Gavarni, Vhomme et V œuvre, p
J'aurai certainement, sous très peu de jours, l'avantage d'aller causer un moment avec vous. Veuillez recevoir mes plus empressées salutations.
Gavarni.
Certes, on ne peut aborder la question d'argent avec plus de générosité que ne le fait ici Gavarni. Ne semblet — il pas que cette lettre soit écrite par quelque commanditaire opulent, heureux de reconnaître, sans regarder aux honoraires, le mérite de ses rédacteurs ? Nous ignorons si Turpin de Crissé prit la peine d'évaluer ses dessins : il était assez gentilhomme pour s'abstenir de ce soin, mais à coup sûr il oublia sa créance en face de l'écroulement du journal, qui fut un désastre pour Gavarni.
Jeté dans des embarras de toute nature, obligé de résilier un bail, rue Castiglione, n° 5, où il avait installé ses bureaux, réduit à fuir son propre domicile pour échapper aux poursuites dont il est menacé, l'ex-directeur du Journal des Gens du monde travaille en courant, et d'une main hâtive. Rien d'achevé ne porte son nom pendant la seconde moitié de l'année 1834. Or, un traité verbal liait Gavarni à Ricourt, directeur de l'Artiste, dans lequel paraissaient périodiquement des compositions du dessinateur.
Une Ascension au pic de Bergom (étude de costume), 1835, une autre Etude du même caractère, et Sympathie, scène de genre, dans laquelle un cavalier allume son cigare à la pipe d'un manant, également à cheval, parurent alors dans l'Artiste ; mais Ricourt s'avisa tout à coup de trouver sans valeur, et indignes d'être publiés, les dessins de Gavarni.
Le différend fut porté devant le Tribunal de commerce. Celui-ci renvoya les plaignants devant deux arbitres, Turpin de Crissé et Camille Roqueplan. Gavarni va donc
GAVARNI
se retrouver en présence de son collaborateur de la veille, devenu son juge. L'arrêt du Tribunal de commerce porte la date du 16 janvier 1835. Dix jours après, Gavarni adresse à Turpin de Crissé la lettre suivante :
Monsieur,
N'ayant reçu encore aucun avis relativement au procès dont j'ai eu l'honneur de vous parler, je viens d'écrire à M. Camille Roqueplan, pour le prier de s'entendre avec vous. Car, lié comme je le suis par l'acte qui vous sera présenté, les lenteurs que M. Ricourt, ma partie adverse, est intéressé à apporter dans cette circonstance, me sont extrêmement préjudiciables.
Je viens donc vous prier, monsieur, d'ajouter à la bonté que vous avez eue déjà d'accepter de moi le titre d'arbitre dans ce différend, celle d'écrire un mot à M. Roqueplan, pour prendre avec lui un rendezvous pour un de ces jours-ci, chez vous, chez lui ou, si vous le préférez, chez moi, les dessins qui devront vous être soumis s'y trouvant.
Veuillez me croire, monsieur, bien reconnaissant de l'obligeance que vous m'avez témoignée, et recevoir l'assurance de ma considération la plus haute.
Gavarni.
Le 26 janvier 1835. Rue Blanche, 43.
M. Camille Roqueplan demeure rue de Laborde, 14.
Turpin de Crissé s'empressa de se mettre en rapport avec Roqueplan, et il fut arrêté que les arbitres entendraient les parties le 8 février. Deux jours avant cette date décisive, Gavarni écrit de nouveau :
Je ne sais vraiment vous exprimer, monsieur, combien je suis confus de vous avoir causé tous ces ennuis; croyez, au moins, que je suis bien reconnaissant de l'obligeance délicate que vous me témoignez en cette circonstance.
Dimanche matin, je me trouverai chez vous, à l'heure dite, avec mon agréé, M. Henri Nouguier, qui tiendra tête à tous les avocats possibles.
Veuillez avoir la bonté de faire remettre à mon domestique le carton contenant les pièces, afin qu'elles soient remises en ordre.
Recevez, monsieur, mes plus empressés compliments, r,
Gavarni.
Le 6 février 1835.
Au jour fixé, les arbitres et leurs justiciables se réunirent chez Turpin de Crissé. Nous avons sous les yeux la minute originale sur timbre de la décision rendue.
Voici le texte de cette pièce :
L'an mil huit cent trente-cinq, le huit février, dix heures du matin, dans le domicile de M. le comte Turpin de Crissé, demeurant rue des Trois-Frères, n° 4, est, par-devant nous, comparu le sieur Gavarni, artiste, demeurant à Paris, rue Blanche, n° 43, et M. Ricourt, artiste, demeurant à Paris, rue du Coq, n° 4, lesquels nous ont dit que par jugement du Tribunal de Commerce, enregistré en date du seize du mois dernier, nous avons été désignés comme arbitres juges dans une contestation qu'ils ont ensemble, relativement à des dessins. Que, dans ces circonstances, ils nous prient d'accepter la mission qui nous est confiée, et de désigner un troisième arbitre, lequel
GAVARNI
statuera avec nous sur la difficulté qui s'élève, et ont signé avec nous :
Camille Roqueplan, Le Comte Turpin de Crissé, Gavarni. Ricourt.
