‹ Les maîtres du théâtre, d'Eschyle a CurelChapitre 8 sur 40 · LES MAITEES DU THEATRE · texte numérisé non relu

LES MAITEES DU THEATRE

Dans sa poésie simple, cordiale, il ne voit rien au delà de ce qu'il voit, il ne sent rien au delà de ce qu'il sent. Son âme ne dépasse pas en profondeur l'âme des petites gens qu'il peint. C'est une des leurs. Il souffre comme la marchande des quatre-saisons, comme le calicot ou le petit employé ; seulement, ce qu'ils ne savent pas exprimer, il le dit. Ses vers coulent harmonieusement comme leurs pauvres larmes.

Même, lorsque la grand amour lui viendra, il n'en sera pas élevé beaucoup. Il restera Coppée comme devant. Il faudra le savoir, pour distinguer ses vers d'amour de ses autres vers. Ils ne sortiront pas du style épistolaire en ces matières ; ils resteront touchants, mais plébéiens. Ce seront les vers et les soupirs d'un Ruy-Blas en veston, habillé à la Belle Jardinière, d'un honnête enfant du peuple, très intelligent, à qui il arrive vme aventure disproportionnée, qu'il ramène à ses proportions. Jamais de ces amertmnes brûlantes, de ces cris de rauque ironie, que trouvait Henri Heine ; jamais de ces chants incroyablement superbes, qu'arrachait le rêve à Baudelaire ; jamais de ces appels mélodieux et déchirants vers l'Infini, par lesquels un Sully-Prudhomme sav^iit transformer en plainte philosophique sa plainte d'amoureux déçu ; jamais de ces transpositions hardies, par lesquelles un Vigny campait, dans la Colère de Samson, sa douleur en un monument à la Michel Ange et en faisait un cri désolé de géant.

Ou plutôt l'amour inspira à Coppée trois ou quatre fort jolies chansons, à la manière des poètes orientaux ou des faiseurs de lieder, et pour lesquelles il fallait autant d'esprit et de recherche artistique que de tendresse véritable. Il les cisela avec une adresse

''Ht l.l.S MAITUES DU TIIKATIU';

et une ingéniosité amoureuses, comnic des coupes où il laissa tomber de ses larmes :

J'ai dit au ramier : « Pars et va quand même, « Au delà des champs d'avoine et de foin, « Me chercher la Heur qui fera qu'on m'aime. » Le ramier m'a dit : « C'est trop loin. »

Kl j'ai dit à l'aij^le : <( Aide-moi ! j'y compte : (c Et, si c'est le feu du ciel qu'il me taut, « Pour l'aller ravir, prends ton vol et monte. » Et l'aigle m'a dit : <( C'est Iroj) haut ! »

J'ai sur le cœur un poids énorme, 1/exil est trop dur et trop long.

Pour que je me repose et dorme.

Qu'on me fasse un cercueil de |)lomb !

Du reste, Coppée excella toujours dans la chanson, n y en a de charmantes dans plusieurs de ses pièces dramatiques. On peut presque dire que c'est par là qu'il se montra surtout poète et lyrique. C'est du lyrisme savant, dira-t-on, mais le véritable lyri.smc est toujours un peu savant. Le lyrisme à l'état sauvage peut éblouir momentanément ; il ne tarde pas à s'étouffer sous son propre parasitisme. Pour se transformer en œuvre d'art durable, il y faut toujours de l'arrangement et des combinaisons. Et je préfère de beaucoup les combinaisons purement intellectuelles aux combinaisons matérielles des poèmes à forme fixe, comme le sonnet ou la ballade.

A côté du poète lyrique, dont la part fut assez restreinte chez Coppée, il y avait en lui un remarquable peintre de genre.

