‹ Les maîtres peints par eux-mêmesChapitre 103 sur 116 · L.-A. EUDE, J.-G. THOMAS, ETC · texte numérisé non relu

L.-A. EUDE, J.-G. THOMAS, ETC

pouvait révéler, Eude ajoute, dans son récit, des appréciations heureuses, justes, sur les meilleurs travaux de son ami. De même, il a su esquisser, par grandes masses, la vie de labeur et de souffrances de Schœnewerk. La sincérité, l'émotion, le goût distinguent ce rapide exposé.

Lorsque Schœnewerk eut terminé sa vie si malheureusement, par un suicide que nous croyons inconscient, plusieurs journaux, probablement dans le but de rendre plus dramatique le récit d'une mort qui Tétait déjà suffisamment, attribuèrent cet acte de folie à l'appréhension de la misère, qui se serait dressée terrible sur le seuil de la vieillesse du sculpteur. Ils parlèrent aussi du manque de travaux, et enfin du chagrin ressenti par Schœnewerk que ses amis auraient abandonné.

De tout cela il n'y avait de réel que l'acte tragique connu de tous. Le pauvre halluciné avait agi sous l'influence d'un accès d'aliénation mentale , le deuxième, hélas ! dont il ait souffert.

Les assertions fantaisistes des journaux tombent d'elles-mêmes, quand on a connu quelque peu Schœnewerk, qui, loin de se sentir menacé par la vieillesse, avait conservé de sa maturité, avec ta vigueur physique, un caractère jeune et enjoué. Il n'eût pas été fondé à se plaindre du manque de travaux, puisqu'il a laissé inachevée une œuvre importante destinée à l'Opéra. D'ailleurs, quelques mille francs de rente, qu'il avait gagnés avec son ciseau, assuraient une indépendance suffisante à celui qui, comme lui, a les goûts simples et produit bien plus par amour de l'art que dans le but de ramasser une fortune. Enfin, jamais homme n'eut plus que lui d'amis véri-

tables, et c'était à la juste appréciation de ses qualités de cœur qu'il les devait, plus encore qu'à son talent si remarquable.

En présence des renseignements inexacts, donnés sur la fin de l'artiste de mérite qui vient de disparaître, nous avons cru qu'il était du devoir d'un ami de plus de cinquante ans de mettre au jour ce qu'il a pu rassembler de souvenirs, heureux qu'une offre bienveillante lui procure l'occasion de rappeler les travaux, si nombreux, qui ont grandi successivement la réputation de son malheureux ami.

Le caractère de Scbœnewerk le portait à l'exaltation des sentiments. Son imagination, vive et brillante, lui faisait sentir plus fortement qu'à d'autres les déceptions, si communes dans l'existence d'un artiste dont les œuvres sont sans cesse livrées au jugement du public. Dans cette lutte, tantôt contre l'indifférence, tantôt contre la critique malveillante, les victoires sont moins fréquentes que les défaites, et, pour certaines natures, vingt triomphes ne sauraient guérir la blessure d'un insuccès. Schœnewerk avait été désolé de la froideur avec laquelle avait été accueillie sa statue de Salomé exposée au Salon de 1885. C'est alors qu'il se sentit obsédé par les idées noires qui l'avaient hanté vingt ans auparavant.

On n'a pas perdu le souvenir de cette première épreuve.

L'artiste avait fait un voyage en Italie, durant les mois les plus chauds de l'année. Il était revenu avec une insolation fort grave, qui ne tarda pas à dégénérer en maladie mentale. Pendant deux ans et demi, il suivit un traitement dans la maison de Gharenton. Il en

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