AU SOIR DE LA VIE
A Monsieur Joseph Taballon.
Paris, 15 décembre 1875.
Je ne me rappelle pas au juste, mon cher Taballon, depuis quel temps j'ai reçu tes dernières nouvelles; si ce n'est que tu étais encore à Marseille, et que tu venais de perdre ta femme. Depuis ce temps, il s'est passé bien de gros événements. Parti, avec ma femme, dans le Jura, en même temps que les soldats qui allaient rejoindre les armées du Nord, nous avons été surpris par les événements. Nous y sommes demeurés presque un an, et, la moitié du temps, au milieu des Prussiens. Revenus, après la Commune, à Paris, il n'y avait plus ni porte ni fenêtre à notre maison. On s'y était battu cinquante-six heures. Occupée, d'abord, par les communards, la troupe, qui arrivait de Versailles, les a délogés et s'y est établie à leur place; car, il faut te dire que nous sommes à côté de la gare de Bretagne, qui est aussi celle de la rive gauche de Versailles. J'étais marié depuis une douzaine d'années, avec une femme que j'avais connue enfant, à mon arrivée à Paris. Je l'avais épousée, tous ses parents morts, ne sachant comment faire pour vivre, parce qu'elle était venue me trouver en me disant qu'elle voulait se dévouer pour moi. J'étais le plus heureux des hommes de ce côté-là.
D'une rare énergie, mais délicate de santé, en proie, presque continuellement, aux plus affreuses migraines et névralgies, elle a fini par ne plus pouvoir dormir, et je l'ai perdue le Ql juin dernier. Je me retrouve aussi seul que le lendemain de mon arrivée rue du Pas-de-la-Mule, où, soit dit en passant, la maison est toujours telle que lorsque nous y étions, quand tout est si changé partout ! A la place des arbres, sur le boulevard, on voyait déjà des maisons en construction, dans lesquelles on s'est tant battu dans les journées de juin 1848! Me voilà donc redevenu vieux garçon, avec toutes sortes d'infirmités : rhumatismes, toux, catarrhe, qui me réveillent quatre, cinq, six fois par nuit. Je veille, en moyenne, trois heures par nuit. Dans les intervalles de suffocation, je lis et môme j'écris. Je me suis créé une occupation en écrivant le récit de tout ce qui s'est passé d'un peu intéressant autour de moi, et ce que je me souviens avoir vu. Peut-être, pour une certaine classe de lecteurs de notre rang, cela pourrait-il avoir quelque intérêt : curiosité pour les uns, encouragement pour les autres. Dans ces souvenirs tu n'es pas oublié.
Te souviens-tu de notre journée de l'enterrement du duc d'Orléans? Au milieu de toutes ces troupes de soldats et de gardes nationaux, qui formaient la haie depuis Notre-Dame jusqu'au pont de Neuilly? Notre déjeuner à la barrière proche rArc-de-Triomphe ; les pots de faïence d'un gros bleu, dans lesquels on servait du vin plus bleu encore; il y a longtemps qu'il n'y en a plus de ces pots. Une fois lestés de notre déjeuner, et de notre jeunesse surtout,
JEAN-JOSEPH PERRAUD
notre promenade sur la route. Puis, notre station de trois heures dans ces grands ormes, aux bords des champs; et les grappes humaines, sur les branches trop chargées, qui tombaient sur la tête des curieux placés au-dessous, déchirant les toilettes et enfonçant les chapeaux! Heureuses distractions, qui rompaient la monotonie de l'attente. Ensuite, les Italiens que nous avons trouvés, qui nous ont proposé d'aller dîner à Montmartre, où je ne suis jamais retourné depuis. A la place des arbres où nous étions, ce ne sont plus que des maisons, comme un boulevard, jusqu'au pont de Neuilly. Maintenant, pour voir pareille chose, il faudrait monter sur les toits.
Nous en avons vu partir depuis ce temps-là ! Le père Perrot, qui avait fait de mauvaises affaires, s'est sauvé d'abord en Suisse. Sa femme avait trouvé de l'occupation dans la soie, à Baie, et lui était venu à Paris, où il ne pouvait pas vivre parce qu'il n'avait pas assez l'habitude du travail. Indépendamment de son garni qui était à ma charge, j'ai pourvu aux primes de la Caisse paternelle qu'il était tenu de verser, et cela pendant près d'une dizaine d'années. On l'a trouvé mort chez lui, dans un vieux fauteuil, durant la famine du siège de Paris, et tout dévalisé. Il avait, peu auparavant, touché 5 000 francs de la Caisse paternelle. Je ne sais ce qu'il en avait fait. Sa femme était retournée à Lyon, et elle y est morte en arrivant; son garçon y exerce un emploi. Guerpillon, qui avait mal tourné, et qui aimait à duper tout le monde, est mort il y a longtemps, ainsi qu'Alosio; Bonnet est mort aussi à Lyon ; Piard est mort à Lille. Bondenet est mort chez san frère, à Salins. Tu as su
que le peintre Bonnifay, qui m'apportait quelquefois de tes nouvelles, est devenu fou à lier, et a fait toutes les sottises imaginables avant que Ton comprît qu'il était fou ; et l'autre, qui était dans l'arsenal, n'a-t-il pas fini dans une camisole de force ? Nous nous parlons comme si nous ne nous étions pas quittés, cependant si nous nous trouvions, tout à coup, en face l'un de l'autre, bien sûr, nous ne nous reconnaîtrions pas ; j'ai la barbe presque toute blanche et les cheveux très gris, car, peut-être, tu ne t'es jamais imaginé que je pouvais avoir de la barbe.
Tout en étant hors de misère, je n'ai pas fait fortune, et peut-être n'ai-je pas tiré tout le parti que pouvait me procurer ma position ; je n'y ai apporté aucun effort; je me suis renfermé chez moi et on ne m'a pas dérangé; on m'a bien laissé tranquille; mais ce qu'il y a de particulier, c'est que je ne me suis jamais plaint : chacun en use selon son goût. Tout allait assez bien avant cette catastrophe d'il y à six mois; maintenant, je suis si isolé que je ne sais que devenir ; la vie est sans intérêt pour moi aujourd'hui; je n'ai ni envie d'aller à mon atelier, ni, une fois que j'y suis, désir de rentrer dans mon intérieur, qui n'existe plus; rien n'a plus d'attrait pour moi. Je dois avoir une lésion au cœur, je n'ai plus un seul jour bon, et l'on perd tout son courage en perdant ses forces; on est languissant, apathique, indifférent. Notre métier ne vaut plus rien; il y a vingt fois trop de sculpteurs ; on passe la moitié de son temps inoccupé ; les beaux jours sont passés et ne reviendront plus.
Adieu, cher Taballon. Bien à toi. Perraud.
JEAN-JOSEPH PERRAUD
Cette lettre attristée, adressée à Taballon, sculpteur ornemaniste, fixé à la Seyne-sur-Mer, près Toulon, est l'une des dernières qu'ait écrites le statuaire Perraud, membre de l'Institut, décédé en 1876. Ses forces déclinaient. Son foyer désert lui pesait. Il ne pouvait plus produire. Vainement son bas-relief, les Adieux, depuis longtemps ébauché, appelait-il les dernières touches du maître, l'œuvre ne fut terminée qu'après sa mort par la main pieuse d'un confrère. La lettre qu'on vient de lire nous donne le secret du désenchantement et de l'impuissance de l'artiste, au soir d'une vie de travail, durant laquelle les succès avaient été chèrement achetés.