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LAMENNAIS ET BÉRANGER VUS PAR UN ARTISTE

Paris, 17 février 1841.

Aujourd'hui, je suis allé, en compagnie de Drolling, visiter M. de Lamennais à Sainte-Pélagie. Nous y avons trouvé Béranger, le poète. La conversation a été extrêmement intéressante. Lamennais, toujours grave, prenant la politique au sérieux, désespère d'une nation qui ne sait pas secouer un joug qu'il déclare avilissant. Béranger,au contraire, trouve tout pour le mieux. Il dit que les Français avaient besoin de faire l'essai du gouvernement constitutionnel, et que, lorsqu'ils seront désillusionnés sur cette forme du pouvoir, ils en arriveront à établir la République. La conversation de Béranger est toujours assaisonnée de pointes satiriques. La bonne opinion qu'il a de luimême se couvre d'une apparence de modestie et de simplicité. Lamennais va droit au but, sans détours, sans formules oiseuses ; il ne parle jamais de lui ; ce sont les faits qui l'occupent. Il était assis devant une petite table chargée de papiers et de livres. La lumière, qui tombait d'une fenêtre placée au-dessus de sa tête, faisait ressortir les rides, les plans et la pâleur de son front. Une teinte d'un jaune bilieux était répandue sur cette face amaigrie par les souffrances morales. Béranger s'était placé auprès de

DAVID D ANGERS

lui, le coude appuyé sur la table. Ses traits épais portent l'empreinte d'une certaine causticité, de mélancolie et de sensualisme. Il a le teint d'un homme au tempérament sanguin. Il parle lentement, par sentences, comme quelqu'un qui domine son auditeur, et. de plus, il parle toujours; la parole est un besoin pour lui. Lamennais s'exprime avec passion, dans le dessein d'émettre une pensée qu'il croit juste et utile, non pour parler. Il a bien le tempérament bilieux accentué.

David d'Angers.

Cette page est extraite de l'un des carnets de David, en notre possession. Il semble, au premier abord, qu'elle ne renferme qu'une anecdote. Lamennais subit la peine d'emprisonnement à la suite de sa condamnation en cour d'assises, le 26 décembre 1840. Il avait encouru cette peine par la publication de son écrit, le Pays et le Gouvernement. « Au plus haut de la prison de Sainte- Pélagie, lisons-nous dans les Notes et Souvenirs de Forgues, sous les toits, dans une assez grande pièce basse, éclairée par quatre ouvertures étroites, Lamennais passa sa cinquanteneuvième année tout entière. Une fois entré dans ce cachot aérien, il n'en voulut jamais franchir le seuil. De nombreux amis y montaient chaque jour. Ouverte de tous côtés, cette cellule était glaciale en hiver. Sans doute, il ne dépendait que de lui d'être ailleurs. Mais qui se figurera, connaissant Lamennais, une demande pareille, signée de lui? Inflexible et patient, il donna sa liberté comme il eût donné sa vie. » David et Drolling furent du nombre des visiteurs de Lamennais ; mais David trace du prisonnier, et de Béranger, qui les avait précédés dans la cellule de l'écrivain, un croquis d'une netteté lapidaire. Déjà David avait modelé le buste de Lamennais, quelques années aupara-

vant, avec une rare puissance. Sa plume achève de nous bien montrer son modèle.

Le profil de Béranger n'est pas moins juste que celui de Lamennais.

PRADIER

DES CONDITIONS DE LA SCULPTURE AU XIXe SIÈCLE

Il convient de n'ouvrir qu'avec respect les lettres familières d'un grand artiste. La plume est l'outil de l'écrivain ; elle n'est pas l'instrument du peintre ou du sculpteur. L'historien, le critique traduisent leurs impressions les plus fugitives par des pages écrites, aussi leurs lettres sont-elles nombreuses. Le peintre, le sculpteur préfèrent les <( formes » pour exprimer ce qu'ils éprouvent; de là, les croquis multipliés de l'artiste, et la rareté relative de ses écrits. Il résulte de ce penchant du peintre, que ses autographes ont une portée plus grande, par cela même qu'il est tenu de faire effort, de se vaincre dans une certaine mesure, pour les produire.

Nous avons sous les yeux un volumineux dossier île lettres inédites de Pradier. Inédites? le mot n'est pas rigoureusement exact pour plusieurs de ces pages. Un historien d'art, Théophile Silvestre, a parcouru certaines des lettres dont nous parlons, et on a publié quelques extraits, en 1855. Mais, par un caprice dont le motif nous échappe, Silvestre a tronqué les textes qui lui étaient communiqués; il a rapproché, mêlé sous une même date, des fragments puisés à des pièces distinctes, et d'époques différentes. Il a voulu taire les noms des correspondants de

Pradier, sans doute parce que ceux-ci vivaient encore, et auraient pu s'élever contre une mutilation qui dénaturait le sens vrai des lettres que l'artiste leur avait adressées. Au surplus, le but poursuivi par Silvestre dans sa publication n'est rien moins que généreux. Le critique a voulu prouver que l'auteur d'Atalante n'était pas incapable de commettre des fautes d'orthographe, et qu'en outre il sollicitait fréquemment des commandes ou des acquisitions de l'État.

Sur le premier point, Silvestre n'a pas su fournir de preuves concluantes. Sans doute, Pradier n'est pas impeccable au point de vue de la grammaire, mais ne serait-il pas puéril de s'attarder à des manquements de cet ordre, lorsqu'ils sont le fait d'un sculpteur dont l'instruction première a été hâtive et sommaire? La vraie langue du sculpteur doit être cherchée dans ses marbres. Si les syllabes modelées de ses statues ont l'eurythmie, la cadence que suggère la nature, que les maîtres ont consacrées, qu'importe s'il manque une virgule ou un trait d'union aux phrases rapidement tracées par l'artiste ? J'ajoute que la plupart des lettres de Pradier sont non seulement correctes, mais même élégantes par le style.

Et maintenant, ferons-nous à Pradier un grief de s'être adressé au gouvernement de son pays pour obtenir l'emploi de son talent? Non, certes. Ce serait méconnaître les conditions de la sculpture dans notre société moderne. Le sculpteur ne peut rien attendre du public. C'est l'État qui, seul, est en mesure de confier au statuaire d'importants travaux, et ce n'est que par les œuvres de longue haleine, de grandes

PRADIER

proportions, qu'un sculpteur peut donner la mesure de sa force et asseoir sa réputation. Il y a tantôt vingt ans que nous traitions ce sujet, dans une lettre rendue publique sous le titre la Sculpture et l'Etat.

