‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 24 sur 40 · I.KS MAITRES DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

I.KS MAITRES DU THÉÂTRE

Il en résulte que c'est du théâtre sans en être et que c'est trop du théâtre cependant pour être du poème pur. Ce n'est ni complètement jouable, ni absolument lisible. Cela se tient entre deux genres, dans im état intermédiaire entre la vie et la mort, entre le li\Te et le théâtre, sans pouvoir être tout à fait l'un ni l'autre. Œuvre extraordinaire, œuvre restée à l'état de larve géniale, prodigieusement suggestive et plus révélatrice qu'aucune autre, (îe certains ressorts secrets du théâtre, œuvre qu'agite ime grande pensée.

Cette pensée devint bientôt si dominante et si impérieuse que Maeterlinck éprouva le besoin de la fixer directement et didactiquement dans une série d'essais à la manière d'Emerson. Jamais parenté intelllectuclle n'aboutit à une pareille ressemblance. Avec des pensées nouvelles il ajoute au trésor magnifique dont le grand Américain a enrichi la civilisation et la spiritualité modernes. On a dit qu'un chef-d'œuvre, c'était de la joie pour toujours. Peu d'écrivains m'ont donné une joie comparable à celle que m'apporte Emerson. C'est comme l'arrivée d'un dieu qui serait en même temps le plus délicieux des amis. Avec Sagesse et Destinée, le Trésor des Humbles, le Temple enseveli, Maeterlinck continuait Emerson. Hélas ! le même mystérieux poison qui commence à faire sentir ses flétrissures dans les dernières pièces de la première manière de Maeterlinck a coulé aussi dans ces beaux livres et en a vicié une bonne partie.

Ce poison, on le retrouvera désormais presque partout dans les œuvres suivantes. Il finit pourtant par le résorber, par se l'assimiler tellement que son talent reprend le dessus, secoue sa paralysie partielle et enfante un merveilleux chef-d'œuvre : VOiseau Bleu. Et tout de même VOiseau Bleu a beau être un chef-d'œuvre de grâce, de sensibilité, de rêve et de mélancolie, il s'en exhale, mêlée aux plus grandes

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pensées, je ne sais quelle odeur de grangène, je ne sais quelle lourde et morne tristesse, qui tient au poison diffusé là-dedans.

Jamais poète ne respira vme spiritualité plus grande que Maeterlinck à ses débuts. C'était vraiment, ainsi que je l'ai dit plus haut, le poète de l'âme. Il la rendait visible, tangible. Un irrésistible penchant au mysticisme l'entraînait. Il traduisait alors Ruysbroeck l'admirable.

Brusquement, on vit surgir dans ses livres une a parition inattendue. Le petit drame d'Aglavaine et Séîysette exposait visiblement le drame qui s'était déroulé dans l'âme du poète. Agiavaine était entrée, tout avait cédé devant elle et, sans une plainte, sans un murmure, la pauvre Séîysette était morte. Qui était Séîysette? L'âme du poète évidemment, l'une de ces exquises et frêles petites princesses, sœur des fleurettes des champs, qui peuplaient le grand parc seigneurial de ses rêves et dont il s'était plu à évoquer le charme et les malheurs. Et qui était Agiavaine? Tout simplement ce qu'on appelle aujourd'hui la femme moderne, une grande esthète, une divinité à bouleverser les cabarets artistiques, une nouvelle déesse-Raison, une matérialisation quasi surnaturelle du faux-beau, du toc intellectuel.

Tous les propos que fait tenir Maeterlinck à Agiavaine sont d'un creux, d'un faux, d'un emphatique, qui déconcertent chez un si grand esprit et cependant témoignent du plus sincère éblouissement. On dirait qu'à partir de ce moment, il a eu une révélation à rebours, que le Sphinx lui a parlé par le bouche de M. Homais ou que les tables tournantes lui ont tout expliqué.

Je ne connais pas Maeterlinck, je ne sais de sa vie que ce que tout le monde en sait ; mais j'ai rencontré Georgette Leblanc, chez Mallarmé, il y a quelque vingt-cinq ans, avant, je crois, qu'elle ne fût M™^ Maeter-

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linck. Dès lors, elle et lui s'étaient inspiré une mutuelle et ardente admiration. Personne n'ignore ni la beauté, ni l'intelligence, ni le talent à la fois dramatique et littéraire de cette femme célèbre, qui ressemble à ime déesse descendue d'une des toiles allégoriques de Rubens.

Et pourtant il m'a toujours semblé reconnaître en elle un peu du prototype amplifié par Aglavaine. C'est bien ainsi qu'elle dut apparaître, pour la première fois, au poète ébloui, comme une vision lumineuse, comme une royale puissance de vie et de rêve, qui dut rejeter dans la mort toutes ces petites ombres diadémées, avec lesquelles il avait jusque-là mené dans la solitude une existence de songe.

Un combat éternel, en tout temps, en tout lieu, Se livre sur la terre, en présence de Dieu, Entre la force d'homme et la ruse de femme... Et plus ou moins la femme est toujours Dalila.

Ces vers de Vigny me reviennent invinciblement à la mémoire, quand j'évoque, en face l'un de l'autre, le grand poète et la brillante artiste, que le mariage allait unir, que l'amour et la conliance allaient unir, mais dont les âmes allaient se pencher l'une vers l'autre, comme Œdipe sur le Sphinx.

Il faut, pour bien comprendre ce mystérieux drame d'esprit, se reporter à ces belles années d'ivresse intellectuelle que furent, pour un certain nombre, les premières années du symbolisme, quand parut précisément la Princesse Maleine, cette œuvre qui semblait d'un Shakespeare du pays des brumes et des songes, de cette TJliima Thule de la pensée, restée suspendue au bout d'un vers mystérieux de "Virgile et d'où aucun navigateur n'était encore revenu.

Maeterlinck ! Quel effet ce nom produisait sur nous après cette œuvre ! Quel être étrange et grandiose il représentait, ce nom apparu pour la première

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