‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 4 sur 40 · LES MAITRES DU THÉÂTRE IS · texte numérisé non relu

LES MAITRES DU THÉÂTRE IS

dont nous venons de voir qu'elle n'a du lyrisme que l'apparence ou la surface brillante.

Qui dit lyrisme dit passion, enthousiasme, colère, tendresse, mélancolie, sans qu'il faille croire cependant à la nécessité du beau désordre que préconise BoUeau. Je suis persuadé, au contraire, que l'unité du sentiment, la sobriété, expression de la force, le parfait équilibre des parties et l'harmonie de l'ensemble y sont aussi nécessaires qu'ailleurs. Tout cela, c'est le cas de le dire, a besoin d'être réglé comme un papier de musique, car c'est de la musique sur un motif profondément émouvant. Je répète ici, à ce propos, ce que j'ai dit plusieurs fois, que la poésie lyrique a pour formes principales : l'hymme ou l'ode patriotique ou religieuse, la chanson et l'épigramme. J'appelle épigrammes, celles de l'Anthologie grecque et les poésies d'Henri Heine. J'appelle chansons, toutes ces courtes pièces de vers, qui vont tout de suite à l'âme et restent dans la mémoire de tous.

Qu'on ne s'y trompe pas ! Le signe infaillible auquel l'on reconnaît le don lyrique, c'est de faire des vers qui s'imposent à la mémoire. Tout le reste est inutOe, tout le reste n'est qu'un plus ou moins élégant fatras, tout le reste gît, enseveli à jamais dans ces tombeaux que sont les livres de vers.

Cela, parce que la poésie lyrique est faite pour le peuple, pour satisfaire à des besoins de l'âme, à des besoins qui sont universels. Les poètes sont nécessaires, ils sont prévus par la nature, ils font partie essentielle de l'organisme social et national, ils sont un élément de joie vivante et supérieure.

Même un pauvre diable d'Hégésippe Moreau avec la Voulzie, la Fermière, la Fauvette du Calvaire, extraites d'un livre assez misérable, aurait été plus heureux en poésie qu'un prince de l'intellectualité conune Banville, si ce dernier n'avait repris, sur un autre terrain, sa primauté magnifique. Cette infé-

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rioritc lyrique ne tient pas, conune les sots pourraient le croire, au choix de sujets purement humanistes ; le secret de la réussite est dans la puissance du coup d'archet.

Toutefois l'œuvre, pour ces raisons, insuflisamment lyrique de Banville, mais qui reste à la lecture des yeux quelque chose d'infiniment agréable, de distingué et de rare, survivra, j^ortéepar son œuvre dramatique dont elle contribuera à expliquer l'éclat et dont elle formera l'annexe. Les amateurs y retrouveront toutes les ressources de cet esprit charmant, de ce virtuose du style et de la versification et y réapprendront cette vérité trop méconnue que les plus grands poètes ne sont pas toujours les plus lyriques, ou plutôt que leur lyrisme est d'une autre nature, se manifeste autrement et se dose selon d'autres mesures. Les Slalactites, les Exilés de Banville ne sont que de prestigieux exercices, des gammes, des arpèges, par lesquels la nature le préparait à l'accomplissement de ce qui était sa vraie vocation.

Je n'ai pas connu Banville personnellement, je n'ai même pas cherché à le connaître. Lorsque j'arrivai à Paris, l'attente de la jeunesse littéraire ne regardait plus du côté des anciennes célébrités poétiques et ne s'inquiétait que de Verlaine, de Mallarmé, d'Henri de Régnier, de Maeterlinck, de Verhaeren, de Moréas, exception faite cependant pour Heredia, qui formait liaison entre les vieilles écoles et la nouvelle. Cependant Banville n'était pas méprisé, on lui savait gré d'être l'ami de Mallarmé. On sentait obscurément son influence lointaine dans les tendances de l'Ecole décadente et symboliste ; on sentait aussi que c'était, malgré tout, une grande figure littéraire.

