MADEMOISELLE MARS
ferais pas plus si j'étais une aspirante au titre de sociétaire . Ensuite , tous mes rôles , à une très petite exception, sont doublés, ou peuvent l'être. On va jouer deux ouvrages nouveaux dans lesquels je ne suis pour rien ; il serait possible même qu'étant à Paris, je fusse forcée de me tenir tranquille; je vous demande donc cette grâce, et j'espère, Monsieur le comte, que vous ne me la refuserez pas. M. Albertin peut mieux que personne vous dire que je puis rendre au centuple ce que je recevrai dans ce moment; puisque souvent je donne au-delà de ce que je dois. J'espère qu'on ne me tiendra pas rigueur, et je sollicite à la fois votre justice et votre intérêt , auquel je serai heureuse de devoir quelque chose.
Je vous demande grâce pour cette longue lettre, mais il était nécessaire de vous instruire de quelques détails que peut-être ignoriez-vous ?
Daignez agréer, Monsieur le comte, l'assurance de ma haute considération,
Mars.
Cabinet Turpin de Crissé. — Lancelot-Théodore, comte Turpin de Crissé, peintre et collectionneur, membre libre de l'Académie des Beaux-Arts, remplit sous la Restauration les fonctions d'inspecteur général des Beaux-Arts. C'est à lui que s'adresse Mlle Mars dans la lettre qui précède. L'artiste est à Lyon. Elle a quitté Paris pour se rendre à Londres, au milieu de juin, en vertu d'un congé régulier. Elle avait joué, le 9 juin, le rôle de Suzanne du Mariage de Figaro. C'est à Londres que l'artiste, déjà très douloureusement atteinte par la mort de sa propre fille, apprit la mort de sa nièce Georgina, fille de Mars l'aînée. Sa santé souffrit de ce deuil. Elle dut, toutefois, tenir ses engagements et donner à Londres les
représentations promises. De Londres, il lui fallut se rendre à Lyon, en traversant Paris. Elle se garda de laisser soupçonner sa présence à Paris par le baron Taylor, administrateur de la Comédie-Française. Quand on apprit au théâtre qu'elle avait quitté Londres, elle était à Lyon. C'est là qu'une lettre sévère d'Hyacinthe Albertin, directeur de la scène à la Comédie, l'homme de confiance de Taylor, enjoignit à Mars de rentrer. Son congé avait pris lin le 15 août. L'artiste essaye de fléchir Albertin. Peine perdue. Elle écrit alors à l'inspecteur général des Beaux-Arts. M. Georges Monval, archiviste de la Comédie-Française, à qui nous avons demandé quelles pouvaient être les deux pièces en préparation, au mois d'août 1828, dans lesquelles Mlle Mars n'avait aucun rôle, veut bien nous dire, avec son obligeance connue de tous, que ce dût être Olga ou VOrpheline moscovite, d'Ancelot (jouée le 15 septembre) et Walstein, de Liadières (jouée le 22 octobre), à moins qu'il ne s'agisse des Intrigues de cour, de Jouy, dont la représentation eut lieu le 8 novembre. Mlle Mars ne joua pas dans ces pièces, mais elle était de retour avant le 8 septembre. Elle parut, ce jour-là, dans le Mariage d'argent et les Fausses Confidences, Sa première création, après sa rentrée, fut le rôle de la duchesse dans la comédie d'Antony Béraud, la Duchesse et le Page (25 novembre 1828). Les détails qu'elle donne au comte Turpin de Crissé sur la fréquence de ses représentations à la Comédie, sur le bon vouloir dont elle fait preuve en toute circonstance, dénotent une nature franche et sans morgue. Célimène, pour elle, était un rôle : rien de plus. Il y a plaisir à le constater.