LES MMTRES DU THÉÂTRE
fois et qui, Ikisant à l'oreille un bruit d'armures, prenait sur le papier, avec l'assemblage bizarre de ses lettres, l'aspect massif d'tine citadelle en bataille, toute hérissée de défense? gothiques, de potences, de mâchicoulis et de nids de cigognes.
Elle vola vers lui, la femme-oiseau ; avec son visage de mirage, ses yeux verts de fée, ses longs cheveux d'ondine, son âme ardemment pensive, elle vola vers le poète comme volent les cigognes vers les hautes tours ajourées des cathédrales du nord. Il ouvrit sa fenêtre et son âme à la visiteuse. Elle avait l'air d'un songe plus beau que tous ses songes. Il avait composé des chansons ; elfe lui chanta ces mêmes chansons qui, pour lui revenir d'une autre âme fiévreuse, lui parurent plus douces encore et plus chères d'avoir été pèlerines en pensée étrangère. Puis elle lui vanta les merveilles du pays de la Vie, d'où elle venait et où elle voulait l'emmener avec elle, les théâtres, les parures, les esthétiques, les philosophies les plus rares et les plus neuves, ainsi que la vertu du mot shiboleth, qu'il suffit de savoir prononcer, pour obtenir la gloire et devenir idole. Ce mot remplaçait tout, la foi, le rêve. Qui le prononçait avait aussitôt l'âme pleine et possédait la vérité. Et le poète ne s'est peut-être pas encore aperçu que ce mot magique voulait dire exactement et littéralement : rien, qu'il était le nom sonore du vide et du néant.
Il faut dire que, s'il y avait dans le symbolisme naissant des gens comme Maeterlinck, Henri de Régnier, Verhaeren, qui avaient quelque chose à exprimer, il y en avait une multitude d'autres qui se disaient symbolistes et se bornaient à assembler des mots, attendant le miracle qui à ces mots donnerait une signification puissante et nouvelle. Une inmiense et candide espérance enflait ces jeunes esprits qui se mettaient à la disposition du dieu inconnu qu'ils
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supposaient cire en eux et ;iui s'inui^inuicnt nicarner le verbe.
Georgette Leblanc fut une des premières proj)hétesses de cet art nouveau, dont on ne savait pas encore ce qu'il serait. C'était une magnifique Sibylle du Nord, une sorte de Druidesse inspirée, une idole vivante et splendidement parée, comme imc prêtresse des nouveaux mystères. Remarquablement intelligente, sœur d'un romancier naturaliste, il y avait en elle un irréductible fond de matérialisme et d'incrédulité. Elle ne voyait dans les belles imaginations de Maeterlinck qu'un prétexte à réalisations artistiques, qu'un vêtement de mystère dont elle s'envelopperait pour paraître plus belle et plus fabuleuse. Elle voulait être la pensée matérialisée de son poète, l'éblouissante statue charnelle de son rêve, sortir de ses brumes dissipées par un coup de soleil, comme Aphrodite de l'écume de la mer. Elle se substitua à toutes ses autres visions, mises en fuite devant elle, comme les ombres de la nuit devant le jour. Elle l'obligea à ne plus voir qu'avec ses yeux à elle, à ne plus penser qu'avec ses pensées à elle, ou qu'à travers ses pensées. Or les pensées de Georgette Leblanc, c'était la cueillette qu'elle avait faite un peu partout, sans ordre, dans les romans, dans les poèmes, dans les pièces de théâtre, dans les propos des camarades, à travers les ateliers et les coulisses, dans les livres de philosophie hâtivement lus, chez les décorateurs et les costumiers, c'était de la phraséologie avancée avec quelques idées piquées dedans çà et là, des diamants de la plus belle eau, des perles rares, des améthystes, des rubis, des opales, des chrysoprases, sur des imitations de vieilles tapisseries et des fleurs en papier, de hasardeuses combinaisons de bazar, qui avaient besoin des lumières de la rampe. Elle fut Agla vaine, Joyzelle, Monna Vanna Madeleine et même Lady Macbeth, dans le vieux
cloître de Saint- Wandrille. Elle fut la raison sociale, la marque, le sceau de la littérature dramatique de Maeterlinck pendant de longues années, et elle la fit à son image. Pour elle, il abandonna son théâtre de marionnettes et se lança dans im théâtre pour lequel il n'était pas fait.
