DE L'ARC DE TRIOMPHE DE VÉTOILE
Rapport fait à Son Excellence le Ministre de l'Intérieur sur remplacement le plus propre à Vérection d'un Arc de Triomphe .
Monseigneur,
Conformément à votre invitation, la Commission s'est réunie pour examiner la nouvelle question que vous lui avez soumise :
Y a-t-il dans Paris, ou à Vune de ses entrées , un point plus propice à Vérection d'un Arc de Triomphe que la place formée par la réunion du boulevard, de la rue Saint- Antoine et de celle du Faubourg ?
I. Aucun des points de la circonférence de Paris n'est propre à Vérection d'un Arc de Triomphe. — Elle a commencé son examen par les points de la circonférence de la nouvelle enceinte de Paris qui pourraient appeler l'attention ; ces points, en commençant par le sud-est, sont :
1° La tête méridionale du pont d'Austerlitz.
2° La barrière des Gobelins.
3° Celle de la rue d'Enfer.
4° L'extrémité du Champ-de-Mars, vers la rivière. 5° La barrière de l'Étoile ou de Ghaillot. 6° La barrière du Trône.
Nul doute que ces différents points, répondant à de grandes routes, et formant les principales entrées de la ville, ne fussent absolument susceptibles de recevoir des Arcs de Triomphe ; on ne peut même dissimuler que la barrière du Trône, et, plus spécialement encore celle de l'Étoile, n'offrent assez d'avantages pour que plus d'une fois des architectes distingués y aient projeté de pareils monuments ; mais ces deux points ont, ainsi que tous les autres placés à la circonférence, l'inconvénient d'être hors la ville, pour ainsi dire, trop éloignés du centre de la circulation, et de la route que tiennent ordinairement les cortèges et les marches militaires dans les cérémonies publiques ; inconvénient très grave et qui empêche la commission de proposer le choix d'aucun de ces points.
II. Ceux de V intérieur de la ville ne sontguères plus favorables. — L'intérieur de la ville ne présente guères plus de ressources ; la plupart des places publiques ayant déjà une destination ou étant disposées et décorées de manière à ne point admettre un monument de ce genre. Les points sur lesquels on pourrait jeter les yeux se réduisent à ceux-ci :
1° Le boulevard des Capucines, en face de la nouvelle rue dirigée sur la place Vendôme.
DUFOURNY, HEURTIER
2° Le boulevard des Italiens, au droit de la rue de Richelieu.
3° L'entrée de la place de Thionville, du côté du Pont-Neuf.
4° L'extrémité de l'esplanade des Invalides, vers la rivière.
5° La demi-lune du centre des Champs-Elysées, à la croisée de la grande avenue et de celle des Veuves.
Mais une revue successive de chacune de ces positions a convaincu la commission qu'il n'y en a aucune d'entièrement satisfaisante, et que chacune, au contraire, prête à des objections qui se présentent en foule, et qu'elle s'abstiendra de détailler parce qu'elles sont aisées à pressentir.
III. Ventrée de la Place de la Concorde, vers le Pont, est le point à préférer. — Un seul emplacement lui a paru, après l'examen le plus mûr, réunir, à bien des égards, les conditions requises, et mériter, sous tous les rapports, la préférence sur ceux qui ont été jusqu'à présent ou pourraient être par la suite proposés ; c'est l'ouverture de la place de la Concorde, du côté du pont, précisément au droit du fossé qui ferme cette place, et au point coté A sur le plan cijoint1, qui est le point de rencontre de l'axe de la place et du pont de la Concorde, avec celui prolongé de la terrasse de l'eau des Tuileries.
1. Nous n'avons pu découvrir le plan annexé à la minute originale de ce rapport, mais le texte en est suffisamment clair pour qu'on ne regrette pas outre mesure la perte de cette pièce.
Les avantages d'une telle position sont évidents et faciles à saisir.
D'abord, un Arc de Triomphe, élevé sur ce point, servirait à marquer l'entrée principale de la place de la Concorde qui, de ce côté, est beaucoup trop vague, et ne présente aucune ligne assez élevée pour arrêter la vue.