Je n'en connais point, en tous cas, de plus noblement symphatique, ni qui respire plus d'honnêteté. Sa vie, toute droite et simple, mérite d'être proposée en exemple aux poètes. Et quelle admirable modestie que la sienne, quel tact, quel sentiment aristocratique de la mesure !

Il appartenait, par ses origines, à cette petite noblesse française, qui est bien souvent ce qu'il y a de meilleur et de plus exquis chez nous, parce qu'aux vertus sérieuses de la vieille bourgoisie s'unit chez elle je ne sais quoi de plus chevaleresque et de plus élégant. On y attache moins de prix à l'argent, parce qu'on y croit posséder autre chose qui vaut mieux que l'argent, de jolies traditions de gentilhommerie et comme un souvenir des derniers jours du Trianon. On n'est pas assez riche pour se croire au-dessus des dures réalités, on sait le prix de l'économie, on a du mal à élever sa famille ; les fils donnent de grands soucis, les jeunes filles sont pauvrement dotées et restent souvent dans le célibat, de peur de sortir de ce monde étroit et charmant où elles ont vécu et rêvé jusque-là. Elles ont la terreur de déchoir d'autant plus grande, qu'il y a si peu à descendre jDour déroger, que c'est si vite fait et qu'on risque, une fois descendu, de ne plus pouvoir remonter. Le bonheur y est considéré comme une fleur extrêmement rare et d'autant plus désirable ; les sentiments sont d'autant plus ardents qu'ils sont plus contenus. La mélancolie est l'hôtesse habituelle. Ces familles ne sont pas de l'aristocratie, puisqu'elles n'ont aucune part au pouvoir, ni aucune sérieuse influence. Leur blason est souvent contestable ; leur particule pas toujours ancienne ni solide ; elle exige, pour être gardée, d'autant plus de ménagements et de soins, mais tout de même on remonte au moins à Louis XV et l'on s'est fondu, par des alliances, avec la caste ambitionnée.

Quoi qu'il en soit, c'était un joli nom que Banville, un nom consistant par sa première syllabe et léger par sa finale, un nom harmonieux et prédestiné à l'élégance et à la fantaisie, un nom qui sentait r De-de-France, ses bois, ses fontaines, ses horizons délicats et comme le souJïle de Versailles. D'où qu'il vînt, ce nom était fait pour résonner aux bords de la Seine, et des rivières qui y afiluent.

Banville fut, dès le début, ce qu'il devait être jusqu'à la fin : un poète humaniste, un poète dont toute la vie ne devait être que la libre continuation de ses classes d'Humanités. Paysages, émotions, souvenirs, rêves, il ne voyait et ne ressentait tout cela qu'à travers la mythologie grecque, à travers l'âme d'Homère, de Virgile, de Racine. Il ne vivait que par comparaison. E avait dû se pénétrer de bonne heure de l'esprit d'André Chénier et de Ronsard. Certes, il avait pour Victor Hugo l'admiration la plus touchante. Il s'en inspirait et l'imitait ou croyait l'imiter, mais sa formation était plus forte que son admiration et il ne s'en assimilait que ce qui pouvait s'intégrer à son propre style.

Du reste, — et c'est là un des traits les plus charmants de son caractère, — il ne prétendait point s'en faire accroire. Il ne posait point au grand poète. H se disait seulement poète de son métier, cela probablement pour répondre aux reproches qu'on aurait pu lui adresser dans sa famille de n'avoir point embrassé de profession. Il en avait une ! Il exerçait celle de poète, et c'était bien la plus noble, la plus haute de toutes, sinon la plus lucrative. Il eût haussé les épaules, disait son ami Roujon, si quelqu'un eût osé soutenir devant lui qu'il pût y en avoir de meilleure et plus honorable, à la condition cependant que le poète fût un maître rompu à tous les secrets de ladite profession.

Faire des vers, en homme qui connaît le fin du fin

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de cet art, qui en a pratiqué toutes les coupes, qui sait tout ce qui a été fait de mieux en ce genre et qxii peut, à son gré, le refaire, tourner un triolet, ordonner une ballade comme Villon, pointer une épigramme, monter un sonnet, mener vivement un dialogue, pratiquer avec aisance tous les genres et au besoin construire une comédie ou im drame tragique, tel était son programme, tels étaient ses devoirs d'état.