Le droit moderne, disions-nous, basé sur un principe d'égalité, consacre la division de la fortune de la France. Où sont aujourd'hui les dépositaires de la richesse ? Partout et nulle part. Tous, nous avons bénéficié peut-être d'une nouvelle répartition de la propriété, mais il n'y a plus, en France, de grands seigneurs, à part quelques rares exceptions ; on ne construit guère de palais ou de châteaux; ceux que nous admirons, c'est la Renaissance, ce sont les seigneurs des dix-septième et dix-huitième siècles qui les ont élevés. Depuis cent ans, je le veux, l'habitation humaine s'est faite plus commode, plus confortable, plus luxueuse, peut-être, que dans le passé, mais on l'a resserrée. Aux larges demeures de nos pères ont succédé ces réduits étroits qu'on appelle des « appartements ».

Nous n'avons plus où placer, dans Y « appartement », le marbre spiritualiste, grandiose et souverain que sa blancheur idéale fait semblable à quelque apparition d'un monde supérieur. Nous n'avons plus de place, parce que l'espace, comme la fortune, est morcelé. Ce morcellement existait-il lorsque le chef de famille était en possession de ce droit, de cette liberté dont l'Angleterre ne s'est pas dessaisie : le droit et la liberté de tester?

En traçant ces lignes, on le devine, nous n'avions pas la pensée d'ouvrir un débat juridique. C'est involontairement que nous faisions une incursion rapide, moins que cela, une échappée sans conséquence sur le domaine de l'économie politique. Ce domaine n'est pas le nôtre. Mais il est impossible d'envisager de

haut la situation faite au sculpteur dans notre monde contemporain, sans constater que la division de la fortune, si libérale et si féconde à d'autres points de vue, met obstacle à la diffusion, à la popularité de la sculpture.

Le jour tombe, ajoutions-nous, l'ombre grandit, il fait froid sous le ciel d'Europe pour la sculpture. J'entends dire que plus d'un statuaire a faim... Et ne croyez pas que ce soient seulement des manœuvres, des tailleurs de marbre, des praticiens vulgaires qui aient faim ! Il y a parmi les délaissés plus d'un homme de talent.

Notre lecteur trouve -t-ii exagérée cette affirmation douloureuse? Nous pourrions citer ici, entre cent autres, un sculpteur de haut mérite, honoré d'une deuxième médaille au Salon, décoré, plus tard, de la Légion d'honneur, que nous avons surpris un jour dans son atelier sans feu, découragé, faisant, pour dix francs, le portrait peint des habitants de son quartier qui voulaient bien céder à ses instances, et ce maigre salaire l'empêchait de mourir. Paul Mantz était alors directeur général des Beaux-Arts. Je l'informai de la situation misérable qui m'avait été fortuitement révélée. Le soir même, Paul Mantz soumettait au ministre un arrêté de commande, en faveur de l'artiste, qu'il tenait d'ailleurs en grande estime. Et Turcan, mort en 1895, Turcan, décoré, qui obtint la médaille d'honneur en 1888; n'a-t-il pas eu faim? Sans l'État qui s'est préoccupé de subvenir à sa détresse, sans l'initiative généreuse de Mme Adam, qui a fait appel aux artistes et aux hommes de cœur pour aider, sous la forme la plus délicate, le statuaire mal-

PRADIER

heureux et ses proches , que serait-il advenu ? Conclusion : TÉtat a charge d'art, et ce mot, vrai dans son acception la plus large, est strictement exact si Ton envisage, à l'exclusion de tout autre, l'art du sculpteur.

Sans doute, il serait excessif d'avancer que Pradier a connu le dénuement, mais n'est-ce pas trop déjà qu'il ait senti la gêne, qu'il se soit inquiété du dommage que lui faisaient éprouver une ou deux années sans commandes, sans acquisitions de TÉtat? Nous trouvons sous sa plume la preuve irrécusable de ses anxiétés.

Faites donc votre possible, écrit-il, pour que l'ordonnance qui me concerne parvienne à M. de Montalivet à la campagne, où il est en ce moment. Voilà, vous le savez, deux ans que je n'ai fait aucun travail, ni pour Pierre, ni pour Paul, et deux années sont longues avec les dépenses auxquelles m'obligent ma maison et les travaux que j'ai exécutés pour moi !

Un second billet débute par ces mots :

Mon sac devient léger et, désormais, je n'ai plus pour longtemps à y puiser. Ayez donc l'obligeance, je vous prie, de me faire solder le reste de la somme qui m'est due.

Sous une forme enjouée qu'autorisent ses rapports d'amitié avec son correspondant, il écrit encore :

Le plus fameux sculpteur du siècle, presque misérable ! Cela ne fait pas honneur à son pays. C'est vrai, mais il est également exact que jamais on n'a vu le mérite immédiatement récompensé. Il faut que le temps ait consacré une renommée. Les hommes ne se fient pas à la réalité pré-

sente. Tout ceci tend à vous dire que je n'ai pas un sou et que voilà des marbres qui m'arrivent des Pyrénées pour mes travaux personnels. Je ne puis les payer. J'attends toujours au dernier moment pour réclamer mon dû. Ayez donc, vous qui connaissez ma gêne, la bonté de me faire payer le plus promptement possible.

Nous pourrions multiplier ces citations. La situation précaire dans laquelle se trouve le statuaire est d'ailleurs attestée par Maxime Du Camp, l'un des amis intimes de Pradier. Ouvrez les Souvenirs littéraires de Du Camp ; vous y trouverez ces lignes au sujet de notre artiste :

On l'aimait, on le respectait, car nul plus que lui ne fut plus laborieux et n'adora son art d'un tel amour. Il était d'accès facile, très gai, malgré les préoccupations pénibles qui le poignaient souvent... Parfois la lassitude le prenait; être toujours dans l'atelier, toujours monter et descendre l'escabeau, toujours pétrir la terre glaise, toujours manier l'ébauchoir, c'est fatigant à la longue, et ce grand artiste, surmené par un labeur sans trêve, essayant de reconstituer, pour ses enfants, une fortune que d'autres mains que les siennes avaient dissipée, était pris du besoin de voir un peu de verdure et de regarder couler l'eau.

