire de la Comédie- Française. En dépit de cette circonstance, je ne considère pas qu'il y ait lieu de compter cette pièce pour

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autre chose que pour une (i-iivrc de jeunesse. C'est une gentille eomédie, sans doute vive, agréable, bien faite, mais qui pourrait tout aussi bien être signée d'un autre nom que de celui de Rostand. C'est du Musset de seconde <iualité, mis en vers par un brillant disciple de Banville. Évidemment, sous cette doul)Ic défroque étrangère, on y trouve déjà les traits les ])lus brillants et les défauts qui distingueront plus tard l'auteur, avec, en plus, ce sens scénique par lequel il surpassa ses modèles. Mais ce n'est pas le théâtre propre de Rostand, c'est le théâtre d'une école déjà en décadence.

II donne son grand coup d'aile l'année d'après, avec sa Princesse Lointaine, jouée par Sarah Bemhardt et sa troupe, à la Renaissance. Il avait alors vingt-sept ans, étant né à Marseille en 1868.

Le sujet est aussi beau qu'vm poète puisse le rêver. C'est la légende de ce prince troubadour, le jeune Jofroy Rudel, qui, a^'ant entendu parler par les pèlerins, venus de Terre Sainte, d'une certaine Mélissinde, princesse de Tripoli d'Orient, de loin s'embrasa d'amour poui* elle, partit sur mer à sa recherche et vint, au bout de son voyage, expirer à ses pieds. Henri Heine en avait déjà tiré un émouvant poème.

Le premier acte est une étonnante merveille. La poésie n'en réside pas dans les vers, encore qu'il y en ait de fort jolis, mais dans le mouvement de rêve qui soulève le dialogue et dans l'art suprême avec lequel le p>oète crée son atmosphère et mène tout son monde, sa barque et son acte. Nul autre en France n'a, du reste, su, comme Rostand, mouvoir et faire vivre des foules sur la scène. Plus il a de gens à manœuvrer et plus on le sent à son affaire. C'est admirable de voir tout ce nombreux petit monde de menus personnages, chacun reconnaissable à quelque trait de caractère, circuler, affairé, sans se confondre, mais, au contraire, apportant à la pièce une force, une vie, un élan textra-

ordinaires. Au fond, c'est par cette foule naïve et si pittoresquement vivante et bariolée que Rostand fait marcher ses pièces et réalise le miracle qui procède, chez lui, d'un enthousiasme montant d'acte en acte et atteignant, à la fin, à une sorte de délire. A cet égard, le premier acte de la Princesse Lointaine est un modèle achevé, un chef-d'œuvre d'art et de science. Rien que ce don si rare suffirait à classer Rostand au rang des plus grands auteurs dramatiques qui aient existé.

On est sur le vaisseau qui emporte vers son rêve le poète malade, Jofroy Rudel, qui ne tient plus à la vie que par le fragile espoir de voir sa princesse ; mais la façon dont il en parle a gagné peu à peu tout l'équipage, un rude équipage de pirates pourtant, et dont la conscience est noire de plus d'un meurtre ; mais à la fin, ils sont tous devenus amoureux de sa chimère, et mourant de faim, exténués de fatigue, ils continuent à ramer, soutenus seulement par l'espoir de voir sa beauté. L'aumônier et le médecin de la maison ont sui\i le petit prince, ainsi que le trouvère Bertrand d'Alamanon, que la poésie de l'Aventure et de l'Amitié a aussi entraîné et qui ranime les courages par les chansons où il dit la beauté de Mélissinde :

Eh! bien, bons mariniers, je veux Vous la raconter encore une :

Du soleil rit dans ses cheveux, Dans ses yeux rêve de la lune ;

Un je ne sais quoi de secret

Rend sa grâce unique et bien sienne,

Grâce de Sainte qui serait

En même temps Magicienne !

Telle, en son bizarre joli

De Française un peu Moabite,

Mélissinde de Tripoli

Dans un grand palais clair habite !

;ïG i-ks aîatthks du théâtre

'l'elle nous la verrons l)ientôt, Si n'ont menti les témoignages Dos pèlerins, dont le manteau ]'M bruissant de coquillages!

Cette chanson est jolie. Elle était d'une couleur toute neuve alors et directement inspirée des recherches où se complaisait la jcime école symboliste. Elle était d'un Henri de Régnier de la Provence. On la peut rapprocher des suaves distiques qu'adresse le chœur des pèlerins à la princesse Mélissinde, au deuxième acte de la pièce :

UN l'KLEKIN.

La Palme redira nos durs chemins ; — le Lys, Ta beauté qui nous l'ut la meilleure oasis!

DEUXIÈME PÎvLKHIN.

La Palme nous dira le sévère trophée; Le Lys, le souriant souvenir d'une fée!

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