‹ Les maîtres peints par eux-mêmesChapitre 114 sur 116 · L.-A. EUDE, J.-G. THOMAS, ETC · texte numérisé non relu

L.-A. EUDE, J.-G. THOMAS, ETC

<( Je suis très flatté, je vous assure, que l'on ait songé à moi pour le poste dont vous m'entretenez ; mais vous connaissez sans doute la situation de ma pauvre femme. Les médecins, les spécialistes s'obstinent à me dire que son mal est incurable ; cependant, je ne puis croire les médecins, et je ne saurais me résoudre à me séparer d'elle. Si elle était morte, je changerais de langage. L'éloignement de Paris me deviendrait alors salutaire. Mais, tant qu'elle vivra, je cesserais de m'estimer moi-même si je l'abandonnais ! »

Ma visite se prolongea. Schœnewerk fut incapable d'aborder avec moi d'autres sujets. Par une pente irrésistible, il se reprenait à parler de son amie :

c Voyez, me dit-il, en indiquant la statue placée près de lui ; voyez, je n'ai pas le courage de découvrir ce modèle et de reprendre l'ébauchoir. Penser à elle ! Aller la voir! Rentrer ici pour y vivre de mes souvenirs, voilà désormais toute mon existence. Je n'ai pas la force de faire plus. »

J'essayai de lui relever l'àme. Je n'y parvins pas. Mes paroles restèrent impuissantes devant cette intime et profonde douleur que je comprenais trop bien, hélas !

Cette entrevue ne fut pas la dernière. Je rencontrai Schœnewerk en diverses circonstances, ultérieurement à la visite que je viens de rappeler. M'ayant fait le confident de son chagrin, il me parla chaque fois, tantôt avec abandon, tantôî avec une exaltation morne et inquiétante, de la maladie de sa femme. Le spectacle de la folie, la solitude à laquelle répugnait son caractère, naturellement enjoué, devinrent une

obsession croissante, et précipitèrent la fin lamentable de Schœnewerk.

Bonnassieux,

Statuaire, membre de l'Institut.

HENRI GHAPU

Page 1