Aucun doute. Du Camp, l'intime de Pradier, nous donne ici le secret de ses angoisses, de ses efforts constants pour échapper à, la détresse toujours menaçante. Or, aucun sculpteur ne peut lui être comparé, au point de vue des travaux officiels, pendant les dix-huit années que dura le Gouvernement de Juillet. David d'Angers, son émule, ne voulut rien attendre de l'État. Une seule commande, celle du Fronton du Panthéon, reçue au lendemain de la

PRADIER

Révolution de 1830, constitue la part de travail dont s'acquitta David pour l'État. Je passe sous silence quelques bustes, une ou deux statues, que des amis influents, en particulier Arago, obtinrent pour David, soit d'un ministre, soit du préfet de la Seine. Pradier, au contraire, est occupé à l'Arc de l'Étoile, au tombeau de Napoléon, à la Chambre des Députés, à la Chambre des Pairs, à la place de la Concorde, à la Bourse. Il exécute les statues du Roi et de la Reine, des bustes nombreux, d'après divers membres de la famille royale. A Versailles, prennent place, avec le groupe des Trois Grâces, les statues du comte d'Artois, de Gaston de France, fils de Henri IV, du duc de Vendôme, du comte de Beaujolais, du duc d'Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, de l'amiral Duperré, du maréchal Soult, du comte de Damrémont et les bustes du connétable de Montmorency, de Louis XVIII, du général Duhesme, de Cuvier, de Gérard et de Percier. L'Élat lui achète ses marbres, applaudis aux Salons,. Cassandre, Nyssia, Atalante, la Poésie légère, Chlorisy Vénus et V Amour, et une statue de la Vierge; il reçoit la commande des bustes de Darcet, Pastoret, Lemot, Granet.

Cette énumération, sûrement incomplète, laisse supposer au premier abord un gain considérable. Une pareille hypothèse est démentie par les faits. Les* bustes de Pradier lui étaient achetés au prix de 2 000 francs, et certains groupes, celui de Vénus et l'Amour, notamment, furent payés à l'artiste 7 000 francs. Que l'on songe aux frais de modèle, au prix du marbre, aux dépenses de pratique, au temps employé : le profit du sculpteur est modique.

Au surplus, la plus grande partie des lettres de Pradier que nous avons sous les yeux, ne sont pas adressées à des amis plus ou moins informés des conditions difficiles, onéreuses, faites au sculpteur. Son correspondant habituel, c'est Alphonse de Cailleux, qui, de 1820 à 1848, fut successivement secrétaire, secrétaire général, directeur-adjoint et directeur général des musées. C'est de Gailleux qui prit la part la plus grande à la formation du Musée de Versailles. Artiste lui-même, « pendant vingt-cinq ans, a dit de lui, Emile Perrin, son successeur à l'Académie des Beaux-Arts, M. de Cailleux avait vécu parmi les artistes, il avait été parfois l'arbitre de leurs destinées, souvent le témoin de leurs luttes, le confident de leurs espérances, le promoteur de leurs succès. Il s'était créé, parmi eux, de solides sympathies, il avait su se concilier Testime et le respect de tous. » Les liens qui unirent Pradier à de Cailleux furent ceux d'une étroite amitié. Elle honore l'artiste et le fonctionnaire. Elle rend doublement précieuses les confidences du statuaire à son illustre ami. En effet, nul subterfurge n'est admissible dans les lettres de Pradier, étant donnés le poste élevé, la compétence de l'homme qui les reçoit, et Théophile Silvestre aurait dû, ce semble, ne pas taire le nom de Cailleux lorsqu'il empruntait aux pages de notre artiste quelques lignes dont il mit en doute la véracité. Il est vrai que Cailleux, s'il eût été nommé, aurait pu répondre au critique et défendre Pradier dont il gardait un souvenir ému.

Parmi les monuments dont le statuaire eut à s'occuper, en 1842, ceux du duc d'Orléans, fils aîné de

PRADIER

mi

Louis-Philippe, tiennent la première place. On connaît la catastrophe survenue, le 13 juillet, à Neuilly, au sujet de laquelle Musset a écrit ces vers demeurés dans toutes les mémoires :

0 vous qui passerez sur ce fatal chemin, Regardez à vos pas, songez à qui vous aime !

Le soir même de l'événement, Pradier se trouvait au pied du lit funèbre du jeune prince, et dessinait son profil, en vue des diverses statues dont il espérait obtenir la commande. Le croquis du sculpteur, conservé de nos jours par M. Fernand Le Quesne, offre un grand intérêt. Il a la netteté, la précision, la vie que Pradier saura faire passer dans ses marbres successifs d'après son modèle.

A peine deux mois s'étaient-ils écoulés depuis la mort du prince, que le statuaire avait terminé ses esquisses pour Versailles et la chapelle de Dreux. Il écrit le 25 septembre :

Cher de Gailleux, j'ai fini depuis quelques jours mes esquisses, et craignant que votre retour à Paris ne se fasse un peu trop attendre, je prends le parti de vous les adresser, pour que vous les placiez sous les yeux du Roi.

Celle pour Versailles est assise, comme il convient qu'elle soit, étant donné la hauteur du piédestal. Du reste, le personnage, ce me semble, est mieux assis que debout. Il est prince dans cette attitude, et travaillant de son état. Si l'on peut prendre cette expression noble, comme il faut, de bon ton, il est « trônant ». J'ai voulu représenter un jeune Mars, et je crois avoir réussi. Je n'ai pas arrêté le dessin des batailles dans le piédestal; je n'ai indiqué que la hauteur approximative des figures. J'ai cherché des ornements qui convinssent à mon modèle et qui eussent

du rapport avec les sentiments qu'éveille son souvenir : rattachement, symbolisé par le lierre. Les lauriers, le chêne, les Renommées, etc., complètent l'ensemble décoratif.

Quant au sujet de l'esquisse pour la chapelle, ce n'est encore qu'un projet que je vous prie d'avoir l'extrême bonté de présenter à la Reine. Je suis dans une grande inquiétude qu'on ait disposé de ce travail en faveur d'un autre sculpteur. Mais personne n'a de droits ni de titres supérieurs aux miens dans la circonstance. Moi seul le connais bien, le prince, et j'ai eu la douleur de le contempler longtemps dans cette dernière attitude, qui est celle que la Reine paraît désirer voir choisie pour le représenter à Dreux. Qui donc pourrait faire ce qu'il ne connaît pas bien, ce qu'il n'a jamais vu? Si l'on s'adresse à d'autres, ce sera vouloir une mauvaise chose exprès, ménager des regrets à tous, et même courir au-devant de reproches fondés, si ce que je vous écris dans le silence venait à être divulgué.

Mais, je l'avoue, si je devais voir mes espérances déjouées, je ne me sentirais plus le courage de mettre la main à l'œuvre que l'on attend de moi pour Versailles, et qui convient encore mieux, ce semble, à mon genre de talent que celle dont je parle ici.

