Gavarni, l'homme et l'œuvre, p
GAVARNI
pressentir, dès le début de l'entreprise, une issue qui ne se fît pas attendre : le journal cessa de paraître en juillet 1834. Il avait eu dix-neuf numéros, et le passif de l'opération fit peser sur la tête de Gavarni une dette de 24 000 francs.
Durant sa courte période, le Jovrnal des G<ns du monde compta plus d'un collaborateur éminent. Brizeux, Alfred de Vigny, Roger de Beauvoir signèrent maintes pièces de vers dans le nouveau recueil, mais Gavarni parait ne s'être associé que deux artistes pour l'illustration du journal. Ce sont Delton et Turpin de Crissé. Plusieurs autographes, légués par celui-ci au Musée d'Angers, complément de son cabinet d'amateur, nous permettent d'observer de plus près la curieuse figure de Gavarni, pendant cette période laborieuse.
La fondation du journal est résolue. Turpin de Crissé a promis d'y publier quelques dessins. Gavarni est dans l'enthousiasme. Quelles attentions n'a-t-il pas pour son collaborateur, naguère encore inspecteur général du département des Beaux-Arts ! Voici la lettre qu'il lui adresse peu avant la date du 6 décembre 1833 :
A Monsieur le comte Turpin de Crissé.
Monsieur,
J'ai été retenu, ces jours-ci, chez moi, par un rhume qui ne m'a pas laissé le plaisir d'aller vous renouveler ma demande, et causer avec vous de vos études. Toutefois, j'espère le faire avant la fin de la semaine. Veuillez me dire, en attendant, quel genre de pierre et de grain vous souhaitez pour le dessin que vous avez eu l'obligeance de me promettre, ainsi que la qualité du crayon dont vous vous servez, pour que ces objets soient envoyés chez vous dès demain.
Je désire beaucoup que cé dessin, qui me sera très
important, puisse paraître dans mes toutes premières livraisons.
Veuillez recevoir mes empressées salutations, monsieur.
Gavarni.
Jeudi.
Turpin de Crissé fit un premier dessin, puis un second. Selon toute apparence, le premier fut défectueux, car le 3 décembre 1833, au moment où le journal était sous presse, Gavarni s'exprime en ces termes :
Voici, monsieur, des épreuves du premier de vos deux dessins. Veuillez avoir l'obligeance de me redonner le titre qui avait été écrit au crayon sur la pierre, et qui a été effacé dans le tirage. Je n'ai pas ici la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser à ce sujet, l'ayant remise à la personne chargée du texte, et l'imprimeur, que je presse extrêmement, me demande ce titre.
Demain, nous aurons des épreuves du second dessin. Vous pourrez les comparer; alors vous voudrez bien me dire s'il vous convient que je fasse biffer cette pierre. Celui-ci, toutefois, sera pour notre collection une heureuse acquisition. Veuillez me dire aussi, monsieur, à quelles conditions il en fera partie, et agréer mes empressées salutations.
Gavarni.
Ce 3 décembre.
Qu'est-ce que cela, biffer un dessin sur une pierre lithographique ! Gavarni connut bien d'autres déboires. « Sur un bout de papier, écrivent ses biographes, nous retrouvons, jetées au vol de la plume par le malheureux directeur, les trente-six infortunes de la publication des
GAVARNI
premiers numéros : une pierre brisée, une crue de la Seine qui prive l'imprimeur de papier, deux femmes en couches chez le brocheur, et les Voleurs du désert, du célèbre Fouinet, égarés chez la plieuse. Le journal est si mal monté que, sur l'exemplaire qui est là devant nous à l'adresse de la marquise de Rougé, la suscription est de l'écriture de Gavarni : il a dù faire la bande *. »
La pierre brisée dont il vient d'être parlé est précisément une lithographie de Turpin de Crissé. Laissons Gavarni informer l'artiste de cet accident :
Je suis désolé, monsieur, que mes occupations, devenues pressantes, ne m'aient pas permis d'aller vous voir ces jours-ci, ni même aujourd'hui, comme je comptais le faire.
La personne qui vous a demandé de refaire le dessin il Fougo est l'imprimeur, chez qui la première pierre avait été brisée : M. Bénard, imprimeur lithographe, rue de V Abbaye, 4.
J'attendais pour vous faire remettre le prix du premier dessin, dont je suis votre débiteur, que vous eussiez bien voulu nous en faire un second, et même quelques autres, que je comptais, d'un jour à l'autre, vous demander de nouveau. Nous nous sommes entendus une fois, monsieur, sur les grandeurs et le genre de faire. Je vous serai donc infiniment obligé de ne pas nous oublier dans vos dispositions de temps.
Le montant du premier dessin vous sera compté immédiatement, ou avec le second, à votre choix ; il vous suffira, monsieur, de me donner un mot d'avis à ce sujet, la somme vous sera portée.