Et, sur-le-champ, nous, comte Turpin de Crissé et Roqueplan, arbitres susdits et soussignés, avons donné acte aux parties de leur comparution et * réquisition, avons déclaré accepter les fonctions à nous déférées, et avons désigné M. Clément Boulanger, artiste, demeurant à Paris, rue de Chabrol, n° 14, pour troisième arbitre, et avons signé :
Camille Roqueplan, Le Comte Turpin de Crissé.
Et, à l'instant, M. Boulanger sus-désigné, s'étant constitué avec nous en tribunal arbitral, les parties ont déclaré s'en rapporter à notre décision comme à une sentence souveraine, sans appel, recours en cassation ni aucune autre voie, nous conférant les pouvoirs d'amiables compositeurs, et nous dispensant de toutes formalités de procédure, et ont lesdites parties signé avec nous :
Camille Roqueplan, Le Comte Turpin de Crissé, Gavarni, C. Boulanger.
Ricourt.
Sur quoi, nous, arbitres susdits et soussignés, ouï M. Gavarni dans sa demande à fin de résolution de son traité verbal avec M. Ricourt, et en paiement de deux mille francs de dommages et intérêts, ouï M. Ricourt dans ses conclusions, afin que M. Gavarni soit déclaré non recevable quant à sa demande de
résolution du contrat, et condamné au contraire à deux mille francs de dommages et intérêts, et que les parties ont de nouveau signé avec nous.
Camille Roqueplan, Le Comte Turpin de Crissé, Gavarni, C. Boulanger.
Ricourt.
Statuant, en dernier ressort, et comme amiables compositeurs, après en avoir délibéré en l'absence des parties, après examen fait des dix-sept dessins présentés par M. Gavarni, pour le mois de décembre, ne les ayant pas trouvé tous également soignés, nous en avons, d'un commun accord, rejeté huit qui nous ont paru les plus faibles, et en avons admis six de mode et trois de caricatures, bien que ces derniers ne nous aient pas semblé convenir au journal r Artiste ; considérant que, par ce jugement, chacune des deux parties aura un dommage à supporter, et regardant enfin comme maintenu l'acte passé entre ces deux messieurs.
Camille Roqueplan, Le Comte Turpin de Crissé, C. Boulanger.
Aussitôt le jugement rendu, de nouveaux dessins de Gavarni reparurent dans V Artiste : Costume de Madame la MarquUe de L..., Négligé du matin. Costume de bal, Far niente, Béjazet dans le rôle de la Périchole, sont des pages alertes qui datent de cette époque.
Il est vrai, Turpin de Crissé, Roqueplan et Boulanger, en assurant au dessinateur des ressources régulières, ne l'avaient pas sauvé. A la fin de mars 1835, ses créanciers le faisaient entrer à Clichy.
GAVARNI
Mais Gavarni n'eût pas été l'homme délicat et courtois que nous connaissons, s'il n'avait écrit à Turpin, en s'excusant de la peine qu'il lui avait imposée.
Dès le 9 février, le lendemain de l'audience dont nous venons de publier le procès-verbal, l'artiste écrivait à son juge :
Permettez-moi, monsieur, de vous dire encore combien je regrette de vous avoir causé tous les ennuis d'hier, et combien je suis sensible à la bonté que vous avez mise à les accepter.
Si j'avais pu prévoir, croyez-le bien, que ma demande apporterait deux fois de ces débats dans votre intérieur, et qu'en outre ils dussent devenir aussi inconvenants, je me serais gardé de la faire, quelqu'importante que pût m'être une assistance honorable comme l'a été la vôtre, monsieur.
C'est aussi à moi de vous prier d'excuser les façons étranges qu'ont pu avoir mes plaideurs ; indulgence que peut-être j'aurais pu demander pour moi-même.
Vous me pardonnerez tout cela, n'est-ce pas, monsieur? J'ai besoin aussi que vous croyiez à toute ma reconnaissance.
Gavarni.
Le 9 février 1835.
Les biographes du dessinateur regrettaient que « l'année 1834 fût la seule de son existence qui n'eût pas de journal, et où l'on ne trouve pas sur un de ces cahiers, qu'il fabrique au besoin avec quelques feuilles de papier, un morceau de sa vie1 ». Les lettres que l'on vient de lire réparent cette lacune. Et vraiment elles honorent l'homme et l'artiste.