Quelle leçon pour tous les sots prétentieux qui, parce qu'ils ont réussi quelques vers, se croient des êtres surnaturels, des prophètes inspirés, des prêtres, des messies, des dieux ! Et que voilà une bonne tenue, qui sent son honnête homme, son gentilhomme ! Travailler de son mieux, en s'inspirant des plus beaux modèles, ne pas s'imaginer qu'on va révolutionner le monde ni jeter les bases d'une nouvelle civilisation, et s'en remettre à Dieu du reste, faire sa tâche et attendre que Dieu la bénisse et la fasse fructifier !

Par là, Banville se rattachait à la conception que les grands poètes du xvii« siècle s'étaient faite de leur art. Ils ne posaient point aux Olympiens, les Corneille, les Racine, les La Fontaine, les Molière et pourtant il n'est rien de plus grand qu'eux en France, non, pas même Victor Hugo.

En employant le mot de métier pour qualifier son art, Banville exagérait sans doute un peu, mais intentionnellement, assimilant ainsi le travail du poète au travail de l'orfèvre ou de l'ébéniste, rappelant qu'il y fallait, même pour les plus petites choses, beaucoup de savoir et un tour de main acquis par un long apprentissage et une longue expérience. Le don naturel, le talent, même le génie, avorte, si l'on n'a pas appris tout ce qui peut s'apprendre de ceux qui nous ont précédés. On ne peut être un bon poète français, si on n'a pas étudié tous les meil-

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leurs poêles, au uioiiis depuis Villon et Ronsard jusqu'à nos jours ; on ne 2)eut être un ^^rand poète dramatique sans avoir étudié les tragiques grées, les tragiques françjiis, Shakespeare, Gœthe, et même de moindres comme les Espagnols ou les Italiens, car il y a à apprendre chez tous. Quiconque rêve d'écrire des chefs-d'œuvre doit prendre la suite de la tradition, et même, pour s'en affranchir, il a besoin de la posséder à fond, car il ne peut la dominer qu'à ce prix. On ne devient un grand poète, un grand peintre, un grand sculpteur, pas plus qu'un grand capitaine, sans savoir par le détail tout ce qu'ont fait les grands devanciers.

L'on peut être certain qu'un Foch n'ignore rien de ce qu'ont pensé et trouvé d'essentiel les grands classiques de la guerre, depuis Aimibal jusqu'à Napoléon et à Moltke. Le génie, en tous genres, ne peut se passer de l'expérience des siècles ; il la résinne en lui, il l'adapte aux faits nouveaux, il l'étend, il la rectifie, il la met au pomt des événements et des problèmes à résoudre, il l'assimile à son propre tempérament et à ses moyens persormels. Ainsi ont procédé avant lui les maîtres de l'art de la guerre. Ainsi doit-on procéder dans tous les arts, si l'on veut y acquérir la maîtrise.

La Poésie est une comme la civilisation : chaque époque et chaque poète y viennent prendre rang à leur tour et en continuer le développement sans fin. Chaque poète n'est qu'un moment de la poésie ; il continue et achève dans le même esprit certaines parties de l'œuvre de ses prédécesseurs. Il ajoute ce qui y manquait, comme faisaient ces familles d'architectes de Paris ou de Versailles, où le fils complétait ce que le père n'avait pu terminer ou donnait à son œuvre de nouveaux développements. Ici, il s'agissait de bâtir une chapelle, là de construire un pendant à tel monument, ailleurs d'ouvrir et de décorer une allée.

La matière poétique est riche, mais elle est beaucoup plus limitée que le vulgaire ne le suppose. Il n'y a qu'im nombre très restreint de sujets prêts à être traités. Il n'y a que les mauvais poètes pour traiter des sujets comme Napoléon, Louis XIV, Clovis ou Philippe-Auguste. Même Jeanne d'Arc a fort peu « rendu ». Les sujets d'histoire ne conviennent pas à la vraie poésie ou n'y convierment que rarement. La poésie a pour éléments l'épopée, la légende, le conte ; le reste est du domaine de la prose. La poésie se meut dans l'atmosphère du symbole et du merveilleux.

