QUATRIÈME PÈLERIN
Lys toi-même de grâce et de gracilité!...
Tout cela était d'un ton parfait et dénotait chez le jeune auteur un sentiment juste autant qu'exquis des convenances profondes de la poésie. Ah ! pourquoi ne s'est-il pas arrêté alors, pour méditer et travailler? Pourquoi n'a-t-il pas fréquenté davantage les Régnier et les Maeterlinck? Il était sur la voie d'un art admirable, mais qu'il fallait achever de dégager. Comme j'aurais donné de bon cœur deux douzaines d'Aiglons et de Cyranos pour deux ou trois Princesses Lointaines, entièrement réussies !
n est vrai que c'était très difficile de trouver son chemin dans cette direction. Dès le milieu du deuxième
acte, le poète, arrivé à un carrefour de routes, prenait la mauvaise et s'égarait. C'est qu'à côté de l'influence symboliste, si visible dans le premier tiers de la pièce, il y avait alors d'autres influences, qui ne devaient pas moins paraître au poète dramatique neuves et légitimes ; il y avait toute la jeune école théâtrale littéraire à laquelle Paul Her\'ieu donnait déjà le ton. Rostand, se trouvant tout à coup devant une de ces situations, comme Paul Hervieu aimait à les traiter, ne crut pas pouvoir se dispenser de la traiter dans l'esprit d'Hervieu ou de ses émules. Il se laissa tomber des pures hauteurs de son rêve dans les roueries passionnelles de la comédie mondaine devenue depuis si cruellement banale.
Voici la scène : La nef est arrivée en face de Tripoli, mais Jofroy Rudel est trop malade pour être transporté sur le rivage ; Bertrand d'Alamanon offre d'aller chercher la Princesse et jure de la lui amener.
La Princesse est gardée par un géant, le terrible chevalier aux armes vertes, qui ne laisse pénétrer personne. Mais Bertrand menace, à lui tout seul, de prendre d'assaut le château. Il abat les sentinelles, il abat le chevalier aux armes vertes, et toujours courant, perdant son sang, il arrive devant la Princesse, à qui, selon le désir de son ami, il récite la ballade que le pau\'Te amoureux a composée pour elle. La Princesse la sait déjà par cœur, parce que les pèlerins, qui lui ont raconté qu'un jeune prince d'Occident se meurt au loin d' amour pour elle, la lui ont souvent redite.
Toute la scène est jusque-là d'un mouvement poétique admirable î ^lais arrivée à ce point, l'embarras allait commencer pour la continuer. H était assez indiqué que la princesse crût avoir en face d'eUe Jofroy lui-même et, dans tous les cas, s'éprît de son messager, si jeune, si intrépide et si beau. Pour garder le ton, il aurait fallu, dans une scène rapide, couper court à ce sentiment naissant et créer, dans la poésie
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cl le sublinic. une vraisemblance idéale. Il fallait que le jjuhlie vl le lecteur n'y vissent que du feu. Il fallait rester dans Part du vitrail et n'en pas laisser descendre .Mélissinde.
Mais, au lieu d'en faire l'iicroïne de poésie que le sujet commandait et que le public attendait, Rostand, par une conception initiale un peu trouble, en fit une héroïne d'Hervieu, croyant peut-être la transformer en une Omphale ou une Dalila. C'était trop vouloir enfermer de choses dans son sujet. Il s'ensuit un acte et demi, médiocre et pénible, pendant lequel le charme est déchiré. Il reprend, un peu mélancolique, au dernier acte, sans pourtant qu'on puisse se défendre du malaise créé et trop prolongé qui a précédé les scènes finales.
La pièce, dans ces conditions, n'eut qu'un demisuccès. Elle resta cejjendant jusqu'au bout un regret nostalgique pour Rostand, qui, sentant à côté de quel chef-d'œu\Te il avait passé, n'abandonna jamais le projet de la refaire et de la revoir à la scène.
Son malheur fut de ne pas avoir eu auprès de lui en cette circonstance un conseiller d'un goût élevé et sûr, qui l'eût détourné de son erreur, car les plus grands peuvent se tromper !
Des fautes de goût déparent aussi la Samaritaine, mais ce ne sont que des fautes' de détail, parfois choquantes pour les catholiques qui y trouvent l'Évangile un peu trop mondanisé et renanisé, sans parler de la malencontreuse idée que Rostand a eue de versifier le Pater, au lieu de le faire dire en prose. Ces réserves faites, j'ose dire que la Samaritaine restera l'émerveillement des connaisseurs, et qu'il fallait vraiment du génie pour tirer d'une simple et courte scène de l'Évangile trois actes, et quels actes, traversés de quel soufl^le d'émotion et d'enthousiasme ! Je tiens que l<i Samaritaine est une des œuvres les plus extraordinaires de notre théâtre, et que ce serait un de nos chefs-d'œuvre
classiques, si la forme en était plus pure et n'était déjà empreinte de l'esprit de décadence.
Quant à Cyrano de Bergerac, c'est aussi, en son genre, un chef-d'œu%Te étourdissant ; mais, je le répète, de quelque génie dramatique qu'il témoigne, ce n'est pas un haut chef-d'œuvre, c'est le premier des chefsd'œuvre du second ordre. C'est, si l'on veut, l'épopée des « Cadets de Gascogne ; « mais il y a mieux en France que les k Cadets de Gascogne » ; il y a dans l'héroïsme un degré plus haut, des âmes plus réfléchies, des figures plus fines et plus profondes.'A tant faire que d'exalter un type d'héroïsme national, il valait mieux pour la France le choisir parmi ces dernières. Et c'est ce que la guerre vient de bien nous montrer. Il y a un peu du fantoche dans le héros de Rostand.
Je regrette encore cette pièce pour une autre raison . Elle a perdu Rostand, en le détournant à jamais de la voie haute qu'il avait commencé à gravir superbement et où il aurait pu, avec un peu de discipline intérieure, renouveler complètement notre théâtre et le ramener sur les sommets d'où il est descendu depuis le xvne siècle,
La preuve de ce que j'avance est qu'à partir de Cyrano commença pour Rostand le rapide déclin. Il ne fit presque plus rien, en dehors de V Aiglon, dont j'ai déjà dit le peu de bien que je pense.
Je sais qu'il a travaillé à un Faust. Qu'espérait-il, après Gœthe, tirer d'un pareil sujet?
n travailla au moins dix ans à Chantecler, dont il nous dit avoir emprunté l'idée au Roman du Renard du même Gœthe. Je reconnais là la hantise de Gœthe et du Faust. Rostand rêva de faire de son Chantecler le poème de l'immense nature, comme Gœthe avait fait du Faust le poème inachevé du monde moral et physique. Chantecler devait être son Faust, sa Divine Comédie, où tout devait entrer, la satire de son temps aussi bien que l'Éternité. Je l'ai dit, il y mit trop de