Il formerait à la fois un point de vue intéressant pour le Palais du Corps-Législatif et pour le pont ; pour la place et l'édifice de la Madeleine; pour les Champs-Élysées et pour la superbe terrasse de l'eau ; et, pouvant être aperçu des deux rives de la Seine, depuis Passy jusqu'au Pont-Neuf, c'est-à-dire dans une étendue de plus d'une lieue ; le monument contribuerait à enrichir l'aspect de ce magnifique canal.
Ce point est des plus fréquentés de la capitale ; il sert de communication journalière aux deux quartiers les mieux habités : le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré. C'est par là que passent le magistrat et le militaire, le conseiller d'État et le ministre qui vont à leurs fonctions, et l'Empereur, lorsque, accompagné de son cortège, il se rend au Corps-Législatif.
Les jours de fête, le concours y est immense, ce lieu étant le passage nécessaire de tout ce qui de Paris se rend à Saint-Cloud, à Meudon, à Versailles, aux Champs-Élysées ; le monument y deviendrait alors l'objet de la curiosité et de l'admiration des citoyens qui, libres d'affaires, s'arrêteraient pour le contempler à loisir.
Enfin, ce point devant être regardé comme la tête et le commencement des anciens boulevards, l'érec-
DUFOURNY, HEURTIER
tion d'un Arc de Triomphe y devient indispensable, afin que, dans les circonstances solennelles, les cortèges militaires, après s'être formés au Champ-de- Mars, puissent, au commencement de leur marche, défiler sous un Arc de Triomphe, pour se déployer ensuite sur cette magnifique avenue des Boulevards, si favorablement disposée pour devenir notre voie triomphale.
Il serait facile et peu dispendieux d'élever par la suite sur les piédestaux établis sur les piles du pont, ainsi que sur les guérites qui bordent la place, des trophées, des statues, ou tout autre ornement propre à donner le caractère triomphal à tout cet ensemble, que pourrait animer encore une statue équestre, érigée au centre, et deux fontaines placées aux points B et G de la place.
C'est ainsi que", par le seul choix de l'emplacement indiqué, le Gouvernement arriverait en peu de temps à compléter et à lier toutes les parties de l'ensemble le plus magnifique qui existe.
C'est ainsi qu'à peu de frais, et par l'érection d'un seul monument, la ville de Paris se trouverait, à l'instar de l'ancienne Rome, enrichie d'un pont, d'un arc et d'une voie consacrée aux marches triomphales.
A ces considérations déterminantes, si Votre Excellence ajoute celle de l'activité qui pourrait immédiatement être mise dans les travaux, que nul obstacle ne paraît retarder, et l'accélération de jouissance qui en résulterait, elle demeurera persuadée avec la commission : « Qu'aucun autre point, de la circonférence ou de l'intérieur de Paris, n'offrant les mêmes avantages que le point indiqué de rentrée de la place
de la Concorde du côté du pont, c'est ce point qui, sous tous les rapports de goût, de convenance et de célérité, mérite d'être préféré pour l'érection d'un Arc de Triomphe.
Heurtier. — L. Dufourny. — Dejoux.
Fait à Paris, ce 15 avril 1806.
Bibliothèque d'Angers. Manuscrits, n° 1048. — Les conclusions de ce rapport ne furent pas maintenues par les membres de la Commission. Il y eut retour d'opinion. Les commissaires savaient, par expérience peut-être, qu'on ne heurtait pas sans péril les plans de l'Empereur. Or, celui-ci avait songé à placer l'Arc de triomphe « à l'entrée des boulevards du côté de la rue Saint-Antoine ». Proposer un autre emplacement, sans y mettre toutes les formes voulues, sans marquer la condescendance que des sujets avisés, sinon convaincus, devaient garder à l'égard du souverain, parut aux signataires du rapport précédent un acte d'audace qu'il fallait atténuer. C'est alors que, dans une seconde pièce, la Commission se déjugea. Elle proposa d'ériger l'Arc auprès du canal Saint-Martin, le monument devant faire face aux boulevards Bourdon et Contrescarpe, dont le tracé avait été décrété en février 1806. Pauvres commissaires! En abdiquant, sous l'impression de la crainte, ils ne gagnèrent pas le ministre à leur cause. Champagny jugea le codicille moins sensé que ne l'était le testament, c'est-à-dire le rapport étendu, réfléchi, raisonné qu'il avait reçu.