De plus, le poète ne choisit pas ses sujets. Ce sont, au contraire, certains sujets qui, tout à coup, le sollicitent, le séduisent, preiment en lui une forme précise, se construisent et lui apparaissent tout faits, si bien qu'il n'a plus qu'à les écrire et qu'U serait bien sot de ne pas le faire, de n'en pas cueillir les fruits mûrs et de s'acharner, sous prétexte qu'ils seraient plus modernes, à d'autres sujets, dont il ne voit pas la possibilité de tirer rien de bon.

Un Leconte de Lisle voit barbare, n'est inspiré que par les sujets violents ; un Banville voit gracieux et élégant. L'un et l'autre sont à prendre comme ils sont. Il serait aussi ridicule d'exiger qu'ils fussent autrement, que de vouloir faire produire des pommes à un figuier.

Banville vivait en imagination dans un monde féerique, la mythologie grecque n'étant pour lui qu'ime plus abondante féerie. Il connaissait mieux les dieux, les nymphes, les naïades, les aegypans, les fées qu'il ne connaissait ses contemporains qui l'intéressaient peu, littérairement au moins.

Cela est si vrai qu'il y avait en lui deux hommes très marqués et très opposés. Le poète était païen, mais l'homme était catholique. Il ne manquait jamais la messe le dimanche où il allait avec un parois-

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sieii. Et, particularité curieuse, le poète inaudissuit daus ses vers ce niênie christianisme qu'il j^ratiquait ostensiblement dans sa vie privée.

Cette différence complète entre l'honime privé et le poète constitue, du reste, un des traits les plus marquants de la réaction de certains poètes d'alors, ceux qu'on appela plus tard les premiers Parnassiens, contre le romantisme. Pour Banville, aussi bien que pour Leconte de Lisle, employer les vers à soupirer sur ses infortunes amoureuses ou autres et à entretenir le public de ses affaires intimes, était une suprême inconvenance et un réel manque de dignité. Le poème devait être une œuvre composée, méditée, sur un sujet légendaire, symbolique ou philosophique, La théorie de l'impassibilité ne fut que l'exagération de cette formule, qui avait été, au fond, celle des classiques du xvii« siècle, la bonne par conséquent. Et, en réalité, ce fut bien une petite réaction classique que Banville tenta sans bruit.

Banville a continué au théâtre, directement ou à peu près, l'œuvre de Racine et de I-a Fontaine, non pas qu'il ait déployé une puissance dramatique en rien comparable à celle de Racine, mais il montra un sens artistique du même ordre. Ses petites pièces sont des poèmes, que les gens de goût auraient pu entendre encore avec délice après Bérénice ou Phèdre, et que n'eussent peut-être désavoués ni l'auteur des Plaideurs, ni l'auteur du Florentin. Banville pourrait être considéré comme l'André del Sarto ou le Jules Romain de cet autre Raphaël que fut Racine. C'est autre chose que du Racine mais c'est tout de même un peu de la même école. H y a décadence dans un sens, mais il y a aussi progrès dans l'autre. Racine avait poussé la tragédie jusqu'à ce

point OÙ la splendeur du poème s'égale à l'intensité dramatique. Chez Banville, l'intensité dramatique s'est affaiblie, sans que l'intérêt toutefois disparaisse, mais le poème l'enveloppe d'une grâce rayonnante. L'action dramatique subsiste juste assez pour que le poème soit encore du théâtre ; mais le poème, n'est-ce pas le principal?

La tragédie racinienne, arrivée à son apogée avec Phèdre, ouvrait une voie où seul s'est engagé Gœthe avec son Iphigénie, jusqu'à ce que Banville soit venu reprendre l'entreprise sur une échelle plus modeste, avec des moyens plus restreints.

