LES MAITIJF.S DU THÉÂTRE
Molière, les intrigues amoureuses. Ce sont de simples pivots autour desquels tourne le changeant spectacle des mœurs et des milieux contemporains, dont la peinture doit constituer la matière varice de la comédie. En cela, Augier reste dans la tradition du genre. En cela, différeront de lui ses successeurs qui, eux, prenant presque tous pour sujet de leurs pièces un drame d'amour à la fois général et spécial, essaieront, a la suite d'Hervieu, de faire en prose du Racine bourgeois. Déplorable initiative qui nous a valu bien vite le théâtre décomposant que nous avons !
Quoi qu'il en soit, en dépit de ses solides qualités, le théâtre en vers d'Emile Augier, à l'exception peutêtre de V Aventurière, serait aujourd'hui oublié, relégué à la suite du théâtre d'Andrieux, d'Etienne, des meilleurs dramaturges du Premier Empire, si l'auteur, sentant instinctivement le danger et emporté par la vigueur même de son tempérament, n'avait fait le coup d'état d'aborder virilement la libre comédie en prose.
En effet, outre qu'il avait donné en vers à peu près tout ce que sa formule et son talent comportaient, si bien qu'il n'eût plus fait que se répéter, il lui était impossible de ne pas s'apercevoir que sa muse pédestre l'éloignait de jour en jour du mouvement poétique contemporain, et qu'elle ne tarderait pas à le rendre ridicule aux yeux d'une génération qui, formée par Hugo et Alfred de Vigny, lisait avidement Baudelaire, Banville et Leconte de Lisle.
Augier était trop fin et trop clairvoyant pour ne pas prévoir qu'à persister dans la voie où il s'était engagé, il risquait une partie perdue d'avance. La comédie de mœurs et d'observation en vers était un genre fini, auquel le grand nom de Molière seul gardait un reste
de prestige. En réalité, le vers ne doit servir qu'à la poésie, c'est-à-dire à la fantaisie, à l'imagination, au rêve. Le vers convient à des pièces comme Amphitryon ou Psyché, mais il n'a rien à faire ou n'est qu'un jeu d'esprit dans des sujets qui appellent naturellement la prose. Et même, il est toute une catégorie de sujets réellement poétiques, où la prose lui a été heureusement substituée. Scapin et V Avare sont de véritables poèmes, où la prose a fait merveille. Le Mariage de Figaro et le Barbier de S ville, venant après Marivaux, et suivis du théâtre de Musset, ont encore restreint le domaine du vers, en même temps qu'ils ouvraient à la comédie des horizons inexplorés.
II était donc urgent pour Augier, s'il voulait se maintenir, d'aborder la comédie en prose. Là, il s'agissait pour lui de transporter au théâtre les éléments qui, dans le roman, avaient fait le succès de Balzac. H s'y mit assez résolument. Il fut le premier et le plus vigoureux des dramaturges balzaciens ; il le fut dans la mesure où son génie restreint le lui permettait. Le Gendre de M. Poirier ouvrit cette série. C'est une pièce qui aujourd'hui commence à dater, c'est-à-dire qu'elle marque une époque de notre histoire sociale, celle du conflit entre la bourgeoisie arrivée et la noblesse, dépossédée de ses privilèges, mais encore prestigieuse de distinction et de race. La nécessité commence à mélanger les deux castes, mais, en les mélangeant, elle les oppose violemment.
Ce prestige de la noblesse, tout bourgeois qu'il veuille s'affirmer, et peut-être précisément pour cette raison, Augier le subit plus que personne. Il y a là le souvenir naïf de longues humiliations endurées par ceux de sa caste, au cours des siècles, avec la joie de pouvoir courber à son tour cette intolérable fierté, reposant sur une distinction réelle, qui lui inspire à la fois de l'envie, de la colère et une secrète, mais indestructible admiration. LTne bonne partie de son
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théâtre est reinj)lic ]y,\r ce sentiment, qui était aussi celui (lu pul)lic' de la Comédie- Française sous Louis- Philippe et le Second Enij)ire. Ce fut une des causes de son succès. Au plaisir d'applaudir des pièces vivantes et bien faites se ^mêlait le plaisir d'une passionnante actualité, d'une actualité qui, ])our la bourgeoisie d'alors, dont Aubier était le champion, passait en intérêt toutes les autres : grâce à Augier, l'heure si longtemps attendue des explications publiques entre les deux castes était venue. Chacun disait enfin ce qu'il avait sur le cœur contre l'autre ; non pas qu'on voulût se brouiller ; au contraire, il s'agissait de fusionner, d'arriver à ne former qu'une seule famille. La bourgeoisie aspirait à absorber la noblesse, à se l'annexer, à constituer avec elle une nouvelle aristocratie, mais une aristocratie moderne, qui unirait aux qualités de celle de l'Ancien Régime des qualités de sérieux, de probité, d'initiative, d'économie et de travaU. L'important, c'était qu'on se comprît, qu'on se rendît mutuellement justice, que chacun reconnût son faible et convînt de l'intérêt qu'il y avait à se compléter les ims par les autres. L'important, c'était que la noblesse, reconnaissant la légitimité des faits accomplis, acceptât franchement le parti de l'égalité ou plutôt de l'équivalence de mérites de la bourgeoisie. Voilà, au fond, ce qu'il y avait dans le succès croissant du théâtre d' Augier ; voilà la préoccupation sociale qui rejeta au second plan la littérature et la poésie; voilà la cause qui conféra à Augier la suprématie dramatique, dans un temps où la poésie aurait dû la lui ravir, où Vigny gardait le silence, où Musset en était réduit à publier ses pièces, où Banville rôdait, comme un mendiant, autour de l'Odéon.
