L.-A. EUDE, J.-G. THOMAS, ETC
sortit parfaitement guéri, du moins nous l'avions tous pensé : l'avenir devait nous détromper cruellement. Il est certain, cependant, que c'est à dater de son retour à la raison qu'il donna ses meilleures œuvres, les plus gracieuses, celles qui font de lui l'un des interprètes les plus délicats de la beauté féminine.
Je ne sais plus quel ancien raconte qu'il répétait souvent à l'un de ses amis, connu pour son génie un peu rude : « Sacrifiez aux Grâces, les Grâces vous le rendront. »
On n'eut jamais besoin de donner semblable conseil à Schœnewerk. Avec son réel talent, plus aimable que vigoureusement accentué, il faisait gracieux, naturellement et simplement. Et qu'on n'aille pas croire que je veuille insinuer par là que la pensée ou que l'exécution fussent sans fermeté chez l'artiste ! En plusieurs circonstances, il prouva qu'il était capable d'unir la vigueur à l'élégance, comme par exemple dans son Lulli, dont le plâtre parut au Salon de 1874, le marbre au Salon de 1885, et qu'il ne devait pas voir à sa place définitive sous le péristyle de l'Opéra; son Mime dompteur (bronze, Salon de 1878 ); son buste de Victor Hugo ( marbre, Salon de 1878 ), destiné au foyer de l'Odéon, portrait qui restera l'expression la plus vraie de la physionomie du grand poète ; son Europe, figure colossale de la Fontaine du Trocadéro ( 1878 ), et plusieurs autres œuvres exécutées pour le Louvre, la Sorbonne, l'Hôtel de Ville, etc.
Il n'en est pas moins vrai que la caractéristique de son génie était la grâce. Il la portait dans sa con-
versation. C'était un agréable causeur, ayant souvent le mot heureux. Ses amis en ont gardé le souvenir.
Il racontait gaiement comment ses deux premiers maîtres lui avaient appris à « voir large » et à exécuter vite. Le jour même où Schœnewerk, qui n'avait jamais fait que du dessin linéaire à son école, entra dans l'atelier de Jollivet, son premier maître, celui-ci, décrochant le « masque de Cromwell », moulé sur nature, l'éclaira de façon à séparer largement les clairs et les ombres, expliquant à l'élève qu'il fallait cligner les yeux pour distinguer les masses, et il abandonna ensuite l'élève à ses méditations, devant une feuille de papier blanc. Au bout de quelques instants, le maître, en passant, jette un coup d'œil sur la feuille. Il y avait, à la vérité, peu de chose de fait, mais cela valait presque un chef-d'œuvre ! Schœnewerk s'était borné à dessiner la verrue que le masque porte auprès du nez ! Elle se détachait en noir au milieu du papier, vierge de toute autre indication. La colère du maître, qui voyait ses préceptes si peu compris, fut grande, et la façon dont il malmena le malheureux élève fut assez forte pour que celui-ci s'appliquât à « voir large » pendant tout le cours de ses études.
Son second maître, De Triqueti, très travailleur lui-même, trouvait toujours que l'élève perdait son temps. Lorsqu'il devait sortir, il ne manquait jamais de lui laisser ses recommandations : ((Vous allez terminer ce torse, lui disait-il, vous prendrez ensuite la tête de la Vénus de Milo, après quoi vous ferez cette main écorchée, ou le pied qui est à côté. Je ne rentrerai qu'après déjeuner. » L'élève se mettait à la besogne