Tout ce théâtre est le théâtre de Georgette Leblanc, autant que le sien. Il est fait à l'image de celle-ci. Toute l'activité créatrice de Maeterlinck se réduisit, pendant une quinzaine d'années, à composer de grands rôles pour sa femme, de grands rôles avec des scènes comme elle les comprenait, car elle n'était pas l'artiste simple, qui se subordonne à la pensée d'autrui, elle était l'artiste doublée d'une intellectuelle. Elle voulait des rôles qui exprimeraient en même temps l'idée particulière, orgueilleuse, qu'elle se faisait de la poésie. Pendant de longues années, Maeterlinck n'a plus été libre de produire selon sa propre inspiration; il a dû tenir un large compte des conceptions de sa remarquable compagne. Il n'a été qu'à moitié lui-même, comme, de son côté, Georgette Leblanc se trouva rivée à la conception de Maeterlinck. Il y eut compromis entre eux, il y eut dualité violente d'aspirations, effort constant de chacun de ces deux êtres pour absorber l'autre, sans qu'ils y pussent parvenir .
D'autres ménages d'artistes existent, mais le plus souvent les deux conjoints travaillent, chacun l'un à côté de l'autre, comme d'excellents camarades, chacun dans son sens et dans sa voie, se donnant seulement des conseils techniques mutuels, qu'ils suivent ou ne suivent pas, et se retrouvant époux pour les devoirs de la vie. Mais ici, nous nous trouvons en présence d'une association d'esprits et d'esprits irréductiblement différents, en dépit de quelques apparences de communauté. Maeterlinck pouvait se passer intellectuellement de Georgette Leblanc ;
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nitiis GeorgeLte Leblanc ne pouvait se passer de Maeterlinck, ayant besoin de puiser en lui ses raisons d'être et les sources de son rayonnement. La poésie de Maeterlinck, c'était la robe merveilleuse, dont il lui fallait se vêtir, c'était sa robe de fée, dont nul autre ne pouvait lui fournir le subtil et magique tissu. Quant à lui, il espéra sans doute trouver en elle une source de renouvellement, une force de développement. Il considérait évidemment son petit théâtre de marionnettes comme l'œuvre extraordinaire de sa jeunesse, mais en somme comme une œuvre de jeunesse. Il se disait qu'il ne pouvait pas se borner là, qu'il lui fallait maintenant donner toute une série d'œuvres viriles, s'il voulait remplir toute sa destinécde grand poète. Rien n'était plus difficile que la manœuvre par laquelle sortir sa barque de l'étroit et miraculeux chenal, dans lequel il l'avait conduite jusqu'à ce moment, et entrer dans la haute mer. Comme Ulysse, il lui fallait s'en retourner de l'île des Morts à la Vie, et même à la vie de son temps. Aussi accueillit-il avec une enthousiaste allégresse la belle sirène qui venait s'asseoir à la proue de son embarcation. Uselaissa guider par elle. N'avait-elle pas le visage radieux de le Vie, n'était-elle pas la vie elle-même, la vie moderne artistique et fascinatriee, elle qui, par ses gestes et par les inflexions de sa voix, savait évoquer toutes les époques et en être le changeant symbole? Ce n'était pas, à ses yeux, une femme, c'était la Femme ellemême, innombrable, successive, la Sirène, la Sibylle au rameau d'or, la Fée, la Sainte, descendue d'un vitrail de la Renaissance, le Paganisme, la Tentation, l'Eve Antique et Future en éternelle conversation avec le serpent.
Peut-être ne lui dit-elle rien, peut-être son visage seul parla-t-il au poète et changea-t-il le cours de ses idées et fit-il mûrir en lui l'incrédulité et le matérialisme, simplement en s'interposant entre lui et
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son monde intérieur. Peut-être ne faut-il considérer Georgette Leblanc que comme le symbole du changement profond qui s'opéra alors dans les pensées du poète entré en conctact avec son siècle. C'est possible, après tout.
Je m'excuse de m'être étendu, comme je l'ai fait, sur ce délicat sujet. Mais il s'imposait en cette analyse sincère, M^^ Maeterlinck n'étant point une femme ordinaire, mais une personnalité qui s'est fait un nom nullement négligeable dans l'histoire de l'art et des idées de ces dernières années. Elle a même fait des conférences sur son mari, où elle a exposé ses propres vues. Elle valait qu'on s'efforçât de déterminer sa part invisible d'influence sur une pensée à l'exaltation de laquelle elle s'est si longtemps et si exclusiveiment consacrée.