Ce fut aussi la cause de la moralité profonde du théâtre d' Augier. Peintre des vertus de la bourgeoisie, dont il se posait comme le garant et le vengeur, il en flétrit avec sévérité les défaillances et les tares
naissantes. Ses Lionnes paumes exhibent, au théâtre, un pendant à M^^ ^Nlarneffe de la Cousine Bette. Dans Un beau mariage, dans Maître Guérin, il continue à emprunter ses tj^Des au roman tel que l'avait conçu Balzac, mais sans atteindre à la puissance créatrice de ce modèle, dont les réalisations restent incomparablement au-dessus des siennes. Ce n'est qu'avec les Effrontés qu'il arrive véritablement à se surpasser. Son effarant Giboyer et son marquis d'Auberive sont des créations telles que, depuis Beaumarchais, on n'en a pas campé de meilleures au théâtre. Encore le marquis d'Auberive est-il une figure de composition; mais l'immortel Giboyer est sorti tout \'ivant du cerveau de son auteur. Il appartient à la poésie. C'est un enfant de l'Amour, un fils de la Muse satirique, un de ces êtres qui sortent du livre ou du drame, où ils apparurent pour la première fois, pour aller vivre une vie indépendante dans la mémoire des hommes, qu'ils continuent à amuser ou à charmer, comme des compagnons familiers, génies ou démons de la solitude et de la rêverie.
Augier sentit si bien sa réussite qu'il entreprit d'en tirer une seconde mouture et de donner, avec le Fils de Giboyer, une suite aux Effrontés. Mais, cette fois, ses rancunes personnelles et politiques l'entraînèrent à passer la mesure. On sait qu'il y voulut faire la caricature de Veuillot. Ce n'était plus du théâtre seulement, c'était un odieux pamphlet.
A partir de ce moment, le voltairien, qui jusque-là avait sommeillé en Augier, laisse voir le bout de l'oreille. La folie de la persécution le gagne. Il commence, lui aussi, à voir des Jésuites partout, et n'a pas honte, dans Lions et Renards, dont il fait un fumeux mélo, d'emboîter le pas à Eugène Sue.
Et le voilà bientôt qui pose, avec Madame Caverlet, la question du divorce, dont il se constitue ainsi un des premiers apôtres. Peut-être cherchait-il à renou-
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vêler une troisième l'ois sa manière. Pourtant il eut la sagesse de ne pas persister et, comprenant que l'œuvre dont il était capable était faite, il préféra se retirer du théâtre, au moment où sa réputation était si solidement établie que personne ne pouvait lui contester le premier rang.
n abandonna le théâtre à cinquante-six ans, en pleine maturité, en plein succès. Mais qu'aurait-il pu espérer produire encore? Plusieurs excellentes pièces, sans doute, qui auraient accru ses droits d'auteur, mais n'auraient rien ajouté à sa renommée, parce qu'elles n'eussent rien ajouté d'essentiel à son œuvre. H en avait écrit, fait jouer et publié vingt-trois ; mais, quoiqu'elles fussent à peu près toutes bonnes, toutes susceptibles d'être reprises avec succès, il était difficile aux profanes d'en retenir tous les titres ; plus difficile encore de s'en rappeler les sujets et surtout les personnages. En en ajoutant, il n'eût fait qu'augmenter la confusion. II les réunit en six volumes, ce qui était peu, comparé aux quatre-vingts ou cent volumes de Balzac. Cela faisait vingt-trois petits romans d'une lecture facile, agréable, captivante, qu'on pouvait lire d'affilée et relire sans fatigue, dès qu'on en avait oublié le contenu. La place en était assurée dans toutes les bibliothèques. Quarantecinq ans sont passés depuis. On ne les lit plus beaucoup, parce qu'on a tant d'autres romans, plus nouveaux, à lire ; mais, s'il arrive que, dans certains châteaux de province, on ne trouve pas autre chose, par un après-midi d'ennui et de pluie, on les relit presque avec le même agrément, car cela a peu vieilli et ce qui en a vieilli a pris le charme de l'histoire. C'est la peinture d'une société, que nous avons tous plus ou moins connue, dans notre enfance ou notre jeunesse, et dont nous n'avons pas l'impression d'être très éloignés. Nous nous en sentons beaucoup plus près que du monde de la ijlupai-t des pièces modernes, car le
monde des pièces de Bataille, nous le coudoyons, nous le rencontrons en certains endroits, mais ce n'est pas le nôtre. Nous n'avons avec ce monde-là sur la vie, sur la mort, sur le devoir, aucune idée qui nous soit commune et nous serions désespérés si nous retrouvions ces idées à nos foyers.
