‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 3 sur 40 · BANVILLE · texte numérisé non relu

BANVILLE

Il y a trente ans bientôt, Porel avait décidé de représenter à l'Odéon VEsope de Banville, qui, je crois, fut la dernière œuvre théâtrale du poète. M. de Max avait été choisi pour le rôle du légendaire fabuliste phrygien, lorsque Porel, voyant s'ouvrir devant lui d'autres destinées qu'il croyait plus vastes, abandonnant la poésie dramatique, prit la direction du Vaudeville. Ses successeurs à l'Odéon ne crurent pas devoir donner suite à ses projets, et la pièce fut simplement imprimée. A dater de ce jour, commença pour l'Odéon une décadence dont il ne s'est pas encore relevé et dont il ne se relèvera, artistiquement et financièrement, que lorsqu'il reviendra à la destination pour laquelle il avait été fondé, pour laquelle il est fait, celle de théâtre des Poètes. Or, Banville représentait exactement et justement le type du genre de poètes qu'il convenait par-dessus tout de jouer à l'Odéon, car il était le type moderne du petit théâtre classique, ce que doit être essentiellement l'Odéon, théâtre de la rive gauche, et dont la clientèle dominante est composée de lettrés, d'humanistes, de professeurs, d'étudiants en Sorbonne et au Collège de France,

de poètes. Ce fut une ^rJive faute de l'avoir laissé dévier. M. Gavuult y voit le j)lus grand des théâtres du quartier. Qu'il revienne aux poètes! En manquet-il? Faut-il citer des noms?

Le rôle d'un directeur de l'Odéon n'est pas de jouer des inconnus, mais de jouer des poètes déjà connus et éprouvés, de façon à leur permettre de dégager, dans une série de })icces, tous les aspects de louf talent et de faire leur œuvre.

Quoi qu'il en soit, après vingt-cinq ans, M. de Max, devenu sociétaire de la Corné lie-Française, a usé de son influence pour faire représenter Esope. Ainsi la poésie continue-t-elle à devoir beaucoup aux acteurs. Esope rejoint au répertoire Gringoire, le Baiser, Riquet à la Houppe, la Femme de Socrate du même poète, dont peu à peu la plus grande partie de l'œuvre dramatique viendra sans doute se ranger à la suite du théâtre de Musset ; et ce sera très bien, car c'est un théâtre délicieux, un des plus précieux legs de la poésie du xix« siècle. Banville est un petit classique, qui continue les grands, un peu comme Marivaux continua Molière. Ce nous est donc une agréable occasion de caractériser sa valeur et son rôle.

Banville s'est surtout fait connaître comme un merveilleux ouvrier de vers.

Et cependant, a-t-on remarqué que de tous les poètes il est peut-être celui dont on cite le moins les vers? Chacun a la mémoire pleine de vers de Vigny, de Hugo, de Gautier, de Leconte de T isle, de Baudelaire, de Sully-Prudhomme, de Heredia, de Verlaine ; fort peu, à ma connaissance, récitent des vers de Banville. C'est que ces vers, si délicatement sonores et fluides, coulent à travers la mémoire sans s'y arrêter. Banville est un poète qu'on lit. Entendons-nous.

On le lit peu, car on ne lit guère les poètes. Je veux dire que c'est un poète qu'on a lu, au moins en partie. Le relit-on? C'est une autre question. On se souvient qu'on l'a lu jadis avec un vif plaisir, on en a gardé une impression générale de grâce ; mais aucune impulsion intérieure, aucun désir ne vous ramènent au livre, car on sait qu'il ne contient rien d'essentiel à l'âme humaine, rien qui puisse alimenter la mélancolie, la joie et le rêve, aucun rythme, aucun mot qui puissent convenir à la tristesse ou à l'allégresse présentes. Ces vers s'écoulent avec une rumeur délicatement sonore, remuant en passant toutes sortes d'images et de jolis fantômes. Ils sont purs comme des vers d'André Chénier, et cependant de leurs recueils ne s'envole aucun vers, comme :

Elle est morte, Myrto, la jeune Tarentine.

C'est que Banville n'était peut-être pas un véritable Ijrrique. H l'était même moins que Théophile Gautier, dont certaines strophes sont dans toutes les mémoires :

Celle que j'aime à présent est en Chine, Elle demeure avec ses vieux parents Dans une tour de porcelaine fine, Au fleuve jaune où sont les cormorans.

OU bien encore :

La petite Marie est morte

Et son cercueil est si peu long

Qu'il tient sous le bras qui l'emporte

Comme un étui de violon.

OU encore ces deux vers :

Et réveiller, pour s'asseoir à sa place, Le clair de lune endormi sur le banc.

Voilà des" vers obtenus sans fracas, ni recherche, avec des mots peu habitués à fréquenter la poésie et

qui cependant s'accrochent à\(ius cl vous poursuivent. Les vers de Banville, bien loin de vous accrocher, glissent comme des anj^uilles Iiunineuscs et tortueuses. Ils manquent donc d'un certain relief ; ils manquent d'accent, de fièvre, de brutalité. Ce sont des vers exclusivement littéraires, jamais entièrement spontanés, et où l'on voit au dessin des moindres courbures le travail de l'artiste, — qui, du reste, paraît enchanté qu'on le remarque.

Quant à ses rimes, elles sont peut-être moins riches qu'imprévues : « En voilà encore une à laquelle ils ne s'attendaient pas », devait se dire le poète, en bouclant ingénieusement ses quatrains ou ses distiques. Même aux rimes les plus naturelles, Banville s'arrangeait pour donner l'air d'avoir été amenées de loin. Il tenait absolument à ce qu'on se rendît compte du tour de force accompli et voulait qu'on saluât d'un sourire et d'un discret bravo l'avcnement de chacune. Dans ces conditions, cela tourne un peu au jeu d'esprit et au subtil badinage. Il est difficile de prendre au sérieux un poète qui interpose toujours sa fantaisie et son métier entre lui et nous et qui nous avertit de nous mettre en garde, si par hasard un peu d'émotion nous gagnait.

En général, les beaux vers viennent tout faits au poète, et comme d'un monde merveilleux. C'est pourquoi ils semblent inspirés, dictés par un génie intérieur ou une Muse. Heredia comparait cela au bourdonnement d'une ruche, d'où tout à coup s'échappe un trait d'or, une abeille, qui est le vers.

Chez Banville, au contraire, on sent que tout a été écrit et combiné minutieusement et sans surprise par l'auteur, qui était à lui-même son propre Génie. Étant ainsi, il éprouva le besoin de condenser ses défauts en préceptes et d'établir là-dessus un code de la poésie. De là son « petit traité de la Poésie française », qui reste le traité de la poésie banvillesque.

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