Écrivez-moi donc un mot, cher de Cailleux, pour dissiper mes craintes, car l'échec que je redoute est de ceux qui me feraient abandonner mon ciseau pour jamais, et je ne m'en prendrais qu'à la mauvaise fortune qui ne m'aurait laissé, comme fruit d'un travail opiniâtre, que quelques vains titres et rien autre pour mes enfants.

Ma lettre, cher de Cailleux, est peu agréable; mais si vous me portez encore quelque intérêt, comme j'aime à n'en pas douter, vous excuserez le sentiment pénible sous l'impression duquel elle est écrite.

PRADIER

De Cailleux n'abandonna pas la cause de son ami. Pradier obtint d'exécuter les deux statues. Il reçut également la commande d'un buste du prince, pour la Chambre des Pairs, où le duc d'Orléans avait siégé depuis 1830. Ce buste fut l'objet de remarques; des modifications, des retouches furent demandées à l'artiste, ainsi qu'en témoigne ce passage de sa lettre du 25 septembre 1842 :

Je travaille toujours au grand buste, et le vois progressivement s'améliorer. J'attendrai encore quelques conseils de la famille, si cela est possible, avant de le faire mouler, et je l'exécuterai en marbre quand le Roi le désirera.

Nous pouvons suivre, presque jour par jour9le travail du sculpteur en nous aidant de sa correspondance. Le buste en terre fut porté au Louvre, chez de Cailleux, et, de là, aux Tuileries. On exigea de nouveaux changements.

Ayez l'extrême bonté, cher de Cailleux, de me faire apporter à mon atelier le buste du prince, afin que je puisse le faire mouler et en retoucher une épreuve d'après les observations du Roi, épreuve que vous voudrez bien avoir la complaisance d'envoyer à la Reine, en y joignant une épreuve sans retouche, si vous le jugez bon. La tâche volontaire et difficile que je m'étais imposée est presque accomplie. Ayant satisfait à mon cœur, en donnant au jeune prince ma preuve de regrets, permettez-moi de me retirer lentement, la tête basse, et de jeter les yeux sur mon nid abandonné.

Le désenchantement est profond. Le cœur de l'artiste est ulcéré. Si nous saisissons bien le sens des lignes qui précèdent, c'est de sa propre initiative

que Pradier a entrepris le buste du duc d'Orléans, et les retouches qui lui sont demandées à plusieurs reprises lui sont amères. Hé ! qui donc a jamais été pleinement satisfait d'un portrait exécuté après décès, si l'être disparu lui était cher? Ce marbre incolore, froid, si bien traité qu'on le suppose, est-il de nature à calmer la douleur d'une mère accoutumée aux caresses de son fils? Ne ravive-t-il pas, au contraire, par une sorte d'ironie, des regrets d'autant plus vifs que la mort tragique qui les a causés était plus imprévue ? Pradier ne voulut voir que la spontanéité de son hommage, alors que les proches du jeune prince étaient impuissants, dans leur deuil, à se dissimuler les lacunes d'une effigie muette et sans vie !

Mais les déceptions de l'artiste allaient trouver un aliment nouveau dans des commandes faites à deux sculpteurs dont le talent était inférieur au sien. Il y avait alors, à Paris, le baron de Triqueti et le baron Marochetti, — les deux barons — qui jouissaient d'une certaine vogue, et que divers ministres du Gouvernement de Juillet tinrent en grande estime. De Gailleux ne pouvait moins faire que de condescendre aux ordres qu'il recevait, et c'est ainsi que Triqueti fut chargé du mausolée du duc d'Orléans pour la chapelle Saint-Ferdinand, à Neuilly. Aggravation blessante aux yeux de Pradier, Triqueti obtint un atelier au Louvre. Notre artiste prit sa plume :

Très cher de Gailleux, j'apprends, par la voie des journaux, qu'on a mis un atelier du Louvre à la disposition de M. Triqueti, pour y exécuter les ouvrages destinés à la chapelle du prince. Je ne m'étonne plus de rien aujourd'hui ; cependant, ce qui me surprend, c'est la protection puissante

PRADIER

jetée sur ce mérite... Je m'abstiens de juger cette prééminence ! Je me bornerai à vous rappeler que, moi aussi, je vous avais fait la demande d'un atelier au Louvre, afin de m'acquitter du travail qui m'est commandé par le Roi. Il semble que la bienséance et la dignité de ce travail exigeaient que je fusse écouté.

Je vous prie, en grâce, et pour ne pas me faire perdre l'occasion de louer un atelier que je trouve dans ma rue, chez M. Valois, de me donner, d'ici à demain, une réponse définitive au sujet de ma demande ancienne, car j'ai besoin d'un local assez vaste pour le travail en question, mon atelier de l'Institut ne pouvant pour longtemps être utilisé.

Nous avons lieu de penser que de Gailleux ne fut pas en mesure de satisfaire l'artiste en lui concédant un atelier au Louvre. Tous étaient occupés par des hommes en renom, et les vacances qui se produisaient dans leurs rangs, à de longs intervalles, laissaient peu de liberté au directeur des Musées dans l'attribution de ces locaux. Toutefois, ce n'était là qu'une question d'ordre secondaire. Pradier put souffrir de son échec sans en être humilié. Mais voilà que Marochetti — l'autre baron — est désigné pour l'exécution d'une statue équestre du duc d'Orléans. Notre artiste ne se contient plus. Marochetti, d'origine piémontaise, est naturalisé Français depuis une année à peine. Pradier juge excessive la préférence accordée à ce sculpteur, et il écrit au Roi :

Sire,

L'armée, digne interprète des vœux de la nation, fière de pouvoir illustrer le souvenir de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, sur le théâtre même de ses exploits, a obtenu la haute faveur de pouvoir élever par souscription une statue

équestre, sur la principale place d'Alger, qui a été confiée à M. Marochetti.

Il est fâcheux que ce sculpteur, qui a eu l'honneur d'exécuter pour Turin, son pays natal, la statue d'Emmanuel-Philibert, soit encore celui sur lequel viennent se grouper les plus beaux et les plus précieux travaux de la France.

M. Marochetti, à l'œuvre duquel on ne peut comparer celle d'aucun des maîtres de notre époque, parce que nul n'a été aussi bien partagé que lui, est en ce moment chargé d'exécuter les statues équestres de l'empereur Napoléon, de Wellington, de Charles Ier et du duc d'Orléans.