Au contraire, le monde d'Augier continue à vivre dans certains coins de province et même de Paris, à peine changé, en tous cas très reconnaissable encore...
Néanmoins on ne lit plus guère Augier et l'on ne joue de lui que trois pièces : V Aventurière, le Gendre de M. Poirier, les Effrontés. C'est un bon choix. J'ai dit que V Aventurière peut être adjointe au répertoire en vers de Molière et qu'elle ne fait pas trop mauvaise figure à côté même du Misanthrope et de Tartuffe. On y retrouve un écho vivant du théâtre du xvii^ siècle. Ce n'est pas cette raison seulement qui explique sa fortune. En réalité, on la joue beaucoup à la Comédie-Française, parce que c'est une des rares comédies en vers dont les rôles puissent être tenus par des tragédiens. Or nous sortons d'une époque qui a fourni d'incomparables tragédiens : Mounet-Sully, SUvain, Paul Mounet, pour ne nommer que les plus anciens, et peu de tra-^édies dgnes d'eux. H leur a donc fallu se rabattre sur les rares comédies où il y avait des rôles de style. L"" Aventurière en est une. C'est pourquoi elle a duré.
Le Gendre de M. Poirier est, ainsi que je l'ai dit, devenu une pièce historique, une pièce à costumes, justement parce qu'elle est une pièce qui date.
Quant aux Effrontés, c'est une des meilleures comédies du xix^ siècle, le chef-d'œuvre de l'auteur. Elle dénonce un état de choses qui n'a pas beaucoup changé. Et surtout elle campe des personnages d'un relief tout balzacien. Or, c'est par le relief des figures que vivent surtout les œuvres et qu'elles s'élèvent à
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la poésie, car lo rc'alisnie même devient poétique, des que, rimajj;iii!ition aidant l'observation, un auteur arrive à communiquer aux êtres qu'il dépeint le don mystérieux et divin d'une vie profonde.
Les autres personnages d'Augier sont bien dessinés, mais ils n'ont le plus souvent fju'un relief banal. Leurs traits sont eeux qu'on rencontre communément : ils restent de la foule, ils ne s'imposent pas au souvenir d'une façon inoubliable, ils ne sortent pas du livre et de la pièce, ils y rentrent, le livre fermé, le rideau tombé. Ce sont des ombres, des fantômes sans consistance suffisante.
Les pièces d'Augier sont d'excellentes pièces, bonnes pour la lecture et la représentation. C'est du roman ordinaire au théâtre, du roman de mœurs, qui peut faire un instant illusion, mais où vit ime humanité extrêmement médiocre, pour qui tout l'intérêt delà vie se réduit à bien mener sa barque commerciale et à faire de riches mariages. Nulle préoccupation de l'au-delà, ni religieuse, ni philosophique. Nul frisson du mystère, nul sentiment supérieur des choses, nul prolongement, nulle bordure surnaturelle, nulle pénombre, ménagée à la rêverie, nulle atmosphère. C'est qu'Augier n'avait rien d'un poète. De l'intelligence, des lettres, du goût, le sens des choses du théâtre, voilà à quoi se réduisait son talent. Mais il eut surtout un savoir-faire exceptionnel. Le peu de qualités qu'U avait, il les eut à un degré extraordinaire. Il administra les ressources de son esprit avec une habileté, une économie merveilleuses.
Cela lui suffît pour changer, pour un siècle peutêtre et plus, l'orientation du théâtre, non seulement en France, mais dans le monde et pour en écarter tout ce qui était susceptible de le dépasser. Et il a réussi dans les conditions qui semblaient les moins favorables. H a rétabli, il a imposé ce dont justement personne ne voulait plus, le faux classicisme, le classi-
cisme selon Voltaire, le classicisme sans noblesse et sans poésie. Il a fait reculer son siècle et maintenu, pour aujourd'hui et pour demain, la tradition de Destouches, de Piron, d'Andrieux, de Viennet, de Casimir Delavigne et de Ponsard. Et, ce faisant, il a su se concilier le respect des romantiques eux-mêmes.