‹ Les maîtres peints par eux-mêmesChapitre 55 sur 116 · MADEMOISELLE MARS · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE MARS

GÉLIMËNE EN SUPPLIANTE

Au comte Turpin de Crissé.

Ce 21 août 1828.

Monsieur le comte,

Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je m'empresse d'y répondre. Mon congé, il est vrai, est expiré le 15, et comme je mets une exactitude scrupuleuse à remplir mes devoirs, je serais déjà à Paris, si je n'avais écrit, il y a huit jours, à M. Albertin, pour le prier de m'obtenir une prolongation jusqu'au 1er septembre. Voici les raisons qui me la faisaient demander : Je pouvais très facilement remplir, dans l'espace de deux mois, les engagements que j'avais contractés. Mais, à Londres, j'appris l'événement affreux qui venait de frapper ma famille. Un malheur si inattendu réveillant en moi de douloureux souvenirs, je restai plusieurs jours hors d'état de jouer. J'aurais voulu, dès ce moment, revenir à Paris, mais le directeur eût été obligé de rendre l'argent d'une souscription considérable; il s'opposa formellement à mon désir; il me fallut donc continuer mes représentations.

Pour me rendre à Lyon, il fallait passer par Paris; je n'y restai qu'un jour, pour aller embrasser ma sœur, et pleurer avec elle la fille qu'elle venait de perdre, et que je regardais comme la mienne. J'arri-

vai à Lyon très promptement, et la fatigue du voyage, le chagrin, le bouleversement que je venais d'éprouver me rendirent bien malade. Je ne pus commencer mes représentations qu'au bout de quatre jours. M. Singier, directeur du théâtre de Lyon, avait depuis longtemps annoncé à ses abonnés qu'il avait traité avec moi; je ne pouvais donc pas lui proposer de rompre mon engagement, le résultat de cela aurait été beaucoup de bruit, et la perte du directeur.

Toute malade que j'étais, je jouai; mais, quoique pressant mes représentations, je vis qu'il me serait impossible d'avoir fini au 15. Sachant M. de La Rochefoucauld absent, je crus que je devais m'adresser à M. Albertin, et je lui écrivis pour lui demander de m'obtenir, des membres du Comité de la Comédie française, cette prolongation que je demande aujourd'hui à vous, Monsieur le comte. Pour justifier cette faveur que je sollicitais, je rappelais à M. Albertin que n'étant forcée qu'à jouer dix représentations par mois, souvent on m'en demandait douze, quatorze, et quelquefois quinze, et que jamais je ne refusais. Depuis la mort de Talma, surtout, mon travail à la Comédie a été très suivi et fatigant. Les registres sont là pour certifier ce que je dis. Une fois rentrée, mon temps appartient tout au théâtre, et jamais je ne demande, ou ne prends, pour raison de santé, ou sous tout autre prétexte, de ces petits congés de huit ou quinze jours, qui, en se renouvelant, font des mois au bout de l'année; ce qui arrive fréquemment à la Comédie. Je joue toujours dans deux pièces. Enfin, Monsieur le comte, il me semble que je ne

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