Jamais nos maîtres de grande réputation n'ont eu individuellement, et même réunis, autant d'occasions de se distinguer. M. Lemot a exécuté un Louis XIV et un Henri IV; M. Bosio un Louis XIV; M. Gartellier a commencé un Louis XIII, terminé par M. Petitot; une autre statue de Louis XIII, commencée par M. Dupaty, a été achevée par M. Gortot. Les travaux étaient ainsi répartis naguère, et cette méthode avait pour résultat émulation, justice et variété de talent.

Il est bien fâcheux et décourageant pour de jeunes sculpteurs, membres de l'Institut, qui ont gagné leurs titres par la supériorité de leurs travaux, de se voir ainsi délaissés dans des occasions où leurs ouvrages ne pourraient qu'honorer la France.

Cependant, la marine, jalouse de s'unir à l'armée, a obtenu à son tour l'autorisation d'ouvrir une nouvelle souscription, et, par le domaine de M. le ministre de la Guerre, il fut décidé qu'une seconde statue serait érigée à Paris.

Désirant obtenir, s'il était possible, l'honneur de partager avec M. Marochetti la gloire d'exécuter une œuvre nationale, je m'adressai aussitôt à M. le Ministre qui me répondit que cela dépendait entièrement de Sa Majesté. Il

PRADIER

ajouta qu'il regrettait vivement de ne pouvoir prendre une détermination; qu'il pensait toutefois que, vu l'insuffisance probable des fonds, il serait fait deux épreuves de la statue destinée à Alger, l'une pour cette ville, l'autre pour Paris.

Dans ces circonstances, j'ose prendre, Sire, la respectueuse liberté de soumettre à Votre Majesté quelques observations.

Un surmoulage n'est guère digne de Paris, même lorsque le premier ouvrage serait un chef-d'œuvre.

Un monument élevé dans une ville est rarement convenable pour une autre ; les exigences du lieu et de l'hommage nécessitent des changements.

Enfin, le costume que doit porter le prince, au milieu des soldats qu'il conduisait triomphants, ne saurait être celui de l'héritier du trône, rentrant glorieux dans sa famille.

Si l'on admet deux modèles, le principe du ministre doit être écarté.

Dans l'intérêt de l'art et de la gloire nationale, j'ose donc supplier Votre Majesté de me permettre, à moi aussi, d'apporter mon offrande à la souscription ouverte, c'està-dire la grâce d'exécuter, sans autre intérêt que l'honneur de l'avoir fait, le modèle de la seconde statue.

Cette faveur, que je sollicite humblement de Votre Majesté, ne peut causer aucun préjudice pécuniaire ; elle ne grèvera pas la souscription; elle ne fera pas tort à l'artiste chargé du premier travail. Aussi, puis-je espérer que Votre Majesté daignera prendre en considération cette demande, et qu'Elle me donnera les moyens d'exprimer dans mon œuvre les sentiments qui m'animent pour Elle.

Le début de cette lettre n'est pas sans noblesse. Il nous rappelle certaines épîtres de Puget. Genus irritabile vatum, a dit un ancien. Somme toute, ici, Pra-

dier use de son droit, et c'est à l'aide de preuves irréfutables qu'il s'élève contre la faveur dont jouit un émule, d'un talent moindre que le sien. La lettre parvint-elle au Roi ? Ne fut-elle point transmise, à peine ouverte, au ministre de la Guerre comme rentrant dans ses attributions ? L'artiste ne reçut pas de réponse. Il s'ouvrit à son confident accoutumé, de Gailleux, de sa déconvenue, et lui fit tenir une copie de sa requête. C'est cette copie que nous venons de transcrire. Marochetti demeura chargé de la statue équestre qui fut placée dans la cour du Louvre, d'où elle fut enlevée en 1848 pour être reléguée, durant tout l'Empire, à Versailles, dans un coin des jardins de l'Orangerie.

La statue assise du duc d'Orléans, destinée au musée de Versailles avançait. Le piédestal, dessiné par Antoine Garnaud, comportait deux bas-reliefs. Pradier fut autorisé à choisir, au dépôt des marbres, la matière de ces bas-reliefs.

Cher directeur, écrit-il à de Gailleux, j'ai été examiner les marbres dont j'ai besoin. J'ai trouvé un petit morceau de blanc très économique, qui, étant scié, formera les deux plaquettes qu'il me faudrait pour les deux bas-reliefs du piédestal de la statue du duc d'Orléans.

De Cailleux permet au praticien de l'artiste d'enlever le marbre en question. Pradier se met à l'œuvre, mais les sculpteurs ne sont jamais au bout de leurs mécomptes. Lisons ce billet :

Cher directeur, veuillez avoir la bonté de permettre à mon praticien de choisir un autre bloc de marbre, dans votre chantier, pour faire les bas-reliefs du piédestal du

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duc d'Orléans. Celui que nous avons malheureusement choisi s'est trouvé, après les sciages, rempli et de taches et de poils qui le traversent. Cela ne se voyait pas à la surface. Il serait impossible de s'en servir. Étienne remportera les morceaux sciés et prendra, en échange, celui que nous allons choisir de nouveau. Heureusement pour l'État qu'il ne s'agit que de petits « bloquins ». Ce qui vient d'arriver n'est qu'un malheur personnel : perte de temps et d'argent.

Enfin les deux bas-reliefs furent exécutés. Us représentent le Duc d'Orléans au siège d'Anvers et le Duc d'Orléans franchissant les Portes-de-Fer. La statue, se trouvant également achevée, fut portée chez de Cailleux dont elle reçut l'assentiment. Notre artiste, rassuré par le jugement favorable de son ami, lui écrit :

Mon cher directeur, je vous envoie mon élève que j'ai ■chargé de mettre mon nom « à ma manière » sur la statue du prince que vous devez montrer au Roi. Permettez-lui donc de faire ce petit travail.

L'œuvre de Pradier parut au Salon de 1846. Comme il arrive d'ordinaire pour les sculpteurs, cette commande n'avait pas été rémunératrice. L'artiste qui ne savait pas taire sa pensée avec de Cailleux, lui demanda, le 3 juin 1846, s'il lui serait possible de lui faire obtenir une indemnité. Au cas où cette solution devrait rencontrer quelque obstacle, le statuaire ajoutait :

Un ruban, qui me ferait justement l'égal de quelques-uns de mes confrères serait peut-être plus facile à donner comme récompense ?

La demande de Pradier ne fut point accueillie. Vingt-deux ans auparavant, le 15 novembre 1824, l'artiste avait écrit au comte de Forbin, sollicitant la croix d'honneur, à l'occasion du monument du duc de Berry, exécuté par lui pour la ville de Versailles, et aussi en considération de trois œuvres qu'il avait au Salon, le buste de Louis XVIII, une Psyché et un Jeune chasseur. La croix se fit attendre quatre années. Ce fut seulement en 1828, alors qu'il était déjà membre de l'Institut, que Pradier fut décoré. Promu officier en 1834, il avait quelque espoir d'être élevé au grade de commandeur en 1846. L'année précédente, Ingres s'était vu l'objet de cette haute distinction. C'est à la promotion d'Ingres que Pradier fait allusion dans sa lettre à de Cailleux.

