‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 15 sur 40 · EMILE AUGIER · texte numérisé non relu

EMILE AUGIER

Peu d'hommes ont laissé sur leur siècle une plus forte empreinte. Depuis soixante-dix ans, son esprit domine et longtemps encore dominera notre théâtre de comédie, auquel il a imprimé une direction décisive. Tous nos auteurs en vogue procèdent de sa méthode, et je ne vois encore personne qui ait pu s'en affranchir, ni qui ait même paru y songer. Sa formule semble être la formule même du théâtre moderne. Et cela, au fond, n'est pas peu de chose, car ce théâtre français moderne, on peut presque dire qu'il est devenu l'unique théâtre du monde, le théâtre modèle, parfait miroir de notre civilisation contemporaine envisagée en surface. Je dis en surface, car il y a certainement bien d'autres choses, et plus nobles, et plus profondes, et plus terribles, dans notre civilisation que ce qu'en montre ce théâtre, si étonnamment monté, si intelligent, si adroit, si décourageant de perfection apparente et qui repose sur une pratique de plusieurs siècles.

Emile Augier, dans le siècle de Hugo, de Musset, de Vigny, de Leconte de Lisle, de Banville, a réussi à imposer sa formule et à rejeter aux accessoires tant de somptueux poètes, à faire de la Comédie-Française, sinon sa maison, du moins la maison des dramaturges de son école et, par la Comédie-Française, à donner le

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ton îï tous les autres tlicâtrcs qui n'eu soûl que les dérivés et les suceursales. Voihi le fait, le grand fait d'histoire littéraire qu'a produit la présence de ce puissaut bouhoiniuc.

Certes, il y eut à côté de lui d'aulrt-s dramaturges, comme Feuillet ou Diunas fils, «pu complétèrent sa besogne et purent paraître ses rivaux. En réalité, ils le subirent. Il les fixa. Nul n'osa plus s'évader des limites qu'il avait tracées et qui seules semblaient assurer le succès. Il les enferma solidement dans sa formule.

Et pourtant cette formule allait à rencontre des aspirations de son siècle. Emile Augier fut le véritable tombeur du romantisme, parce qu'il s'emj^ara de la principale citadelle de la littérature, c'est-à-dire de la Comédie-Française, régulatrice de tous les autres théâtres. Il rallia à lui le public indécis à qui il donna des spectacles à la fois vigoureux et agréables, oîi l'on sentait le tour de main d'im maître et cette sorte de patine qui communique tout de suite à une œuvre nouvelle l'âge apparent du chef-d'œuvre.

Et voilà soixante-dix ans que cela dure et ce n'est, hélas ! pas près de finir. Si les jours de la littérature française étaient comptés, on pourrait accuser Augier de l'avoir détournée vers de basses destinées et de lui avoir donné une fin bien étroitement, bien mesquinement bourgeoise. Certes, la réaction d' Augier fut utile à son heure. Il la fallait, pour donner le temps aux romantiques de se ressaisir et de s'apercevoir qu'ils étaient partis du mauvais pied. Mais cela a vraiment trop duré et menace de s'éterniser ; ce triomphe, légitime en soi, n'aurait pas dû prendre de pareilles proportions ! Un tel théâtre a sa place dans toute riche littérature. C'est un genre qui ne doit jamais disparaître complètement, qui, s'il disparaissait, laisserait du déséquilibre, mais qui, lorsqu'il se montre seul ou dominateur, disqualifie une époque.

Emile Augier naquit à Valence en 1820. Petit-fils de Pigault-Lebrun, on peut dire qu'il était petit- fils du XVIII® siècle, dont l'esprit l'imprégnait. Il était de la génération déjà aristocratisée des fils de la Révolution, qui avait l'habitude de la richesse avec l'aisance d'esprit et de manières qu'elle donne. Il grandit dans un entourage chez qui une certaine rigidité morale, une réelle dignité de vie et même des principes austères s'alliaient à l'incrédulité voltairienne. Sa formation intellectuelle fut toute classique. Il ne put connaître le mouvement romantique que vers la vingtième année, trop tard pour qu'il pût en être influencé sérieusement et à l'heure précise où ce mouvement paraissait faiblir. Le romantisme apparaissait alors, en province surtout, comme une littérature d'émigrés et de nobles qui avaient un peu perdu à l'étranger le sens français et le sens de leur temps, ou qui rêvaient d'un impossible retour à l'âge de la féodalité et des cathédrales. Cela semblait être la littérature du parti de M. de Polignac et des Ordonnances de Juillet. La bourgeoisie devait y voir une sorte de provocation et de scandale. Or, Émiïe Augier avait l'orgueil de sa caste. Il était fier d'être un bourgeois, de penser et de sentir comme les siens.