Or, comme la Phèdre de Racine, de l'avis de nombreux connaisseurs, est le plus parfait poème de la littérature française, on reste étonné de voir que personne, après Racine, n'ait compris que là était la vraie voie à suivre. Ce qui a trompé les gens, c'est qu'ils ne virent d'abord que la beauté dramatique de la pièce. Ils s'acharnèrent, dès lors, à trouver des situations analogues à traiter selon la même formule dramatique, ce qui était presque impossible. Ce qu'il fallait retenir, au contraire, de l'exemple de Racine, c'est que, les sujets étant inégaux en valeur dramatique, on ne pouvait pas espérer en trouver de sitôt un pareil, mais qu'il fallait choisir ceux qui étaient les plus susceptibles de vous inspirer, en les traitant en poèmes. De plus, si les sujets sont inégaux, les tempéraments dramatiques le sont bien davantage encore. Deux auteurs ne sentent pas de la même façon et ne peuvent tirer d'un même sujet les mêmes effets. Banville, ayant à reprendre celui de Phèdre, par exemple, n'eût certainement pas abouti à la fièvre passionnée, qui soulève la pièce de Racine ; mais ce que Banville eût pu faire et eût fait certainement, c'eût été de donner à la pièce son atmosphère merveilleuse et légendaire, c'est-à-dire qu'il aurait fait le poème.

Jn crois cependant que, se défiant justement de

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SOS forces inril savait limitées, Banville ne se serait pas risqué à aborder un sujet si redoutable. Il s'est bien essayé à la tragédie, mais il s'en est tenu aux lisi^ros, ne traitant que des sujets où suffisaient de l'imanfination, de la <îrâee, des émotions légères et une discrète mélancolie, toutes qualités dont il était abondamment pourvu.

C'est dans cet esprit qu'il a tenté de refaire une tragédie d'Euripide : les Filles de Sci/rns ou Déidamie, se disant avec raison que les chefs-d'œuvre sont en assez petit nombre pour qu'un petit chef-d'œuvre soit toujours le bienvenu. Et dans cet ordre c'est peut-être bien après Racine ce que nous avons de mieux.

On connaît le sujet : le déesse marine Thétis sait que son fils Achille périra sous les murs de Troie. Pour retarder le plus possible la fatale échéance, elle l'habille en jeune fille et le conduit à Scyros chez le roi Lycomède, en le présentant comme la sœur du héros prédestiné qu'il est, et en priant Lycomède de le garder avec ses propres filles. Mais le tempérament du bouillant Achille ne se prête guère à la supercherie. Heureusement il s'éprend de la belle Déidamie, une de ses nouvelles compagnes, et cet amour qui l'occupe l'aide à prendre son sort en patience et à filer des quenouilles... qu'il casse. Cependant les Grecs, qui ne se peuvent passer d'Achille, envoient à sa recherche une ambassade présidée par le subtil et rusé Ulysse. Ulysse apprend qu'Achille est caché parmi les filles de Lycomède et se dit qu'il n'aura pas de peine à le découvrir, car ses emportements le trahiront. Il vient avec' des bijoux, des colifichets et des armes. Naturellement, Achille ne fait pas attention aux bijoux et saute sur les armes. Mais Déidamie, qui a épousé Achille, a prévenu ses sœurs, et celles-ci, la première surprise passée, imitent en tout Achille, si bien qu'Ulysse

garde tout de même des doutes. Il raconte alors une histoire de pirates qui rôdent autour de l'île et enlèvent les femmes. Tl décrit leurs prétendus signaux. Brusquement, on entend un brxiit déchirant de trompettes. « Ce sont les pirates ! » crie-t-il. Alors, il n'y a plus moyen de contenir Achille, qui jette ses vêtements de femme et court prendre une armure. Il n'y a plus rien à faire : il s'est trahi. Déidamie, elle-même entraînée par son héroïsme, se laisse ea^rner par la fierté d'im tel époux et hii permet de s'en aller, après avoir échançré avec lui pour toujours les plus tendres et les plus nobles adieux.

La trasrédie ffrecque n'était pas toujours trafique. n lui arrivait aussi d'être souriante comme ime comédie, à la condition qu'elle se terminât, comme Racine le fit pour Bérénice, dans une certaine tristesse noble et qu'elle fût enveloppée de la divine atmosr)hère de l'épopée. Un sujet comme celui-ci, était donc juste à la mesure du talent de Banville, et l'on devine le parti charmant qu'il en a tiré.