Il soumit, pour la forme, cette dernière proposition au Conseil des Bâtiments, qui ne l'approuva pas. Puis, prenant la plume, Champagny rédigea son rapport à l'Empereur. On va voir qu'il ne marqua guère de respect pour les conclusions des commissaires. Le ministre semble mettre quelque malice à détruire les projets des trois
DUFOURNY, HEURTIER
artistes. Ne lui gardons pas rancune, car, s'il a substitué un plan, qui lui était personnel, à celui de la Commission, nous sommes juges de l'excellence de ce plan. C'est à Champagny, et à lui seul, qu'est dû le choix de l'emplacement de l'Arc de l'Étoile. On va voir avec quelle diplomatie le ministre de l'Intérieur sut plaider la cause qu'il avait à cœur de faire réussir.
Rapport à V Empereur et Roi.
Sire, Par l'article 2 de votre décret du 18 février de cette année, vous avez ordonné qu'il serait élevé un Arc de Triomphe à la gloire de nos armées , à Ventrée des boulevards^ du côté de larue Saint- Antoine.
Je viens rendre compte à Votre Majesté des mesures que j'ai prises pour que cette disposition soit convenablement exécutée.
A peine les artistes connurent-ils vos magnanimes intentions, qu'ils s'empressèrent de m'adresser des projets d'Arc de Triomphe, de Monuments de toute espèce. Embarrassé du choix, je crus devoir m'en rapporter à une commission composée de quatre architectes distingués, et de deux sculpteurs pris dans l'Institut *.
Je ne me contentai pas de les consulter sur le choix d'un projet d'arc de triomphe; je les chargeai de désigner avec précision, sur le plan, le lieu qu'il devait occuper.
Je n'appris point sans quelque surprise quel était l'emplacement que la commission proposait de choi-
1. MM. Gondoin, Heurtier, Dufourny, Thibault, architectes; Roland, Dejoux. sculpteurs.
sir pour ce monument. Ce n'était point l'entrée du boulevard, comme je l'avais pensé, d'accord avec les auteurs des projets ; ce n'était point non plus l'entrée du faubourg Saint-Antoine, comme semblait l'indiquer le Décret Impérial : elle préférait à ces deux points le milieu d'une place qu'elle supposait projetée sur le terrain de la Bastille. Cet emplacement est désigné par la lettre C sur le plan joint à ce rapport. En proposant ce point, la commission demandait que Tare de triomphe fût parfaitement carré, et que ses quatre façades offrissent la même décoration d'architecture, et, en effet, il eût été toutà-fait inconvenant de placer ainsi, isolément, au milieu d'une place, un monument de forme parallélogramme.
Les motifs du choix de la commission pour le placement au point C du monument étaient :
1° Qu'il ferait face non seulement à l'ancien boulevard du Temple, mais même aux deux nouveaux boulevards qui vont être plantés sur les rives de la gare que l'on creuse en ce moment.
2° Qu'il se trouverait à peu près sur l'alignement des deux rues de Saint-Antoine et du faubourg, dont le redressement est indispensable et peut être exécuté promptement, mais à grands frais ; qu'à la vérité, il se présenterait très obliquement au boulevard, et qu'il ne se trouverait même parfaitement d'équerre sur aucune des lignes capitales auxquelles il devrait répondre, telles que celles de la rue Saint- Antoine et du faubourg ; mais que la grande distance à laquelle se trouverait l'édifice de tous ces points, et le peu d'étendue des lignes que présenteraient ses
DUFOURNY, HEURTJER
façades, diminueraient de beaucoup l'apparence de ce défaut, et que l'œil le plus exercé aurait peine à s'en apercevoir.
3° Enfin, que le monument serait vu dans sa totalité depuis l'extrémité du boulevard du Temple jusqu'à la tête du pont d'Austerlitz, du côté du jardin des Plantes.
Aucun de ces motifs ne m'avait paru même spécieux, et le Conseil des Bâtiments civils, auquel je renvoyai l'avis de la commission, les combattit par les raisonnements que j'avais prévus.