Qui ne se souvient de ses Aïeules, dont on a dit qu'elles formaient un véritable tableau de Millet, comparable à V Angélus et aux Glaneuses^

Il est intéressant de voir comment, par des moyens purement littéraires, Copjjée a su donner à son i^etil tableau une profondeur grandiose, qui ne lui est pas

habituelle et qui, plus loin que l'horizon matériel, ouvre une large perspective sur l'horizon intérieur de l'humanité,

les aïeules, Au village, devant les portes, estent seules. Se chauffant au soleil et branlant le menton. Calmes, et les deux mains jointes sur leur bâton. ... Heureuses, sans penser peut-être et sans rien dire Adressant un béat et nij^stique sourire Au clair soleil, qui dore au loin le vieux clocher Et mûrit les épis que leurs fils vont faucher. ... Elles aimaient naguère à bercer les enfants. Le cœur des vieilles gens, surtout à la campagne, Bat lentement et très volontiers s'accompagne Du mouvement rythmique et calme des berceaux. Mais les petits sont grands aujourd'hui; ces oiseaux Ont pris leur vol; ils n'ont plus besoin de défense, Et voici que les vieux, dans leur seconde enfance. N'ont même plus, hélas! ce suprême jouet. Elles pourraient encor bien tourner le rouet; Mais sur leurs yeux pâlis le temps a mis son voile; Leurs maigres doigts sont las de filer de la toile, Car de ces mêmes mains, que le temps fait pâlir. Elles ont déjà dû souvent ensevelir Des ch-rs défunts la froide et lugubre dépouille Avec ce même lin filé par leur quenouille...

La pièce aurait pu être arrêtée là ; elle continue encore en fort beaux vers, jusqu'à épuisement du sujet. Coppée, plus artisan encore qu'artiste, n'avait pas appris de Heredia l'art suprême de suspendre l'idée au sommet de son vol, au point de perspective sur l'infini. Contrairement au vers de Mendès :

Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu,

Coppée tenait à redescendre et à montrer qu'il n'était pas moins habile à exécuter cette seconde opération que la première. En bon réaliste, il revenait au sol, dont il n'aimait pas à s'éloigner trop longtemps.

Quoi qu'il en soit, le morceau est de premier ordre.

l"csl peut -l'Ire hicn le élu l'-trfï'UviT de Copiée. Et si l'on me dit que c'est de la littérature, j'en louerai l'auteur, car, en dépit du mot anarchiste de Verlaine, je conçois mal une poésie qui ne serait pas littéraire, car niors ce ne serait rien du tout. Autant vaudrait dire de la peinture sans couleur et sfins dessin, de la sculpture sans ligne ni matière.

Tout de même les Aïeules représentent quelque chose d'un peu exceptionnel dans la poésie de Coppée; il ne s'efforce pas si haut d'habitude. C'est un piéton sentimental, spirituel, que la vie humble émeut et qui, au coiu's de ses flâneries parisiennes, sait deviner des âmes douloureuses derrière de pauvres visages, où le passant ordinaire ne voit que des grotesques.

Le véritable chef-d'œuvre de Coppée, celui où il a mis tout son métier prestigieux, sa malice discrète de Parisien, sa sympathie divinatrice et tout son tendre cœur, c'est encore ce Petit épicier de Montrouge, qu'on a ridiculisé, qui ne fut presque qu'une gageure, une charge émue du poète qui a voulu se pasticher lui-même et y mettre à nu tous ses procédés d'art.

Il a l'air de vous dire : « Vous allez voir comment Coppée s'entend à faire du Coppée, quand il s'y met. » Et, si vous êtes scandalisé à cette idée, rappelez-vous qu'Edgar Poe a exposé lui-même de quelle façon toute mécanique il est arrivé à composer son admirable poème du Corbe u.

C'était un lout petit épicier de Montrouge

Et sa boutique sombre aux volets peinis en rouge,

Exhalait une odeur fade sur le trottoir,

On le voyait debout derrière son comptoir,

En tablier, cassant clu sucre avec méttiode.

Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode

Le bruit d'un camion apportant des tonneaux

De harengs saurs, ou bien des caisses de pruneaux.

Et, le reste du temps, c'était, dans sa boutique,

îJn calme rarement troublé par la pratique.

Ce petit homme roux, aux pâleurs maladives,

Etait triste, faisant des affaires chétives

Et, comme on dit, ayant grand'peiue à vivoter.

Son histoire pouvait vite se raconter.

Il était de Soissons, et son humble famille.

Le voyant à quinze ans faible comme une fille.

Voulut lui faire apprendre un commerce à Paris.

Un cousin, épicier lui-même, l'avait pris,

Lui donnant le logis avec la nourriture,

Et, malgré la cousine, épouse avare et dure,

Aux mystères de l'art il put l'initier.

11 avait ce qu'il faut pour un bon épicier.

11 était ponctuel, sobre, chaste, économe.

Son patron l'estimait et, quand ce fut un homme.

Voulant récompenser ses mérites profonds.

Il lui fit prendre femme et lui vendit son fonds.

Quand on trouve un garçon pareil, il faut qu'on l'aide.

Disait-il.

La future était aisée et laide, Mais ce naïf resta devant elle en tremblant, Et, quand il l'amena, blonde en costume blanc, La boutique aux murs noires lui parut toute neuve. Or sa mère, depuis quelques mois, était veuve. Vite il Palla chercher et lui dit triomphant : « Viens donc, tu berceras notre premier enfant. »

Franchement, n'est-ce pas délicieux d'humour attendri? Quel tableau joliment brossé que le préambule ! Quel incroyable bonheur amène à la rime les mots essentiels, si naturellement qu'il ne semble pas possible qu'on puisse raconter l'histoire avec d'autres mots, rangés autrement, et que cela a l'air d'avoir été écrit ainsi de toute éternité !

Et la suite. La mère, qui ne s'entend pas avec la bru, et qui doit s'en aller :

« Je retourne à Soissons, vois-tu, cela vaut mieux. » Elle dit, de l'air doux et résigné des vieux. Et partit sans pleurer, mais affreusement triste.

Le poète nous apparaît cependant si amusant encore, jouant avec son émotion, quand il nous dit :

Il liait k- voiil coulis qui souflicfle la rue,

Il ne i>cul plus scnlir l'odour tic la morue.

Va SOS doigts crevassés, mauciissant sou destin,

Ont trop (Void au contact des entonnoirs d'étain.

Coppée termine par la vision d'un enfant qui, attiré par un bonbon, le désigne du doigt et tend un sou. Et l'épicier

Lui donne le boniion et refuse le sou.

11 rêve, il croit revoir sa mère qui partit, Soissons et le bon temps quand il (-lait petit. Le pauvre être pardonne, il s'apaise, il oublie. Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.

Jamais la Musa pedestris d'Horace et des Anciens n'inspira morceau plus achevé.

Est-ce vraiment de la poésie? Pourquoi pas? Ce sont, en tous cas, des vers bien jolis et bien amusants, dont aucune prose ne pourrait égaler le charme. Pourquoi bouderait-on le plaisir qu'on y prend? Certes les notes en sont un peu grêles et faubouriennes ; mais l'artiste est vraiment un artiste accompli, et ce genre de chef-d'œuvre est unique ; il appartient en propre à François Coppée.

Cette poésie, qui continuait celle de Sainte-Beuve, plus froide et moins vive, s'est prolongée en se transformant, dans la poésie de Laforgue et même celle de Francis Jammes, qui, tous deux, cf)mme le disait Mallarmé du premier, « nous initièrent au charme certain du vers faux ». Ecrivez, en effet, sur la vie familière, avec une plus grande préoccupation de la nuance rare et du précieux, des vers « faux », et vous avez tout le secret de ces deux exquis poètes si modernes. Us n'ont peut-être jamais pensé qu'ils pouvaient procéder de Coppée ; mais c'est tout de même assez frappant, ce qui prouve qu'aux choses les plus singulières il y a des origines souvent assez naturelles

et ordinaires. Seulement les fils furent plus aristocratiques que le père.

