‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 23 sur 40 · MAETERLINCK · texte numérisé non relu

MAETERLINCK

La Comédie-Française vient de reprendre Intérieur, un petit acte de Maurice Maeterlinck joué, il y a une vingtaine d'années, au tliéâtre de l'Œuvre. Cet acte, en effet, le plus caractéristique de sa première manière, est en son genre un chef-d'œuvre. Mieux qu'aucun autre, il nous présente l'apport spécial dans la pensée moderne, le frisson nouveau insinué dans notre sensibilité par ce célèbre poète, incontestablement im des plus originaux et des plus grands de ce temps.

Dès à présent, on peut commencer à juger Maeterlinck, à le considérer du point de vue de la postérité. Evidemment, il est de ceux dont il restera quelque chose et qui prendront place parmi les classiques. Mais parmi quels classiques? Les grands ou les petits?

Il y a en lui des parties admirables, mais aussi des parties manquées. La ligne de sa vie s'est faussée à un certain moment. Quand il s'esr agi, pour lui, de passer de ses étonnantes œuvres de jeunesse aux œuvres de sa maturité, lu force de ses reins semble avoir fiéciù ; il n'a réussi qu'à moitié son rétablissement, il a mal « bouclé la boucle ». Plus tard cependant un suprême effort lui a permis de réaliser encore un chef-d'œuvre ; mais ce chef-d'œuvre, à le regarder de près, porte les stigmates de l'intoxication spirituelle par laquelle son beau génie avait été altéré

et à demi terrassé auparavant. Il y a eu visiblement, chez ce poète de l'âme, une crise d'âme qui l'a surpris en pleine croissance, et dans laquelle il a partiellement sombré.

Sa première manière a quelque chose de génial, mais aussi d'ingénu. Ce sont des œuvres de jeunesse, dont la hardiesse, un peu maladroite par endroits, atteste un homme qui débute, qui n'est pas encore en possession de tous les moyens de son art, mais qui sait qu'il lui sera beaucoup pardonné en raison de son inexpérience, Maeterlinck vise plutôt alors à donner l'impression du chef-d'œuvre que le chefd'œuvre lui-même. Et cette impression, il faut reconnaître qu'il la donne extraordinairement. Il sait qu'on exigera pas de lui le fini du détail, ni la perfection monumentale. Ce qui lui importe plus que la forme organique de l'œuvre, c'en est l'âme. Il invente un subtil et terrifiant théâtre de l'âme, où passe et souffre une minuscule et falote hmnanité, une humanité très ancienne, vivante au fond de nous, sur l'extrême frontière du réel et du rêve, à la fois primitive et sénile, petit peuple de larves aux gestes de marionnettes, mais en proie à une immense détresse. S'il est vrai, comme le prétend Léon Daudet, que tous nos ascendants habitent en quelque sorte en nous, à des profondeurs plus ou moins grandes de notre inconscient, d'où parfois il leur arrive de remonter presque jusqu'au seuil de notre conscience, imaginez que de très lointains, d'immémoriaux ancêtres, ombres d'ombres, âmes vidées de leur contenu mental, âmes jusque-là perdues dans les ténébreux et froids souterrains de l'oubli, en soient brusquement arrachées et, toutes frileuses et craintives sous leurs habits de parade, soient jetées de

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nouveau dans un drame : vous aurez, à peu près les personnages de Maeterlinck, les héros des étranges tragédies dont il fut le Shakespeare.

De toiles figures apparaissent le plus souvent aux imaginations des enfants, comme si les affinités que ceux-ci ont avec les vieillards étaient ressenties par ces mystérieux habitants des limbes de nos âmes et comme si la caducité des uns s'accommodait mieux des puériles pensées des autres. Peu à peu l'âge dissipe ces fantômes, ils s'éclipsent dans le grand jour de la raison montante. Mais les poètes ont le privil ge de garder parfois leurs imaginations d'enfants, tout en y associant de grandes pensées. L'originalité de leur pensée est îuême faite de qu'ils l'exercent sur un monde spécial, que ne sont guère habitués à explorer les savants et les philosophes, sur un monde intérieur et profond, qui reste vrai pourtant, comme tout ce qui se cache au cœur de l'homme.

C'est à propos de ces petites âmes, trop légères et trop faibles pour pouvoir résister aux tempêtes de la vie, que Maeterlinck soulève la problème de la Destinée et fait prévoir le philosophe qu'il ne tardera pas à se révéler dans son livre : la Sagesse et la Destinée. On peut même dire que ses premières pièces de théâtre, si on peut toutefois les appeler ainsi, ne sont que des expériences, dans lesquelles il ramasse les données du problème qui occupe son esprit. Ces pièces sont d'indirects dialogues philosophiques, poussés jusqu'au drame, parce que la matière étudiée en est essentiellement dramatique, parce qu'on est au cœur même de la grande question humaine, la plus douloureuse, la plus angoissante, la plus joignante pour nous de toutes les questions.

Seulement, dans ces pièces, le philosophe dépasse l'artiste. C^ei, consciemment et délibérément. L'auteur, en effet, ne se proposait pas, ne se flattait pas tout au moins de réaliser le chef-d'œuvre impeccable, mais

simplement d'atteindre à l'intensité du sentiment poétique et de renouveler l'atmosphère littéraire, n créait un merveilleux spécial, tout intérieur, et qui irradiait autour de ses personnages, retrouvant ainsi la véritable essence de la tragédie. C'était la tragédie ratatinée, recroquevillée, ramenée aux proportions de ces songes de malade, dont parle le poète latin, avec les angoisses du cauchemar, mais reconnaissable encore et d'une ressemblance inquiétante avec la vie. Certes, le poète avait pensé à Shakespeare. C'était du Shakespeare en miniature. Cela rappelait Shakespeare, comme le cimetière du Père-Lachaise, avec ses petites maisons de marbre, ses réductions de palais et de temples, qui ont l'air d'être bâties pour un peuple de larves, rappelle Paris ou telle autre grande ville monumentale. Oui, c'était bien cela, c'était bien le théâtre qui convenait à cette humanité larvée, qu'on peut rêver dans les cimetières des villes, avec toute, la mélancolie que dégage leur vision rapetissée jusqu'à une sorte de macabre somptueux et si douloureusement ironique !

L'impression que dégage la tragédie maerterlinckienne est déjà tout entière dans le mot d'Hamlet au spectre : « Bien parlé, xdeille taupe ! » car il s'agit d'une humanité que la mort a rendue lilliputienne et qui, conrnie les taupes, erre dans les ténèbres humides des souterrains sans fin. Dans presque toutes les premières pièces de Maeterlinck revient cette obsession de gens égarés ainsi dans le noir interminable et fuyant, angoissés des dangers qu'ils sentent et ne voient pas. Ce petit monde exsangue et usé de tremblants et délicieux fantômes est mal fait pour soutenir les feux de la rampe et pour être incarné par des acteurs. C'est du Shakespeare pour petites marionnettes, non seulement par les personnages, mais par le cadre dramatique où ils se meuvent ; car c'est construit exactement comme du Shakespeare.

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