En tous cas, son apparition dans l'existence de Maeterlinck coïncide avec im changement complet d'orientation intellectuelle de ce poète.
Il tente alors toute une série d'œuvres théâtrales : Joyzelle, Monna Vanna, Madeleine, qui toutes contiennent, avec des parties admirables, d'autres parties notablement inférieures et dont aucune ne réussit franchement.
Joyzelle, qui forme la transition entre son premier théâtre et le noviveau, est une comédie-féerie, du genre de Riquet à la Houppe de Banville, mais où rôde, au murmure d'une prose résonnante des plus beaux vers, je ne sais quel intolérable ennui, résultat de fausses et prétentieuses naïvetés.
Dans le drame historique de Monna Vanna, une situation extrêmement dramatique tourne tout à coup en méchant dialogue philosophique, qui n'en finit pas.
Madeleine, imitée du poète allemand Paul Heyse, contient une superbe scène dramatique, qui ne figure pas dans le drame original et qui est due entièrement
à Maeterlinck. Mais la pièce est choquante pour les eatlioliques, sans peut-être, à vrai dire, être entièrement satisfaisante pour les autres.
En même temps, dans ses livres philosophiques, Maeterlinck commence à exposer ses idées. « La subtance de rûmc ne meurt pas, elle va se perdre dans l'universel animisme qui enveloppe le monde, mais la personalité meurt. » C'est le Nirvana des Hindous. « Les morts continuent à habiter en nous, dans nos mémoires, tant que nous nous souvenons d'eux. Ils ne disparaissent dans le néant que lorsque nous les oublions. » Cette poétique théorie a peut-être donné naissance à celle, plus acceptable en somme (parce que moins vide et moins antipathique à nos croyances), de Léon Daudet dans son Ilérédo. De cette dernière j'ai fait un large usage au cours de cet article.
Depuis, les idées de Maeterlinck, sur la vie après la mort, semblent s'être modifiées dans le sens de celles des spirites.
Le grave tort de l'écrivain est de procéder, en ces matières si mystérieuses et si impénétrables, par des affirmations et des négations. On a envie de lui répondre : Qu'en savez- vous? Et par quelle intolérable indiscrétion prétendez-vous nous imposer vos rêveries comme des vérités? Qui vous donne le droit de nous traiter ainsi comme des imbéciles, nous qui croyons, avec la plupart des philosophes du passé, à l'immortalité de la personne humaine, iiiimortalité que postule inexorablement la Justice, sans laquelle aucune société ne pourrait subsister? Il est toujours loisible à quelqu'un d'essayer de démontrer ce qu'il croit être la vérité ; il ne l'est pas d'affirmer sans preuves, de vouloir imposer, par l'unique argument d'autorité, des conceptions qu'on sait bien ne pouvoir être admises par la masse des croyants.
Il ne faut pas qu'un livre nous dorme l'impression
d'un mauvais lieu où l'on s'est four^oyé et où l'on tient des propos blessants pour la conscience et insultants pour certains esprits. On l'avait ouvert, ce livre, avec confiance, parce qu'il était le li\Te d"un poète de noble pensée. On avait l'espoir d'une bonne, amicale et fortifiante causerie sur quelques-uns des plus hauts sujets qui occupent l'humanité, et on y reconnaît le jargon d'une vulgaire société de libre-pensée. Il y a là un manque de tact, qui est aussi un manque de goût, dont ne s'est jamais rendu coupable un Emerson, ni même, que je sache, un Anatole France.
Anatole France insinue des doutes, mais ne dogmatise pas. Maeterlinck a l'air de prêcher une religion nouvelle, de composer ses livres pour une petite secte.
On se demande, avec un certain ahurissement, dans quel bizarre vase clos il a pu vivre, pour qu'il lui soit devenu naturel de se laisser aller ainsi. Il donne parfois l'impression d'un déraciné de la civilisation avec laquelle il a perdu contact, sur un certain nombre de points.
Et cette impression est d'autant plus pénible qu'elle nous vient d'im Belge, d'un Flamand, d'un homme originaire d'un petit groupe ethnique où le Catholicisme et la Tradition ont le mieux laissé leur indélébile empreinte. Personne n'a mieux que lui exprimé la poésie profonde de sa race et de son pays, et voilà qu'il a coupé en lui précisément les liens vitaux qui le faisaient communiquer avec l'âme de cette race, et voUà qu'il s'est amputé de ce qui constituait sa force et son originalité si spéciales !
