L.-A. EUDE, J.-G. THOMAS, ETC
conquise, eut la malencontreuse idée d'aller visiter l'Italie, pour jouir enfin de la contemplation d es chefsd'œuvre de l'art sur leur terre classique. Il croyait se préparer de grands plaisirs pour le présent, des souvenirs agréables pour l'avenir : il ne se préparait que le plus affreux malheur, la perte de la raison qui entraîna sa réclusion dans une maison d'aliénés !
Sa folie fut une folie triste. Il croyait voir partout des ennemis, et ne s'occupait que de sa mort. Quand j'allais lui rendre visite, à cette époque, il passait l'heure du « parloir » à me prendre les mains en pleurant, et à me demander pardon de sa trahison envers moi.
— Quelle trahison ? lui demandais-je.
— Ah ! tu le sais, me répondait-il, mais au reste tu seras bientôt vengé... on va me guillotiner !
Mes dénégations ne réussissaient pas à changér le cours de ses idées. Tous mes efforts pour le calmer étaient inutiles.
Il resta trente mois à Gharenton, mais, déjà longtemps avant sa sortie, il semblait avoir repris possession de lui-même. Il s'amusait à modeler des sujets religieux pour les sœurs de l'infirmerie, et les médaillons des médecins et de certains pensionnaires de rétablissement. Son humeur d'autrefois était revenue. Pour tout le monde, il était guéri.
Il est incontestable que jamais il n'eut plus de talent que depuis cette époque funeste. Il donna successivement, je devrais dire coup sur coup, des œuvres d'un mérite reconnu. L'Enfant sur un cygne ( 1869 ), marbre d'une finesse et d'un goût charmants, avait renoué la chaîne de ses succès. La même
année, V Enlèvement de Déjanire, bronze colossal qui orne une fontaine à Rouen, montrait l'artiste sous une face plus sévère. Puis, il revenait à ses conceptions préférées. Préoccupé des souvenirs mythologiques et pénétré du précepte du maître qu'il aimait:
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques,
cherchant à allier les idées modernes aux données classiques des anciens, l'artiste mettait au jour sa Myrtho (1872), actuellement au musée de Nîmes, l'incarnation d'une des plus ravissantes images évoquées par la muse deChénier.
Elle est morte, Myrtho, la jeune Tarentine,
avait dit André Chénier dans sa tristesse. Schœnewerk a su retrouver, sous les flots, le corps aux harmonieuses proportions qu'avait pleuré le poète, et, si le génie de la Grèce est moins entré dans le marbre du statuaire que dans les syllabes magiques du chantre inspiré, on doit reconnaître du moins que cette figure poétique ne les dépare pas, et laisse dans l'imagination l'impression touchante qu'avait éveillée le poète. Je sais bien que plusieurs ont critiqué la pose de la figure, et j'admets qu'elle soit critiquable. Les (( naturalistes » ont beau jeu contre les lignes, trop cherchées peut-être, d'une autre école, mais quand il s'agit d'élévation de pensée et de style, le naturalisme, selon nous, n'a que peu de chose à voir, et cette charmante statue n'en restera pas moins une interprétation hors ligne des vers d'André Chénier.
Immédiatement après, paraissait l'œuvre qui le mit <k à la mode », cette Jeune fille à la fontaine (1873),