La statue assise du duc d'Orléans alla prendre place au musée de Versailles, où plusieurs ouvrages remarquables de notre artiste, notamment son groupe des Trois Grâces, étaient appréciés à juste titre. Les Trois Grâces avaient été exposées en 1831. M. Fernand Le Quesne possède le croquis initial de cette composition. Pradier semble avoir conçu de prime-saut l'arrangement de ses figures. Son crayon ne soupçonne pas les « repentirs ». Quelques traits, jetés d'une main ferme et précise, lui permettent de fixer la disposition de ses trois jeunes filles, aux plans sans rudesse, aux lignes harmonieuses et contenues.

En 1832, Pradier avait été chargé de deux statues pour la Chambre des députés : l'Ordre public et la Liberté. Il composa ses modèles, les soumit à l'approbation d'un inspecteur des Beaux-Arts et de l'archi-

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tecte du Palais-Bourbon, puis il partit pour Genève, sa ville natale. Émoi subit. On lui adresse à Genève une lettre qui l'appelle chez le ministre du Commerce et des Travaux publics au sujet de ses statues. Il écrit aussitôt :

Monsieur le Ministre, je reçois de mon praticien une lettre qui m'annonce que vous m'attendiez, ces jours passés, dans votre cabinet, pour vous entretenir avec moi des statues de la Liberté et de V Ordre public que j'ai exécutées pour la Chambre des députés.

Il semblerait qu'on aurait peu compris, ou peu goûté, les allégories de ces ligures. J'ai l'honneur de vous faire connaître, Monsieur le Ministre, que les modèles ont été vus par l'architecte, M. de Joly, et l'inspecteur des travaux aux Beaux-Arts ; que je n'ai rien voulu exécuter avant d'avoir été bien compris par tout le monde.

Voici pour V Ordre public mes pensées. L'Ordre doit fouler aux pieds le Désordre, représenté par un poignard et une torche. La figure tient de la main droite un frein; il n'est ici une menace que pour ceux qui dépassent les bornes d'une sage liberté. La main gauche tient une lance. Attentive, la figure de l'Ordre public est armée pour défendre la France, que le Désordre voudrait troubler.

La Liberté est représentée jeune, coiffée d'une peau de lion, symbole de sa force ; elle a des ailes au front et aux pieds : liberté de la pensée et liberté individuelle ; elle foule aux pieds des chaînes et un joug rompu. Sa main droite tient le drapeau tricolore avec lequel le peuple a reconquis sa liberté ; sa main gauche s'ouvre pour laisser échapper une hirondelle.

Voilà, Monsieur le Ministre, les allégories de ces deux statues ; veuillez être assez bon pour y donner un instant de réflexion et me préparer vos idées nouvelles sur ce sujet. Je dois arriver à Paris dans une huitaine de jours,

et j'espère que nous tirerons bon parti de ces statues que les circonstances m'ont empêché de voir terminées.

La bonne foi de l'artiste est évidente. Il s'est estimé couvert par l'approbation d'un inspecteur des Beaux- Arts et de l'architecte de la Chambre, mais le comte d'Argout, alors ministre du Commerce, ne l'entend pas ainsi. Sans attendre le retour du statuaire, il l'informe de l'erreur où il est tombé. Ses juges n'avaient pas qualité pour décider, et, quant à lui, ses réserves, ses objections sont formelles. Tout d'abord, l'hirondelle que Pradier a cru devoir placer dans la main ouverte de la Liberté, pensée neuve et gracieuse, choque M. d'Argout. « L'oiseau dans le langage symbolique, écrit le ministre, est l'emblème de la vie, non de la liberté ! » Mais l'excellent homme qui morigène ainsi notre artiste, veut bien consentir à ne pas considérer l'hirondelle comme une image séditieuse. Il n'en est pas de même du frein que tient à la main l'Ordre public. Ce frein est absolument condamnable et il faut y renoncer. L'emblème ne serait pas compris ; on ne se ferait pas faute de le mal interpréter. M. d'Argout l'écarté et veut que le sculpteur y substitue une main de justice, de même que la lance devra être transformée en une pique. La pique et la main de justice rappelleront, d'après M. d'Argout, la force armée et l'action de la magistrature. L'injonction ne souffrait pas de réplique. Pradier s'inclina.

Quelque travail qu'il entreprît, il l'avait bientôt achevé. Son meilleur praticien, c'était lui-même. « Les yeux abrités derrière d'énormes lunettes à

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verres simples, destinées à le garantir des éclats jaillissants du marbre — c'est Maxime Du Camp qui parle — il maniait la masse, le ciseau, la râpe avec une dextérité et une rapidité inconcevables. » Bourdon, un de ses praticiens, disait : « Il enlève le marbre par copeaux ! » Cela semblait vrai, tant, sous cette main expérimentée, le marbre prenait presque instantanément un autre aspect. Ainsi s'explique le nombre presque incalculable de ses figurines, qu'il exécutait pour des amateurs dans l'intervalle de deux commandes. La plupart, je le sais, sont sorties en plâtre de son atelier, et les fondeurs les traduisirent en bronze, mais beaucoup aussi furent sculptées en marbre par cet intrépide travailleur. Ces statuettes, introuvables aujourd'hui, à la suite de procès récents qui ont découragé les éditeurs, étaient parfois des réductions de statues et de groupes exposés aux Salons par Pradier, mais, le plus souvent, c'étaient des compositions originales que l'artiste concevait dans un moment d'inspiration subite, et qu'il répandait ensuite, en prodigue, chez ses amis, ses confrères, les curieux de la ligne et du relief. Qui de nous n'a gardé le souvenir du Satyre et de la Bacchante, d'Hébé, de Léda coquettement coiffée de feuilles de nénuphar, dont elle s'est parée sans doute en plongeant dans le lac où se promenait sournoisement le cygne olympien? Une svelte figure de Danseuse, portant sur un pied et le torse cambré, a été faite pour le Cercle des Arts. La Flore avait été offerte à Simart, et ce fut de Cailleux qui reçut de son ami la Vénus à la coquille. Ce billet en fournit la preuve :

Cher de Cailleux, seriez-vous assez bon de vous dessaisir de votre petite Vénus à la coquille, et de la remettre à M. Gonon, fondeur, qui part pour l'Italie avec l'intention d'essayer une petite industrie de bronzes antiques et modernes? Je lui donne quelques statuettes de moi. Il fera un moule et, dans quelques jours, il vous remettra le modèle et une jolie épreuve.