Belge, il a voulu être un grand écrivain français, sans avoir en lui cette source d'information familiale et nationale, qui s'alimente au sentiment profond d'une longue histoire, dont chacun tic nous a l'obs-
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cure conscit'nce d'être le représentant momentané. n s'est trouvé ainsi n'être plus, ni tout à lait Beisc, ni tout à l'ait Français. Il a été l'écrivain, le poète, Je penseur de cette société cosmopolite des déracinés de tous les pays et qui flotte à la surface de l'Europe connue une brillante écume.
I^à sans doute a été la cause qui a stérilisé en partie ses dons magnifiques et qui l'a laissé incomplet. Puis il est resté d'une école qu'il n'a pu ni dominer, ni guider. L'école symboliste a donné plus de fleurs que de fruits. Ses promesses ont, en partie, avorté. Elle cherche toujours sa voie. Ses représentants, maintenant à cheveux blancs, tâtonnent encore sur le chemin de la jeunesse et continuent à débuter. Us ont vieilli dans l'adolescence, éphèbes que guette la décrépitude.
Le chef-d'œuvre même de Maeterlinck, cet admirable Oiseau Bleu, qui ne mourra pas, est encore une suprême œuvre d'une jeunesse attardée, où l'imagination et l'émotion gardent une fraîcheur, une naïveté qui contrastent avec une philosophie amère, désabusée, extraordinairement vieille et sèche, une philosophie de néant.
Ainsi, sauf dans l'ordre philosophique, où il a écrit, orthodoxie à part , de très belles pages et où il s'est élevé parfois très haut, Maeterlinck n'est pas parvenu à sortir de cette espèce d'enfance prodigieuse où se confinèrent ses premières années littéraires. Les œuvres de son âge mûr, il les a manquées et, quand il a voulu se ramasser dans une œuvre maîtresse, comme V Oiseau bleu qu'il a complètement réussie, il lui a fallu retourner à ses premières sources d'inspiration.
Il n'a pas réussi à camper une seule figure d'homme ou de femme, il n'a peint que des âmes puériles. Son Pelléas et Mélisande, l'œuvre la plus puissante de son shakespearien théâtre de marionnettes, a eu besoin de la musique de Claude Debussy, pour se maintenir sur la scène. Dans la Mort de Tintagiles, il a inventé ou plutôt retrouvé un élément de terreur, d'où est sortie la fortune du théâtre du Grand-Guignol, qui l'a exploité, mais sans la grande poésie qu'il avait su y mettre.
Cette angoisse du mystère qui nous enveloppe, personne ne nous en a fait sentir la présence avec la même intensité que lui. Le Malheur, l'Inconnu, la Mort, la Peur ne sont plus chez lui des abstractions, mais un peuple de divinités invisibles et méchantes dont nous devinons le soufiBe autour de nous. Ce sont les héros véritables et grandioses de ces petits drames modernes bouleversants que sont Intérieur, les Aveugles, Vlntruse, qui resteront peut-être ses chefs-d'œuvre, et qui sont plus terribles en leur genre que les tragédies grecques où la Fatalité était beaucoup plus déterminée et où l'on savait mieux de quoi elle était faite.
Mais le mystère, qui est l'âme de ces drames, s'accommode mal d'une mise en scène trop précise. C'est pourquoi ils resteront surtout du spectacle dans un fauteuil.
D'où tira-t-il la suggestion de ce théâtre? De Shakespeare d'abord, ou plutôt de l'impression particulière que le fantastique intime de Shakespeare lui avait donnée ; mais il pénétra dans Shakespeare par Villiers de l'Isle-Adam, l'auteur ^^Axel, d'Elen, de Morgane. Ajoutez-y les poèmes d'Edgar Poe, ceux de Baudelaire, de Mallarmé, les premiers vers d'Henri de Régnier, sans parler des œuvres de l'immédiat précurseur qu'il eut, en Belgique, dans Rodenbach, et vous aurez les principaux éléments
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qui riiil\)rinèrcnt et le dirigèrent. Sa gloire reste d'avoir condensé, cristallisé toutes ses sensations éparses et d'en avoir extrait cette série de réalisations si curieuses et si saisissantes.