Et puis, par tempérament, il n'était rien moins que romantique, ayant moins d'imagination que de raison, de goût et d'esprit. Avant de se lancer dans la bataille littéraire qui l'attirait, il attendait que les circonstances lui fussent favorables et que l'inévitable réaction classique se dessinât.

Le retentissant succès de la Lucrèce de Ponsard, en 1843, accompagné de la chute des Burgraves, décida probablement de sa vocation. Ponsard, son aîné de sept ans, était son compatriote de province. Un évé-

nemcnt qui faisait tressaillir Vienne d'orgueil ne pouvait laisser indilTércnte sa voisine et non moins dauphinoise Valence.

L'année d'après, Augicr faisait applaudir la Ciguë dans ce même théâtre de l'Odéon, tout bruyant encore de l'enthousiasme soulevé par Lucrèce.

La Ciguë était une ])etite comédie en deux actes et en vers assez soignés, dont le jeune auteur avait situé l'action à Athènes, sous Périclès, afin qu'elle fût plus littéraire sans doute, et que, donnant plus de satisfaction à la clientèle de l'Odéon, elle bénéficiât de la vogue qui revenait aux pièces néo-classiques. Ponsard avait donné une pièce romaine. Augier, plus malin, badigeonnait la sienne d'un vague et superficiel hellénisme. Le titre contenait une discrète allusion aux dialogues de Platon, à la mort de Socrate, aux mœurs des compagnons d'Alcibiade, toutes choses assez à la mode alors. Et de même que Ponsard avait essayé de faire du Brut us de sa Lucrèce un pendant à Hamlet, Augier s'était vaguement ressouvenu du Timon d'Athènes de Shakespeare pour le principal héros de la Ciguë, Clinais. Ainsi les influences modernes avaient-elles assez nettement pénétré les deux néo-classiques qui prétendaient bien laisser voir que rien de leur temps ne leur était étranger et qu'ils pensaient à faire passer un peu du frisson nouveau dans les œuvres de forme antique.

En réalité, la Cî^wë annonçait un auteur dramatique remarquablement doué, doublé d'un poète médiocre. Ce n'était, même en comédie, qu'un pâle refïet de la Lucrèce de Ponsard, à laquelle il manquait si peu de chose pour qu'elle entrât dans la famille des chefsd'œuvre. La Lucrèce, on peut le dire maintenant, contenait de grandes beautés, notamment ce début du premier acte d'une poésie aussi pénétrante qu'admu-able, en dépit de quelques vers faibles. Malheureusement cette pièce manque d'unité : le sujet en est

double ; l'intérêt hésite entre l'héroïne et Brutus. La figure de Brutus elle-même est manquée. Brutus bavarde et finit en banal tribun. Le relief shakespearien cherché n'est pas obtenu. Cela finit par tourner un peu à la tragédie de collège. Ponsard, dans un éclair, a entrevu le chef-d'œuvre à faire. Il en a réalisé certaines parties, mais la force lui a failli pour l'ensemble. Néanmoins la conception qu'il en a eue est une des plus belles du xix^ siècle.

Après cette remarquable tentative, Ponsard n'a plus eu que du talent. Il est devenu un grand auteur du second ordre, une sorte de Henri de Bornier moins doué, plus étroit, un successeur de Casimir Delavigne.

Tel quel cependant, il dépasse Augier en robustesse, en ampleur cérébrale. Augier n'est poétiquement qu'un cadet de Ponsard, mais un cadet malin et décidé à s'emparer du théâtre et à en rester le maître. Ponsard lui a servi de paratonnerre et de bouclier. C'est lui qui recevait les coups, pendant qu' Augier s'avançait prudemment sous la citadelle et y construisait ses ouvrages, qui, à petit bruit, l'amenaient à la situation rêvée. Pendant que tous les poètes s'acharnaient sur Ponsard, on ménageait Emile Augier qui ne se présentait que comme un dramaturge adroit et un poète sans grande conséquence. Lorsqu'on pensa avoir eu raison de Ponsard, on s'aperçut que sa doublure dominait le théâtre français et qu'il était trop tard pour réagir. La formule d' Augier s'était imposée comme la formule même de la Comédie- Française, formule à laquelle il fallait se plier, si l'on voulait être joué. Le romantisme était décidément rejeté du théâtre et ne se survivait plus que dans la poésie dite lyrique. De cette époque datent la prétendue incompatibilité entre le théâtre et la poésie, ainsi que la distinction si fâcheusement répandue entre le vers de théâtre et le vers lyrique.

