‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 6 sur 40 · LES MAITRES DU THKATKE · texte numérisé non relu

LES MAITRES DU THKATKE

éternel avait fixé là son étiage. Que lui importaient la vie antique de l'humanité, la marche et les rêves des civilisations passées? Il était de la sienne, il ne s'agissait pas pour lui de la vie des peuples, mais de sa vie et de celle des siens. Il était, il voulait être un Parisien de son temps, et c'était bien assez, à ses yeux. Il y avait tant de choses fines et émouvantes à écrire là-dessus. Ce n'était pas la langue du collège qu'il lui fallait apprendre, mais celle si nuancée et si alerte des écrivains de son temps, dont il était pressé de rejoindre la troupe, sûr de s'y ranger en bonne place.

Sans une hésitation, s'étant assuré où en était la poésie au moment où il allait entrer dans la carrière, il décida qu'il continuerait dans la voie ouverte par les gTands romantiques, Hugo, Dumas père, Musset, en profitant de leurs expériences, en évitant leurs défauts, en resserrant un peu leur manière. Ayant vécu jusque-là parmi les petits artisans parisiens, il aimait comme eux l'ouvrage propre, bien fait, irréprochablement fini. Il apj^ortait dans le romantisme le sens de la mesure et une délicate probité.

Au fond, comme poète, il n'est pas si éloigné qu'on le croirait de Voltaire. C'est un Voltaire qui a été initié à la poésie par la lecture de Hugo et qui n'a pas l'esprit satanique. Je pense surtout, en disant cela au théâtre tragique de Coppée, car c'est très vraisemblablement le théâtre qu'aurait fait Voltaire, s'il eût vécu au temps de Coppée. Et peut-être n'y auraitil pas beaucoup mieux réussi.

D'autre part, vivant au temps de Voltaire, Coppée eût peut-être été un Crébillon, car il est visible qu'il n'eut, avec une personnalité fine et assez vigoiu:euse, qu'une imagination de reflet. Cette imagination, il la doit toute à ses lectures, il la doit à Hugo, à Dumas, à Musset. Placez-le au xviii® siècle, il eût été Voltaire; au XXII* siècle, il se fût appelé Thomas Cor-

neille. En quelque temps qu'il eût vécu, il se fût distingué, il eût été un auteur à succès, il eût fait admirer sa facUité brillante, sa maîtrise dans les œuvres du second ordre ; mais sa pensée manquait d'étendue et son rêve d'envergure.

Son mérite fut de s'être très exactement mesuré et d'avoir^ instinctivement circonscrit le champ où il se sentait capable d'opérer, puis d'avoir exécuté ses projets avec toute la perfection et la conscience dont il était capable.

La rencontre (Je Catulle Mendès fut pour lui décisive.

Il brûla plusieurs milliers de vers et recommença. En très peu de jours, il apprit comment on devait écrire en vers, et il y devint d'une habileté consommée ; en très peu de jours, il fut en possession d'une langue à lui, claire, nette, souple, spirituelle, attendrie, éloquente et nerveuse, image parfaite de ses pensées, de ses sentiments et de ses rêves, qui étaient ceux d'un Murger rangé et avisé, d'un degré plus haut dans l'échelle sociale et morale.

Il y avait du Dickens chez lui, moins que chez Alphonse Daudet ; mais, inférieur à Daudet en puissance émotive, il reprenait sa supériorité dès qu'il écrivait en vers. Il excellait à en faire de gracieux avec cette matière de rebut, dont nul autre que lui ne pouvait extraire que de la prose. Comment exprimer ce que je voudrais dire? Le miracle de l'art de Coppée était détourner en vers, les plus jolis du monde, un fond de prose aimable et de réconcilier ainsi le vulgaire avec la poésie, une poésie qui unissait tous les agréments de la prose la plus vive et la plus translucide aux amusantes surprises des césures et des rimes.

Le chimiste Orfila, dans le procès de M™^ Lafargue, déclarait qu'il se chargeait de tirer de l'arsenic du fauteuil même du juge. Coppée, non moins habile

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