VINCENT
s'aperçoit dans votre lettre. Cette remarque m'a fait naître la pensée de vous engager à écrire à Son Excellence le Grand-Chancelier de la Légion d'honneur. Il vous a donné des marques d'une grande bienveillance, et je suis convaincu qu'en remplissant envers lui ce que je crois un devoir, vous ferés, en même temps, beaucoup plus pour votre père que quelqu'autre personne que ce soit; je vous engage d'autant plus vivement à cette démarche, que je n'ai aucun titre auprès de S. E. qui puisse motiver de ma part de nouvelles sollicitations, à moins que quelque circonstance favorable, et que je ne dois attendre que du hazard, me mît à portée de les renouveller auprès de lui, ainsi que je l'ai fait antécédemment. Je le répète, Monsieur, je crois cette démarche, de votre part, et dans Tordre des convenances et dans celui de vos intérêts. M. Pajou, à qui j'ai communiqué ma pensée à cet égard, m'a paru parfaitement de mon avis.
Adieu, Monsieur. Recevés l'assurance de ma parfaite estime. Vincent.
Ne disons jamais de mal de notre temps, faisons plus : honorons le passé dans ce qu'il a d'aimable et de grand. Le peintre Vincent, ancien membre de l'Académie royale de peinture, élu professeur le 31 mars 1792, peu avant le renversement de l'institution fondée sous Louis XIV, était âgé de soixante-six ans lorsqu'il traça les lignes que nous publions. Vincent, membre de l'Institut, avait témoigné au jeune David un intérêt tout paternel, lorsque celui-ci travaillait à l'École des Beaux-Arts. « Peu après l'obtention de mon deuxième grand prix, a écrit David, le peintre Vincent, se trouvant à l'Institut, auprès de M. de Lacépède,
lui parla longuement de mon amour de Fart, et, sans doute aussi, de mon peu d'aisance : M. de Lacépède me fit remettre, de la manière la plus délicate, avant mon entrée en loge, en 1811, un billet de cinq cents francs. » (David d'Angers, etc., t. I, p. 133.) Le lauréat du prix de Rome, ainsi secondé par Lacépède, ignora jusqu'en J820 le nom de son bienfaiteur. Ce détail a son importance. En effet, la lettre de Vincent nous apprend que Pierre-Jean David a non seulement entretenu le peintre de la marche qu'il donne à ses études en Italie, mais des confidences plus intimes ont été faites par le pensionnaire de l'Académie de France à son correspondant de l'Institut. David est préoccupé de la situation précaire de son père, Pierre-Louis David, sculpteur sur bois à Angers. Peut-être ce modeste artiste a-t-il réclamé de son fils quelque secours nécessaire ? Dans l'embarras où il se trouve, Pierre-Jean David a osé demander un conseil à Vincent. Il s'est enquis de ce qu'il y aurait de possible, afin d'alléger la misère du vieillard, qui là-bas végète dans son atelier désert. Et Vincent de répondre au jeune artiste que son projet dépasse la compétence du membre de l'Institut, mais doit être soumis à Son Excellence le Grand Chancelier de la Légion d'honneur. Or, cette Excellence, c'est Lacépède. Vincent n'a pas omis, au surplus, de faire part à David de l'affectueux intérêt que lui porte Lacépède ; toutefois, il n'a pas voulu révéler à l'obligé toute l'étendue de la sollicitude du bienfaiteur, mais il en a dit assez pour que David ose exposer la situation de son père à Son Excellence le Grand Chancelier, celui-là même dont on a dit plus tard avec justesse que, « malgré les dons de la fortune, il ne fut jamais riche, sa bienveillance étant au service de tous les besoins ». Le ton de la lettre de Vincent révèle un homme de sens, de cœur et un lettré. L'autographe est entre nos mains.