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l'ut -ce un mal? Oui, sans doute, et un très grand. Une époque à laquelle sullit un théâtre comme celui d'Emile Augicr est une pauvre et triste époque, une époque désolément plate et médiocre. Mais la responsabilité en revenait à Victor Hugo, dont la tentative dramatique avait finalement échoué, faute d'ampleur dans la conception, en d'autres termes, faute de simplicité et de véritable grandeur, et surtout faute de méditation.

Au contraire de Victor Hugo, Emile Augicr avait profondément médité son affaire et ne perdit pas un instant de vue son objectif, qui était de réussir. Même avec sa Diane, il tenta d'aborder le théâtre romantique, mais dut vite s'apercevoir qu'il n'irait pas loin dans cette voie ; puis, i)our écarter le soupçon qu'il n'était qu'un disciple de Ponsard, il se rapprocha d'Alfred de Musset avec lequel il fit le charmant petit acte de VHabit Vert, où scintille toute la grâce jeune du style de l'auteur des Proverbes. Il est probable que l'acte est surtout l'œuvre de Musset. En tous cas, il est écrit dans l'esprit du poète, à l'unisson duquel dut se mettre l'esprit d'Emile Augier, assez jeune et assez souple encore pour s'élever au-dessus de lui-même et accorder son style à ce style délicieusement enjoué. Il n'est pas jusqu'aux personnages où l'on ne reconnaisse les héros de Musset. Le Raoul de VHabit Vert n'est autre que l'Octave des Caprices de Marianne, et Henri en est le Cœlio. Sans doute Musset avait-il cette piécette ou son ébauche dans ses cartons et la passa-t-il à Augier pour la faire jouer. Rien quece!a prouve la situation qu'avait déjà conquise Augier à ce moment, en 1849, puisqu'un poète célèbre depuis vingt ans, comme Musset, en était réduit à cette collaboration pour reparaître au théâtre.

A quoi attribuer cette différence? Musset était sûrement un poète que la Comédie-Française s'attendait à accueillir. On y devait aimer son vers franc, désin-

volte, éloquent, et qui paraissait alors un heureux retour au vers classique. On s'attendait à ce que Musset apportât un jour une bonne, une solide comédie en cinq actes, bien charpentée ou une brillante tragédie, rajeunie de Voltaire. Mais ce qu'il avait donné en vers était si peu jouable ! Et ses pièces en prose n'apparaissaient que comme un caprice d'adolescent. Cela n'avait pas l'air sérieux. Ce n'était que des gamineries charmantes, sans doute, mais si peu en rapport avec la réputation de l'auteur et le génie qu'on lui prêtait !

Lui-même, découragé, n'y croyait pas, n'en supposait pas la réussite possible. Il y aurait fallu, en tous cas, se disait-on, une petite scène idéalement spéciale. C'était presque du théâtre de marionnettes. Où trouver les interprètes de ces frêles héros de songe? Les Provost, les Régnier, les Geffroy, les Got ne se souciaient guère d'y hasarder leur réputation. Il y fallait l'unique Delaunay. Eux, ils attendaient précisément ce qu'apportait Augier, de la composition, de l'observation, de la raison, du tact, avec un rien d'élégance mondaine et de style, ainsi que de la tradition. C'étaient des articles distingués, extrêmement distingués, produits des mêmes circonstances, du même moment de la civilisation, du même monde, qui avaient donné Augier. Ils étaient eux-mêmes des répliques d' Augier.

Augier et eux représentaient la suprême floraison intellectuelle d'une société polie, intelligente, honnête, robuste, distinguée, lettrée, spirituelle, élégante, mais sans aucune noble inquiétude, sans rêve, sans grand idéal, attentive seulement à assurer sa durée. C'était l'épanouissement de la société de Louis- Philippe, arrivée à son siècle de Louis XIV et aspirant à y fixer le monde. C'était la médiocrité se soulevant au-dessus d'elle-même et donnant ses fruits les plus substantiels et les plus savoureux, la médio-

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