Esope représente un nouvel effort plus accentué encore vers la tragédie, plus personnel aussi, quoique dans une voie lésrèrement différente. La pi^ce a des visées philosophiques, en même temps qu'elle amène à la'^scène la figure douce, mystérieuse et lointaine, de ce Saffe de l'Orient, qui passe pour le plus ancien fabuliste et qui exerça sur l'imaaination des Grecs, surtout au temps de la Décadence, un attrait sinsrulier. Plutarqup, en effet, le fait assister à son banquet des Sept Sages. La lésrende, qui le fait laid, petit, bossu, dissrracié de toutes façons par la nature, esclave enfin, le mettait en rapport avec le fameux Crésus, roi de Lydie, dont la chute étonnante, après la plus éclatante prospérité, frappa si fort les imag-inatîons. L'époque était bien choisie, à l'aube de l'histoire, quand la nuit fabuleuse enveloppait encore à demi les choses et les êtres et que les ombres paraissaient

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plus grandes. Crésus, Esope sont des noms populaires à la fois et mal connus, dont on siip])ose que la vie fut merveilleuse et devait tenir du songe : ce sont des noms qui font rêver. Crésus est d'avance le symbole de la richesse ; Esope, celui de Tapologue et de l'apophiegme. L'un apparaît comme une espèce de roi de cartes doré, l'autre comme im cul-de-lampe grotesque. La rencontre de ces deux personnages ne peut que soulever beaucoup de curiosité et fait qu'on s'attend d'avance à un beau conte riche de signification. Au fond, Banville n'était pas le moins intrigué de ce qu'ils allaient se dire et des aventures qui en allaient suivre. En général, les poètes écrivent les contes qu'ils auraient envie de lire et comme ils auraient envie de les lire ou de les entendre conter. Ils sont en même temps narrateurs et auditeurs, à la fois retors et naïfs, inventeurs et premières dupes de leurs inventions. Et là est précisément le secret de leur charme. Us intéressent d'autant plus qu'ils s'intéressent eux-mêmes davantage à ce qu'ils disent et se passionnent pour ce qu'ils racontent.

Pourtant ici, le voisinage de Victor Hugo a influencé visiblement Banville. D'abord Esope, par ses difformités, lui rappelait extérieurement Triboulet. En réalité, ce n'est pas le rôle de Triboulet qu'il lui a donné dans sa pièce, mais plutôt celui de Ruy-Blas. Il y a une sc- ne entre Esope et les ministres de Crésus, qui rappelle immédiatement le «Bon appétit, Messieurs ! » Et comme Ruy-Blas, Esope rend la prospérité à la Lydie vaincue et épuisée et joue le rôle de grand homme d'État. Mais ici, Esope est bien plus dans la vraisemblance historique que Ruy-Blas. Esope est vm admirable penseur, dont toute l'Antiquité a vanté la sagesse. Et puis cela se passe en Orient oîi, de tout temps, les despotes ont aimé à s'entourer de créatures et ont donné le pouvoir à des eunuques, à d'anciens esclaves, à des gens capables, mais de la plus basse

extraction. Et la politique de l'Orient n'a jamais été compliquée de la même façon qu'en Occident. On y est toujours plus ou moins au pays des Mille et une Niiits, au pays des prophètes, au pays des sages aux ingénieux aphorismes. Rien n'est donc plus couleur locale qu'un Esope à la cour de Crésus et y réalisant, avec de la finesse et du bon sens, des miracles, d'autant plus que de tels hommes, avec leurs étrangetés, apparaissent comme des thérapeutes aux populations crédules^et avides de merveilles.