Une Bayadère, en bronze, faisait partie des collections du duc d'Aumale à Twickenham, en 1862. A la vente San Donato, en 1870, le groupe en marbre Satyre et Bacchante, dont la réduction n'a cessé d'être recherchée pendant plus de quarante ans, a été acquis par lord Hertford au prix de 10 300 francs. Ce groupe avait été exposé au Salon de 1834, et Pradier avait inutilement sollicité de M. de Montalivet l'acquisition de ce marbre qu'il proclamait son meilleur ouvrage.

J'ai toujours l'espérance, ajoutait l'artiste en s'adressant au ministre, que je n'aurai pas à regretter mes dépenses, mon temps et ma peine.

Le prince Demidoff ayant acquis cette œuvre importante, Pradier s'était empressé de la modeler à nouveau dans des proportions réduites.

Travailleur infatigable, le statuaire demeurait fidèle à son labeur jusqu'à une heure avancée de la journée. C'est encore Maxime Du Camp qui nous donne ce détail: <( Le soir, au coin du feu, dans son appartement du quai Voltaire, il taillait des coraux ou des pierres dures, et en faisait des camées qui ne sont pas au-dessous de ceux de Picler et de Cappa. » Le fils du sculpteur conserve un de ces camées, taillé

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par Pradier pour la princesse Marie. La mort soudaine de la sœur du duc d'Orléans empêcha l'artiste de lui offrir ce joyau. C'est une Tête de Christ qui n'est pas sans caractère. Le duc de Luynes,qui rêva de ressusciter un art disparu, la sculpture chryséléphantine. demanda diverses compositions à notre artiste, apte à travailler l'ivoire tout aussi bien que le paros. En 1857, à la vente de la collection Redpath, à Londres, une Lédade Pradier, en ivoire, avec des draperies en bronze, un collier doré et des bracelets montés en turquoises, le cygne en argent oxydé, sur une plinthe de bronze et de marbre vert, atteignit le chiffre élevé de 380 livres sterling (9 500 francs).

Des deux statuettes du Roi et de la Reine, spontanément composées par l'artiste, celle de la Reine en particulier fut l'objet d'études prolongées. C'est au début de l'année 1846 que Pradier eut la pensée d'exécuter cette œuvre. Il écrit le 9 janvier :

Cher de Cailleux, j'ai commencé le duc de Penthièvre. Il viendra, je pense, très bien, et grand, en raison des ajustements. Vous voudrez, j'espère, le voir un de ces jours. J'essaierai la statuette de la Reine dans mon repos. Envoyez-moi, en conséquence, votre gravure dont j'aurai soin. Je désirerais aussi avoir un simple croquis du profil de la tête, et un derrière de tête pour l'ajustement. Demandez-le à Winterhalter; il ne vous le refusera pas.

Winterhalter avait exposé, au Salon de 1842, le portrait en pied de la Reine, commandé par la Maison du Roi à ce peintre élégant, dont la vogue était alors à son apogée. Mais les documents que demande

Pradier ne remplacent pas, à ses yeux, l'étude directe de la nature, aussi reprend-il sa plume :

Cher de Cailleux, j'ai besoin de voir la Reine le plus souvent possible ; faites-moi donc inviter aux soirées.

A quelque temps de là, l'œuvre est achevée, mais Pradier la tient secrète.

Très cher de Cailleux, vous n'êtes pas venu à l'atelier voir mon Penthièvre. Vous me feriez plaisir si vous pouviez me donner un moment. Je vous ferais voir en même temps le modèle en plâtre de la statuette de la Reine. Je désire que tout ceci vous soit agréable.

Le modèle de cette figurine, approuvé par de Cailleux, devint plus tard la propriété du sculpteur Mathieu-Meusnier, dont le cabinet a passé en vente en décembre 1864.

Les menus ouvrages dont nous venons de parler propagèrent la réputation de Pradier, plus encore peut-être que ses grands travaux. Il s'acquittait de ces petites choses en se jouant. De même, ses bustes ne paraissent pas lui avoir coûté beaucoup d'efforts. 11 les multiplie et les offre, sans compter, à ses amis.

Un morceau de marbre grec existait dans le dépôt de l'Etat. Divers praticiens, occupés à des commandes faites par la Liste civile, avaient déclaré cette matière trop rebelle au ciseau. Personne ne se souciait d'utiliser ce bloc. Pradier souhaite de l'obtenir pour une statue de Pandore, puis il ajoute :

Vous verrez, cher de Cailleux, que si vous me permettez de faire votre buste, comme j'en ai l'espérance, vous verrez ce que je saurai faire du restant de ce marbre. Je viens

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d'achever le buste de Gavé; c'était l'ouvrage que je désirais vous montrer. Je vais, en attendant le vôtre, sculpter le buste de Visconti, qui est demeuré saisi quand il a vu celui de Gavé. C'est un joujou pour moi que ce genre de travail, c'est une distraction ; ainsi, ne vous en faites pas faute pendant que je me repose.

Cette lettre est du 4 septembre 1845. Cavé, est-il besoin de le rappeler, était le chef du service des Beaux-Arts, le premier lieutenant de de Cailleux, et un lieutenant très écouté. Visconti était l'architecte du Tombeau de Napoléon aux Invalides. Il n'avait pas encore usé de tracasseries envers Pradier, au sujet de ses douze Victoires de la crypte, et notre artiste se disposait, de la meilleure grâce, à modeler le buste de l'architecte. Mais de Cailleux se fait attendre.

Puisque je n'ai rien à faire pour le moment, lui écrit de nouveau le statuaire, venez donc me donner une heure, cinq ou six fois, si vous désirez quelque chose sorti de mon ciseau. Je vous l'ai offert, et c'est avec grand plaisir que j'exécuterai pour vous ce petit travail, qui ne perdra rien de sa valeur dans l'avenir, je l'espère. Vous verrez, du même coup, le portrait d'Auber, qui fait pousser des exclamations à tout le monde.

Ces dernières lignes n'ont rien d'exagéré. Le buste d'Auber est un chef-d'œuvre dans lequel on chercherait vainement une lacune. Le comte de Montalivet, ministre à plusieurs reprises, s'est montré bienveillant envers Pradier. L'artiste écrit à de Cailleux :

Je viens d'offrir de nouveau, à M. de Montalivet, ma main

et mon savoir pour son buste, que je veux faire absolument, surtout maintenant qu'il est ici, qu'il ne va pas mal et que je ne fais rien.