Le roman intime de Coppée, c'est le roman du célibataire honnête garçon, intelligent et pauvre, à qui il n'arrive que des aventures de pauvre, parce que, même dans le succès et la relative abondance, il a gardé son âme de pau\Te et a vieilli sans en changer.

Ce garçon de si bonne tournure, aux vêtements toujours si bien coupés, au col si bien cravaté, aux ongles si nets et si bien taillés, qui porte même le dandysme jusqu'à l'apparence d'un élégant négligé, qui est instruit, qui a du bagout, du trait, du mordant, qui a l'œil sûr du coimaisseur et du technicien, et qu'on peut présenter partout sans crainte, reste, au fond, « un homme du bâtiment », et, comme le disait spirituellement Etienne Lamy de je ne sais plus quel politicien connu, on cherche involontairement s'il n'a pas un mètre dans son pantalon.

Mais il excelle en sa partie. H n'y craint personne. Toutefois, comme il a affaire à des compagnons « aristos », son œil, toujours armé, reste en garde, vaguement inquiet, et fouille, comme avec un projecteur électrique, le regard de son interlocuteur, prêt à parer quelque mauvais dessein. De temps en temps, rassuré, son regard se replie avec un sovu-ire où perce encore une menace ironique.

Pauvre Coppée ! H m'a toujours produit l'effet d'un homme un peu dépaysé, déclassé par son talent et dont le cœur était resté dans la rue. Il condensait en lui la rumeur, la verve primesautière, la finesse séculaire, les aspirations, les luttes et les rêves de cette jolie, sensée, spirituelle, artistique, sentimentale foule des braves travailleurs parisiens. H était le

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j)c>uplc (lu vieux Paris, bon enfant, siflleur, rieur, marcheur et badaud, mais patriote, qui s'en va, le dimanche, cueillir la violette à Meudon, et, les soirs de paie, s'offre le théâtre, le drame. Il avait, à force de talent, élevé tout cela, qui n'était que de la vie aimable et laborieuse, à la dignité de la grande littérature, dont il avait conquis, de haute lutte, un important rayon.

C'était la mode, depuis Lamartine, que chaque ]ioète écrivît son Jocelyn et racontât dans un roman en vers quelque fatal égarement, suite d'une i)assion terrible et dont l'auteur gardait au front la marque mélancolique, ce qui faisait de lui pour jamais un être à part. Coppée ne manqua pas à la tradition et écrivit Olivier. Ce n'était pas bien la peine de mettre en vers l'histoire qu'il y raconta, mais Coppée devait écrire aussi vite en vers qu'en prose et il lui semblait que le vers était plus distingué. Olivier, c'était évidemment Coppée, envisagé comme prototype du jeune homme rangé, qui se risque à faire un peu le romantique, mais qui a trop de bon sens et im trop bon cœur pour n'avoir pas de remords. Il ne s'attarda pas à ce romantisme de camelote et, au contraire, rendons-lui cette justice que, toutes les fois qu'il eut à traiter des amours passagères des étudiants et des petites ouvrières, il en fit ressortir les conséquences souvent poignantes pour les pauvres filles qui y cédaient. Ce n'était pas chez lui du tolstoïsme, mais ces petites ouvrières étaient sorties de familles modestes comme la sienne ; il les connaissait bien, il les aimait comme des parentes, il savait qu'elles avaient commencé par être sages autant qu'elles étaient jolies, et son cœur se serrait de pitié quand il les retrouvait, quelques années plus tard, dégradées et misérables. Il en a parlé souvent dans ses romans en prose ou ses souvenirs. Qu'on se rappelle, dans Toute une jeunesse, le récit de sa rencontre, au bal de

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