Voyons maintenant l'affabulation de Banville. De son palais, Crésus aperçoit un malheureux bossu, traqué par une meute de gens féroces et qui vont peut-être le tuer. Soit caprice, soit curiosité, soit pitié, le tout ensemble fait que Crésus s'intéresse au pauvre homme, demande pourquoi on le maltraite et le fait venir devant lui. Après les prosternations d'usage, Esope, car il s'agit de lui, ainsi qu'on le devine, récite au roi sa fable eu lion qui épargna un rat et à qui lé rat reconnaissant sauva plus tard la vie, en rongeant les mailles du filet où l'orgueilleux fauve s'était laissé prendre. Crésus, qui justement vient de perdre une grande guerre contre les Perses et ne sait plus comment échapper aux futurs désastres qu'il sent le menacer, se dit : « Voilà mon homme ! Voilà le sauveur que les dieux m'envoient ! » H s'ouvre de ses graves préoccupations au fabuliste, qui lui donne un plan de reconstitution de son État ruiné et démoralisé. Au lieu de demander de l'argent au peuple, qui meurt de faim, il faut lui distribuer une partie des trésors amassés par les prédécesseurs du souverain et par ce dernier. Les campagnes refleuriront, renaîtront à la confiance et à la vie et seront prêtes à fournir des soldats pour défendre une patrie dont elles sauront désormais tout le prix et vn souverain à qui elles devront de tels biens.

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Cr<?sns, persuadé, enthousiasirn?, flinr^e Ksope de réaliser ce procrramme et lui eonfie tout le pouvoir. Les aneiens ministres, qui sont dos voleurs et des traîtres, ((ui vendent leur patrie aux Perses, ne peuvent eroire aii désintéressement d'Esope ; ils essaient de le îjaîïner à leurs vues par la flatterie d'abord, ce qui ne réussit pas, par la eupidité, ee qui prend moins enrore. Le mesurant h leur aune, ils se persuadent que le bonhomme est un voleur qui ne veut partaeer avec personne. Fis le dénoncent au roi comme entassant chez lui, dans une caisse dont ils ont entendîi parler, le produit de ses prévarications. Le roi, crédule, ordonne qu'on apporte la caisse et qu'on l'ouvre. Qu'y trouve-ton? Les anciens haillons et les chaînes qu'Esope portait au temps de son esclavaîïe et qu'il reprend chaque soir, poTir ne pas oublier sa détresse passée et le gouffre de misère d'où les dieux l'ont tiré et où ils pourraient le replonger. Je ne sais plus dans quelle léfrende pieuse aura été trouvée cette émouvante anecdote. Elle donne une couleur chrétienne à ce petit drame où l'humble et grandiose figure d'Esope prend un rel'ef de sainteté (1).

Peut-être l'œuvre eût-elle gagné encore en poésie véritable et en grandeur, si le poète s'en fût tenu à ce simple et sévère scénario. H a cru y devoir ajouter un rôle de femme, Rhodope, esclave et favorite de Crésus, dont le roi de Lydie se désole de ne pouvoir être aimé. Elle lui répond que, pour aimer, il faiit être libre, mais le roi hésite à lui donner la liberté, de peur qu'elle n'en profite pour le quitter. Cette femme, douée d'une intelligence sunérieure et d'une grande âme. a été autrefois la compagne d'esclavage d'Esope, qui fut son maître, son appui, son conseiller,

(1) Le sujet avait ité déjà traité"par Boursault dans Esope à la cour.

et pour qui elle éprouve une admiration sans bornes. Le pauvre Esope en est lui-même silencieusement et ardemment épris; même elle lui en arrache l'aveu et l'assure qu'il est payé de retour. Mais Esope craint qu'elle ne confonde l'amour avec la pitié. H se dit qu'elle n'est pas faite pour lui, il est las des grandeurs, il aspire à la paix de l'âme et à la retraite, et se dit que la place de Rhodope est auprès de Crésus.à qui elle fera sentir son influence bienfaisante. Il conseille à Crésus de l'épouser et part. « Où vas-tu? lui crie Rhodope. — Vers les dieux ! » répond-il.