D'abord, le monument demandé par la commission, devant être carré, perdait absolument le caractère d'Arc de Triomphe; et, quoique l'on trouve un exemple chez les anciens d'un édifice dont les quatre côtés sont égaux, et que nous avons improprement appelé arc de triomphe, il n'en est pas moins certain qu'isolé au centre d'une place, un édifice, parfaitement carré et ouvert de tous côtés, aurait bien moins l'apparence d'un arc de triomphe que d'un portique ou d'un temple. D'ailleurs, un monument carré doublerait au moins les frais de construction, et surtout de sculpture, et, dans un édifice qui doit coûter plusieurs millions, cette considération n'est pas à négliger.
Mais, en supposant que le redressement de la rue Saint-Antoine et du faubourg s'exécute (ce qui peutêtre sera différé d'un grand nombre d'années) et que l'on parvînt à faire passer l'axe de ces rues par le milieu du monument, ainsi que l'espère la commission, le monument ne serait pas encore vu de très loin, ni de l'un ni de l'autre côté. En effet, la rue
Saint-Antoine, un peu avant la rue de Beautreillis et le faubourg, un peu après la rue Le Noir, éprouvent une courbure à laquelle il est impossible de remédier.
Nul doute que ce ne soit pour le boulevard principalement que l'arc de triomphe doit être érigé ; et dans le projet de la commission l'axe du boulevard n'aboutit à aucune des entrées du monument ; il en frappe une extrémité et presque un des angles. Le spectateur n'apercevrait donc du boulevard qu'une masse informe, sans aucun jour.
M. Crétet partage mon opinion sur l'inconvénient de cette position.
Le Conseil des Bâtiments était d'avis, ainsi que la majorité des artistes qui ont présenté des projets, d'élever l'arc de triomphe au point A du plan, à l'entrée des boulevards, et, si ce point n'était pas agréé, il préférerait encore, au point C du milieu de la place, le point B, à l'entrée du faubourg Saint-Antoine.
La commission, au contraire, persiste à proscrire ces deux emplacements, mais surtout l'emplacement A, à l'entrée des boulevards. Elle objecte qu'à ce point l'arc ne sera plus un monument, mais une porte sous laquelle on passera avec indifférence, sans même la remarquer ; qu'il faut être obligé de se détourner, de s'arrêter pour considérer un monument, pour qu'il fasse quelque impression sur l'esprit ; que d'ailleurs Tare touchera pour ainsi dire aux maisons voisines, surtout à la maison Beaumarchais, et que ce cadre mesquin, dans lequel il paraîtra resserré, en atténuera l'effet; qu'enfin, placé au point A, il se trouverait précisément à la chute d'une pente
DUFOURNY, HEURTIER
d'environ dix pieds, qui, du boulevard, ne permettrait de l'apercevoir que de haut en bas ; qu'il semblerait écrasé, anéanti, etc.
Il est bien facile de répondre à toutes ces objections.
Un arc de triomphe n'est pas seulement un monument, il faut aussi qu'il ait au moins l'apparence de l'utilité. Lorsque, sous les portes, il passe avec affluerice des hommes, des voitures, surtout des militaires, c'est précisément ce que veut l'autorité qui en a ordonné l'érection. Qu'importe, au reste, que des bâtiments particuliers se trouvent sur ses côtés ? L'essentiel est que, devant ses deux grandes faces principales, il n'y ait rien qui empêche de les considérer, et que Ton puisse voir assez loin au travers de ses trois portes.
Sans doute, ce serait un inconvénient dans la position de l'arc de triomphe au point A, s'il était vrai que du boulevard on ne pût l'apercevoir que du haut en bas. Mais il n'est pas vraisemblable que cet effet doive résulter d'une pente de dix pieds sur toute la longueur du boulevard Saint-Antoine. Elle doit être presque insensible, comparée à la hauteur du monument.
Je viens d'avoir l'honneur de vous exposer, Sire, les différentes opinions qui se sont élevées sur l'emplacement de l'arc de triomphe. Votre Majesté a pu voir qu'elles étaient très divergentes. S'il doit être près de la place Saint-Antoine, nul doute que sa position, à l'entrée des boulevards, ne soit celle qui lui convienne davantage ; cet avis est celui des membres du Conseil des Bâtiments civils et d'un grand nombre
d'artistes. Mais Paris, dans son enceinte et dans sa vaste circonférence, ne présente-t-il pas une position encore plus avantageuse ? C'est ce qu'il est convenable d'examiner ; c'est ce sur quoi j'ai appelé l'attention de la Commission. Je rends compte à Votre Majesté de son opinion et de la mienne.
