‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 32 sur 40 · FRANÇOIS DE CUREL · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE CUREL

M. François de Curel, qui a succédé à Paul Hervieu à l'Académie française, jouit de plus de gloire peutêtre encore que de notoriété. Son nom est illustre, sans être très connu, car il est admiré de l'élite universelle, sans avoir pénétré très avant dans le peuple de son propre pays. Ce n'est pas ce qu'on peut appeler un auteur à succès. La plupart de ses pièces n'ont qu'à moitié réussi ; elles n'ont pas fourni ces longues suites de représentations, qu'obtinrent tant d'autres pièces, maintenant oubliées ou discréditées. Mais elles demeurent dans les mémoires. On s'est habitué à les considérer avec le respect un peu religieux qui entoure les chefs-d'œuvre. Elles se rangent déjà dans les classiques, dont elles ont l'autorité grave, dont elles rendent le son profond. Elles sont le classique d'une certaine génération encore vivante, dont elles expriment, au théâtre, d'une manière forte et durable, les plus hautes préoccupations. Elles dépassent singulièrement en portée et en qualité intellectuelle la plupart des productions dramatiques contemporaines et vont s'apparenter, par-dessus notre frivole théâtre actuel, aux œuvres les plus hautes des autres domaines de la pensée.

C'est, si l'on veut, du Renan, du Taine, du Ber-

thelot, du Pasteur au théâtre, mis en scène par un vigoureux dramaturge. Autrement dit, M. de Curel est un des cerveaux les mieux faits et les mieux meublés de son époque. S'il ne se fût pas découvert un tempérament d'auteur dramatique, il eût pu être un écrivain éminent, riche en aperçus originaux, un critique encyclopédique et pénétrant, qui se fût placé tout de suite au premier rang des essayistes. Il est, d'abord, un grand esprit, doté de tout l'appareil nécessaire pour vivre intensément de toute la vie intellectuelle de son temps, pour en connaître et en faire jouer en lui toutes les puissances et tous les ressorts.

C'est l'homme supérieur, supérieurement informé et cultivé, que la nature a doué en plus d'une véritable maîtrise dans son art. Mais cet art, il l'a abordé avec tout son vaste esprit familier à tous les problèmes, et y a transporté toutes ses préoccupations habituelles, toutes ses spéculations.

n a fait au théâtre ce que d'autres ont tenté dans le roman ; mais, dans le roman, c'était beaucoup plus facile, car le récit se prête aux digressions, le livre se ferme et se rouvre, au gré du lecteur, tandis qu'une pièce de théâtre est une bataille qu'on livre au spectateur et qui ne comporte guère d'interruption. Une fois le rideau levé, il faut que l'ouvrage tienne le public sous le charme, sous peine d'être déchiré et dévoré par ce même public impatient et railleur, qui, venu pour s'intéresser, ne supporte pas un instant de s'ennuyer. En quelques minutes souvent, le sort d'une pièce se décide. Il y faut donc un arrangement si sûr et une puissance captivante si rare que l'auditoire se sente complètement dominé. Il faut que, dans le silence de son cabinet, l'auteur se dédouble, se fasse foule lui-même et écoute sa propre parole avec l'oreille et l'âme d'un simple spectateur. Et songez à quelle maîtrise doit être parvenu un auteur qui

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porte jxmr la première fois Jiu Ihéalrr des (iébats sur les plus hautes questions philosophiques, religieuses, sociales et morales ! Cela peut tourner si vite au dialogue métaphysique, et M. de Curel n'a pas toujours pu échapper à ce danger, où sont notamment tombés aussi, et plus lourdement encore, G. d'Annunzio dans sa Joconde, et Maeterlinck dans Monna Vanna.

Le théâtre de M. de Curel n'est donc pas celui d'un auteur dramatique ordinaire, mais d'un penseur, qui a plié le théâtre à sa pensée et s'en est servi comme de son mode personnel d'expression. A ce point de vue, c'est un monument de l'idéologie de notre temps. L'auteur a su faire des drames émouvants avec ce qui n'était que la matière de dialogues philosophiques. H a honoré le théâtre, en en faisant une haute production de l'esprit, comparable en portée et en signification aux meilleures qui aient pu se produire sous la forme simple du livre.

H a donc partiellement réalisé un vieux rêve, qui fut celui de beaucoup de lettrés, de rendre au théâtre toute sa dignité morale et intellectuelle et, par conséquent, de le réhabiliter. L'idéal de la scène avait été trop longtemps le même que l'idéal de ce qu'on appelait naguère le monde des boulevardiers, monde de viveurs sceptiques et superficiels, ignorant de sa propre corruption, écume brillante d'une civilisation qui se décomposait. Ces boulevardiers transportaient à la scène leurs aventures intimes, leurs tics, leur conversation persifleuse, leur sourire détaché et leurs bons mots, ainsi qu'un certain sentimentalisme faisandé, admis comme étant de bonne conipagnie. Au fond, c'étaient de simples comédiens, qui se jouaient entre eux la même comédie qu'ils allaient applaudir le soir, et dont leur vie était la perpétuelle répétition. Leur persormage évoluait entre Le Bargy, Guitry et Huguenet, selon leur âge ou leur corpulence. Entre acteurs et auteurs mondains, c'était à qui donnerait

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