MOUNET-SULLY
S'il eût vécu chez les Anglais, Us l'eussent anobli. Il en était plus digne encore que Sir Henry Irving.
En France, il n'a même pu obtenir d'être de l'Institut. Vainement par trois fois, il a posé sa candidature à l'Académie des Beaux-Arts. Cette Académie, dont il eût accru le lustre, l'a écarté.
n s'obstina, car il estimait que là était sa place et qu'il était de son devoir de revendiquer pour le comédien le rang qui lui revenait de droit parmi les artistes.
Toute sa vie fut employée à démontrer qu'on pouvait être un grand tragédien et un parfait gentilhomme. Avec sa fine barbe, sa tenue toujours impeccable, rien, à la ville, sinon sa haute allure et sa virile beauté, ne le distinguait des autres gens du monde.
Son éducation protestante lui avait donné ce goût de la correction extérieure, qui ne l'abandonna jamais. La religion dans laquelle il avait été élevé ne lui était qu'une fierté et un signe de race dont il tenait à s'envelopper jusqu'à sa mort. Son âme n'était plus qu'un temple vide que la foi avait déserté, mais que consacrait encore le souvenir des luttes des ancêtres, qui s'étaient peut-être battus à la Rochelle contre le cardinal de Riciielieu. En perdant leurs croyances, il avait gardé toutes leur passions. C'était avec une
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ferveur de camisard qu'il avait embrassé l'art, sa suprême religion. Il y porta l'enthousiasme, le zèle assidu, les fortes tendresses d'un zélateur biblique, mais aussi sa dureté farouche et imc sorte de sombre fanatisme. Il était sans pitié poiu- quiconque déshonorait l'art par son incapacité.
Intellectuellement, il était de la génération des grands Parnassiens. C'était un frère radieux de Leconte de Lisle, de Banville, de Heredia, de Sully- Prudhomme, de Mallarmé. II ne s'en doutait pas, mais on s'en apercevait vite à son sentiment de la plastique, à la splendeur de son rêve, à son goût des réalisations précises et minutieuses, à sa recherche de la ligne et du style, à sa diction flexible et musicale. Les Parnassiens ne s'y trompèrent pas et le reconnurent, par leur admiration, pour un des leurs. Lui les ignora, se croyant un solitaire qui chantait sa chanson et ne s'apercevant pas qu'il était comme eux le produit d'une époque. Il est vrai de dire que ces poètes, d'un goût souvent si pur et si haut, restèrent à moitié route et, attardés dans les précieuses orfèvreries de leurs vers, ne songèrent jamais à s'élever jusqu'aux grandes compositions. Seuls, les moins bons d'entre eux : Coppée, Silvestre, Mendès, firent du théâtre. Banville, qui en fit d'exquis, n'eut l'air d'y voir qu'un badinage. Les autres, réduisant leur ambition aux anthologies, furent un peu des ratés volontaires.
Ainsi, ils avaient, au milieu d'eux, pareil à eux, un interprète aussi parfait qu'ils le pouvaient rêver, et ce furent eux qui manquèrent au rendez- vous que leur avait préparé la destinée !
Ce furent, du reste, des années de grandes promotions intellectuelles que ces toutes dernières années de l'Empire et ces premières années de la République, où commencèrent à se silhouetter, à côté 'e? Heredia, des Sully-Prudhomme, des Coppée, des Mallarmé,
des Rodin, les inoubliables artistes dramatiques qui eurent noms Mounet-Sully, Sarah Bernahrdt, Coquelin. C'était aussi le temps où se dressèrent les Gambetta, les Ferry, les Clemenceau et, d'autre part, les Daudet, les Zola, — curieuse époque tout de même, qu'on ne peut bien juger qu'en rapprochant tous ces noms, si différents en apparence, mais tous également expressifs de volontés nouvelles. Ils représentaient l'équipe des ouvriers fondateurs de la troisième Répubique, ardents à lui donner une politique et une doctrine d'art. Peu à peu, ils disparaissent comme si leur rôle collectif avait été de remplir les longues années de paix inquiète de l'Entredeux-Guerres. A dix ans de distance, ils étaient suivis d'une nouvelle équipe de rechange et de complément, moins spontanée peut-être, mais plus ordonnée et plus sagace et à laquelle nous devons, — dans le domaine du théâtre, — les Silvain, les Paul Mounet, les Féraudy, les Bartet, dont les médaillons se viennent ajouter aux premiers et achèvent de caractériser cette époque, où l'acteur dramatique a tenu tant de place, comme pour répondre à l'appel de Gambetta qui voulait établir chez nous la république athénienne ! Et, en vérité, dans ce temps qui fut souvent celui du cabotinage, observons que ces acteurs en furent peut-être le moins coupables. En tous cas, ils ont travaillé de tout leur cœur. Ds furent probes et consciencieux, intelligents, éclairés, lettrés, et ils ont haussé considérablement leur profession. La poésie et les arts leur devront beaucoup ; l'enseignement pratique que donnèrent leurs interprétations fut souvent plus fécond que cehù de la Sorbonne. Et aucun, parmi eux, ne nous a plus révélé et appris de choses que Mounet- Sully.
Bien qu'il écrivît d'agréables vers et eût été capable, s'il l'eût voulu, de composer, lui aussi, de belles œuvres, comme il tint à me le prouver, en me lisant l'admirable premier acte de son Gi/i^ès, une de ses idées les plus chères était que l'art ou comédien et du tragédien égalait tous les autres. Cet art consistait, pour lui, à réaliser dans son corps une série d'œuvres magnifiques, à en faire non seulement la statue ou la peinture vivante du dieu ou du héros, mais ce dieu ou ce héros lui-même, à confondre dans une même extériorisation leur pensée grandiose et sa personne, à devenir soi-même leur propre et rayonnant symbole.
Le souci de réaliser en lui surtout de la beauté et de la beauté idéale, immortelle, de choisir par conséquent dans les traits de la vie seulement les plus purs et les plus significatifs, l'amena à se séparer du comédien, dont la tâche est de refléter dans son visage mobile la succession rapide des impressions les plus fugitives. Aussi fut-il très peu comédien. Il fut le tragédien par excellence et, comme le tragédien antique qui portait le masque, il arriva à faire de son visage une sorte de masque superbe et expressif d'un seul sentiment de douleur ou de passion, mais si profond et si beau qu'il le fixait, pour ainsi dire, dans une sorte d'éternité. Il cessait d'être tel ou tel homme, il réalisait tel type d'humanité, surpris et arrêté pour toujours au moment précis où il se li\Tait tout entier. Ainsi son art rejoignait-il celui du peintre et du sculpteur.
C'est de la sorte que son Œdipe aux yeux crevés devenait l'exhibition de l'homme de douleurs ; que son Polyeucte se dressait comme un Christ blanc devant Pilate ; que son Hamlet, svelte et tourmenté