Dans V intérieur de Paris, il est assez difficile de trouver un emplacement favorable. La plupart des places publiques ayant déjà une destination, ou étant disposées et décorées de manière à ne point admettre un monument de ce genre, les points sur lesquels on pourrait jeter les yeux se réduisent à ceux-ci :
1° Le boulevard des Capucines, en face de la nouvelle rue dirigée sur la place Vendôme ;
2° Le boulevard des Italiens, au droit de la rue de Richelieu;
3° L'entrée de la place de Thionville, du côté du Pont-Neuf ;
4° L'extrémité de l'esplanade des Invalides, vers la rivière ;
5° La demi-lune du centre des Champs-Elysées, à la croisée de la grande avenue et de celle des Veuves ;
6° L'entrée de la place de la Concorde, vers le pont.
Une revue successive de chacune de ces positions convaincrait facilement qu'il n'y en a aucune d'entièrement satisfaisante, pas même la dernière, que l'on m'a souvent indiquée comme très favorable. Je détaillerai cependant les motifs que l'on m'apportait à cette préférence.
Un arc de triomphe, disait-on, élevé sur la place de la Concorde, en face du pont, servirait à marquer l'entrée principale de cette place qui, de ce côté, est
DUFOURNY, HEURTIER
beaucoup trop vague, indéterminée; il fournirait un point de vue pour l'entrée du Corps-Législatif, pour le pont, pour la place et l'édifice que l'on construira sur le terrain de la Madeleine. D'ailleurs, le pont est un des plus fréquentés de la capitale par le militaire et le magistrat, et c'est surtout le passage de Votre Majesté, lorsqu'elle se rend au Corps-Législatif et au Champ-de-Mars. Cette route deviendrait vraiment la Voie triomphale. Enfin on pourrait, dès à présent, y travailler sans être obligé d'abattre aucun édifice ; l'emplacement est tout préparé.
Voyons maintenant s'il n'y aurait point à quelquesunes des entrées de la capitale de meilleures positions pour ce monument.
En examinant à la circonférence de la nouvelle enceinte de Paris les points qui pourraient appeler l'attention, on trouve, en commençant par le Sud-Est:
1° La tête méridionale du pont d' Austerlitz ;
c2° La barrière des Gobelins ;
3° Celle de la rue d'Enfer;
4° L'extrémité du Champ-de-Mars, vers la rivière; 5° La barrière de l'Étoile ou de Chaillot; 6° La barrière du Trône.
Nul doute que ces différents points, répondant à de grandes routes et formant les principales entrées de la ville, ne pussent être très convenablement ornées par des arcs de triomphe. Mais on ne peut dissimuler que tous ces points n'offrent le grave inconvénient d'être, pour ainsi dire, hors de la ville, d'être trop éloignés du centre de la circulation, et de la route que tiennent ordinairement les cortèges et les marches militaires, dans les cérémonies publiques.
Cependant, cet inconvénient n'existerait pas, pour ainsi dire, si Ton choisissait la Barrière de Ghaillot ou de l'Étoile. Ce point fait, en quelque sorte, partie du plus beau quartier de Paris, puisqu'il y est joint par une promenade, les Champs-Elysées. Un arc de triomphe à l'Étoile fermerait, de la manière la plus majestueuse et la plus pittoresque, le superbe point de vue que l'on a du château impérial des Tuileries. Cette barrière, d'ailleurs, est très fréquentée par les citoyens de toutes les classes qui vont respirer l'air de la campagne, les jours de fête, et se reposer dans la promenade publique la plus voisine de Paris, le bois de Boulogne.
Je ne dois pas dissimuler que l'on craint que cet arc de triomphe, placé au milieu des deux pavillons qui servent de barrières, et qui.de loin, ressemblent à deux temples, ne nuise au bel effet de ces pavillons, ou n'en soit lui-même écrasé. Mais il me semble qu'il y aurait encore assez d'espace entre les pavillons et le monument pour que l'on pût apercevoir des deux côtés un grand arc de l'horizon, et, conséquemment, ces édifices se dessineraient, tous les trois, bien distinctement sur le ciel, et l'effet des uns ne pourrait empêcher l'effet de l'autre. Au reste, c'est ce qu'il serait très facile de vérifier par l'érection d'un simulacre quelconque du monument, avant de procéder à sa construction.