Je crains qu'il n'y ait un peu de romantisme dans le personnasre de Rhodope, la courtisane rachetée et devenue sublime, encore qu'il y ait là plus d'un trait qui convienne à l'Orient, où le rôle des favorites a toujours été très orrand et où certaines se sont révélées de redoutables politiques ; mais ce qui m'agrée moins, c'est le rôle sublime que le poète lui fait jouer et qui ne s'expliquerait que si Rhodope était une néophyte chrétienne, conquise cœur et âme à une religion de noblesse et de sacrifice et miraculeusement transformée : je crois bien que tel était au fond le sentiment de Banville, qui a transposé en l'aventure d'Esope un conte de la Légende dorée.

Qu-^i qu'il en soit, l'œuvre est belle et touchante, élevée et pure. Banville vieillissant y a mis le meilleur de son âme. La pièce a mis près d'un demi-siècle à être jouée. Elle fera honneur à l'administrateur actuel de la Comédie-FVançaise, le très estimé Emile Fabre, qui, comme première manifestation de son administration définitive, l'a fait inscrire au répertoire, sur la prière de M. de Max.

Quant à celui-ci, il a réalisé avec un soin aussi artistique que minutieux cette création d'un rôle dont il avait pressenti depuis si longtemps la beauté et qu'il a incarné à la perfection. Le public n'a pas été moins satisfait de M"e Colonna Romano, dans

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le rôle (le lihodopc; il a beaucoup goûlé, à son ordinaire, rétonnant Denis d'Inès et le eonseicneicux Dorival qui, entré depuis peu de temps dans la Maison de Molière, a justifié déjà en partie l'espoir que ses belles qualités avaient fait concevoir.

Cependant, si remarquables que soient les deux tragédies de Déidamie et ([""Esope, elles ne sont pas d'aussi purs diamants que certaines comédies radieuses de Banville et qui feront longtemps l'enchantement des lettrés. Je veux surtout parler de ces actes adorables qui ont pour titres le Beau Léandre et les Fourberies de Nérine. C'est en pensant à ces piécettes que j'ai appelé Banville le Marivaux de la Poésie.

La Femme de Socrate est également une excellente comédie, où l'abus de la rime riche détonne un peu parfois et agace.

Riqiiet à la Houppe est un conte de fées réussi, où Banville a pu s'en donner à cœur joie de la mignardise et de la préciosité. Le Baiser, si souvent joué, renchérit encore sur Riquet. C'est, avec des choses exquises, le triomphe du calembour, de la précosité et du clinquant. Diane au Bois, la Pomme, la Perle sont plutôt des poèmes dialogues que des comédies.

Les quatre actes de Florise sont peut-être un peu longs. En revanche, le Cousin du Roi, composé en collaboration avec le trop oublié PhUoxène Boyer, est charmant.

Que dire de Gringoire, si joué et si populaire, qui n'ait été cent fois dit déjà, sinon qu'en l'écrivant en prose, Banville me semble avoir donné un bel exemple de goût?

n est des sujets, surtout les sujets pittoresques comme celui-ci, qui perdent à être écrits en vers. J'ai dit ailleurs que Marion Delorme eût été mieux en prose. Dès qu'on introduit le vers, on fait un peu de la tragédie, on élargit les dimensions de la pièce,

on en soigne l'éclairage, on simplifie. La pièce en vers est toujours un petit temple grec.

Voyez plutôt le théâtre de Musset. On ne peut pas lire ses comédies en vers. Ses comédies en prose sont, au contraire, des merveilles de poésie. Il s'en est si bien rendu compte qu'il avait commencé par écrire en vers : On ne badine pas avec V Amour. U s'est aperçu qu'U se trompait et l'a remis en prose.

Prenez, au contraire, le Misanthrope et Tartufe et mettez-les en prose. Ces chefs-d'œuvre paraîtront vides et nus, car ce sont des tragédies comiques, construites comme des tragédies du xvii« siècle.

Qu'en faut-il conclure? C'est que le théâtre en vers est un art à part, et que ni le style, ni l'architecture ne peuvent rien y avoir de commun avec le théâtre en prose.

La gloire de Banville consistera éternellement à l'avoir compris et à nous avoir rendu, au xix" siècle, un théâtre en vers construit selon le génie du genre, ce qui n'a pas été le cas même de Victor Hugo.

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