Il ne faut pas aussi se dissimuler que cet arc, supérieur à tout ce qu'on a fait jusqu'à présent dans ce genre, exigerait qu'il eût pour cette position des dimensions presque colossales, et qui en augmenteraient la dépense. Mais que d'avantages dans cette
DUFOURNY, HEURTIER
position ! Le monument serait vu de très loin et ne cacherait aucun point de vue. On l'apercevrait des hauteurs de Neuilly, on le verrait de la place de la Concorde. Il frapperait d'admiration le voyageur entrant à Paris, car des monuments de ce genre font bien plus d'effet à une grande distance, en laissant un champ plus libre à l'imagination ; il imprimerait, à celui qui s'éloigne de la capitale, un profond souvenir de son incomparable beauté. Et, regardant le palais de Votre Majesté, comme le centre de Paris, ainsi que Paris est le centre de l'Empire, ce monument serait vu du centre de la capitale, il serait vu de la place la plus spacieuse et la plus régulière, et de la promenade la plus fréquentée, et cependant il ferait l'entrée de la ville, véritable destination des monuments de ce genre. Quoique éloigné, il serait toujours en face du triomphateur; Votre Majesté le traverserait en se rendant à la Malmaison, à Saint- Germain, à Saint-Cloud même, et à Versailles, en prenant la route du Bois de Boulogne, que son agrément peut faire préférer.
Si Votre Majesté s'arrêtait à cette idée, je lui proposerais cependant de ne pas laisser sans décoration le quartier Saint-Antoine, qu'Elle a déjà embelli par une promenade et par un pont. Gela peut être fait sans une grande dépense. L'entrée de Paris par la rue du faubourg Saint-Antoine, correspondant à l'allée de Vincennes, est une des plus magnifiques de Paris. Deux colonnes colossales en sont un digne ornement, et, quoique faites à moitié, produisent un effet pittoresque. Que Votre Majesté les fasse achever, qu'on y mette des ornements analogues à cette im-
mortelle campagne qui a décidé du sort de l'Europe, alors les deux principales entrées de Paris retraceront ce glorieux événement, dont chaque pas fait en France rappellera de plus en plus le souvenir.
Votre Majesté pourrait assigner cette dépense sur le quart réservé du produit des coupes de bois des communes.
Je supplie Votre Majesté de faire connaître quelle est celle de ces différentes pensées qu'Elle adopte.
Je suis, avec un profond respect, Sire, de Votre Majesté Impériale et Royale, le très obéissant, très dévoué et très fidèle serviteur et sujet.
Le Ministre de l'Intérieur, Champagny.
Quand une chose est faite et bien faite, on ne s'inquiète guère de savoir ce qu'elle a coûté de recherches, d'études patientes, de discussions amiables. L'arc de triomple de l'Etoile est l'un des monuments les plus imposants de la capitale. La place qu'il occupe ajoute à son caractère grandiose. La pensée ne vient à personne qu'on eut pu l'ériger, avec raison, sur un point de Paris autre que celui qu'il occupe. Cependant, en 1806, on n'était pas fixé. Les avis étaient partagés. L'Empereur penchait pour le faubourg Saint-Antoine; Champagny, ministre de l'Intérieur, songeait à la barrière de Chaillot, mais il était difficile au ministre de heurter de front, dans ses plans, le vainqueur d'Austerlitz. Champagny chercha des auxiliaires, j'allais dire des complices. Il fit nommer une commission de six personnes, choisies parmi les membres de l'Institut. Vaine tentative. La commission ne fit que jeter du désarroi. Elle eut son plan, qui n'était pas celui de l'Empereur, et
DUFOURNY, HEURTIER
qui contrecarrait le projet de Ghampagny. Nous avons parlé de ces hésitations, de ces divisions passionnées au cours de la notice sur l'Arc de l'Etoile insérée par nous dans YInventaire des richesses d'art de la France.