Cavaignac, l'héroïque défenseur de Cherchell, le chef intrépide qui s'était signalé à la Mitidja et au combat d'El-Harbourg, venait d'être investi du gouvernement de la province d'Oran. Ses voyages sur le continent étaient rares. Pradier mit à profit le passage du général à Paris pour exécuter son buste.

Cher directeur, écrit un jour le statuaire à de Gailleux, je viens de terminer le modèle du buste du général Cavaignac. Je désirerais le lui offrir en marbre. J'ai pensé qu'il vous serait peut-être possible de m'accorder un des petits blocs de marbre qui sont dans le chantier du Musée. J'aurai l'honneur d'informer le général de la demande que j'ai le plaisir de vous adresser. Il doit venir jeudi, à onze heures, à mon atelier de l'Institut, et s'il vous était agréable de vous rencontrer avec lui, je serais très heureux de vous recevoir.

Maxime Du Camp fut redevable de son buste à son ami. Puis, vint le tour de Canonge, un écrivain nîmois. Celui-ci, par délicatesse, a mis une condition à l'acceptation de son portrait: il le veut en bronze, et se chargera de la fonte. Pradier lui écrit :

Je viens d'apprendre que le fondeur choisi pour votre buste ne travaille plus, et, pour ne pas laisser là cet ouvrage, j'ai parlé à celui qui a fondu ma Sapho, laquelle est très bien venue. Il se charge, n'ayant rien à faire en ce moment, de fondre votre buste pour cent francs. Il n'est pas douteux que le travail ne soit excellent; votre buste aura l'aspect d'un antique, avec la patine que je lui donnerai. Voyez à vous décider ; vous ne retrouverez pas

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une semblable occasion. Il faut vraiment l'état de misère dans lequel on se trouve actuellement, pour obtenir un pareil bon marché.

Le buste de Raynouard, l'auteur des Templiers^ date de 1845. Il prit place dans la salle des séances de l'Institut. Celui de Lamartine, commandé à Pradier par la ville d'Arles, est postérieur de quelques années.

J'ai eu l'occasion, écrit l'artiste à Ganonge, de rester environ trois heures près du grand Lamartine, et j'ai avancé le buste pour Arles. J'ai fait part au conseil municipal de mes facilités de voir le poète, et mon travail est, comme je l'écris, commencé. Le visage ressemble beaucoup.

Si de Cailleux ne se pressa pas d'accorder au sculpteur les séances de pose qui lui étaient demandées avec instance, du moins se montra-t-il heureux de recevoir de lui le buste de quelqu'un qui lui était cher.

Je viens d'achever, lui écrit P'radier, la tête de votre jeune enfant; je crois que cela sera bien. Je pense vous l'envoyer quand l'œuvre sera moulée.

Notre lecteur serait-il tenté de croire que les relations étroites, qui unirent le directeur des Musées à Pradier, créèrent, au profit de l'artiste, une préférence nuisible à ses émules ? Que Ton se rappelle les démarches infructueuses du sculpteur en vue d'obtenir un atelier au Louvre, ou la croix de commandeur. Un jour, la pensée lui vient de solliciter une indemnité de logement, un certain nombre de ses

confrères se trouvant logés au palais Mazarin, alors que lui n'a pas le même privilège. Sa requête est écartée. Il compose un projet de couronnement pour l'Arc de l'Étoile, projet ingénieux et de grand aspect, dont nous avons vu l'esquisse dessinée entre les mains de M. Fernand Le Quesne. Il s'adresse au ministre pour obtenir l'exécution de ce travail. On le refuse. Les Salons ont lieu au Louvre. Il a paru incommode d'autoriser les sculpteurs à donner, sur place, le dernier coup de ciseau à leurs ouvrages. Or, chacun sait que les marbres, par prudence, sont munis de tenons qui assurent la solidité d'une statue à laquelle on fait subir un déplacement. De Bay, le sculpteur, demeura seul chargé, par l'administration, de « parachever» les œuvres de ses confrères exposants. La mesure était rigoureuse. Pradier s'en émut. Il écrivit coup sur coup :

Cher de Gailleux, vous ne savez pas faire une chose injuste, aussi viens-je vous prier de laisser entrer mon praticien pendant une heure, pour boucher des trous et nettoyer mes ouvrages qui sont à l'exposition. Faites-les porter, si vous le voulez, dans l'atelier du restaurateur des Antiques, mais vous ne pouvez me refuser, car nous n'avons pas été instruits de la mesure toute particulière qui vient d'être prise, et qui n'est pas observée par de certains peintres, tels que Vernet, Heim, Granet, etc. Suis-je moins que ces artistes qui peuvent retoucher leurs ouvrages dans les ateliers du Louvre? Ceci est injuste, et vous n'y avez pas songé; aussi j'espère que vous voudrez bien, pour cette fois-ci, me permettre de nettoyer ce que j'aurais pu faire, et ce que M. De Bay, qui est père de sculpteurs, ne fera pas comme moi. Je me préoccupe aussi du placement de mes ouvrages. Soyez assez bon de faire mettre mes

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bustes en face du jour, dans le grand ou le petit Salon, mais surtout les Enfants du Roi, un de chaque côté de la Vierge, de telle sorte qu'ils aient le derrière de la tête éclairé, et les pieds du côté de la porte, ce qui veut dire la tête du côté de la fenêtre, pour que le visage soit éclairé dans l'ombre, ce qui est fort joli. La malheureuse sculpture a besoin des plus grands soins pour la lumière.

Cette lettre est de 1847. Pradier, cette année-là, exposait au Salon une Pieta, et les statues couchées du duc de Penthièvre et de Mlle de Montpensier, destinées à la chapelle de Dreux1.

Cher de Gailleux, écrit de nouveau l'artiste, j'ai vu M. De Bay. Vous lui avez donné l'ordre de ne laisser retoucher les ouvrages à quiconque se présenterait ; en ce cas, c'est lui qui restera chargé de ce qu'il y a à faire à mes marbres. C'est un peu fort, mais c'est égal, je ne sais jusqu'à quel point cette mesure est bonne. Elle pourrait être modifiée, je crois, en accordant, à l'un après l'autre, une heure ou deux pour laver les marbres, couper les tenons ou faire disparaître les ondes de l'outil, qu'un jour différent de celui de l'atelier rend visibles ; tout cela pour le bien de l'exposition et le contentement de l'artiste. Du reste, tout ce que vous ferez, je pense, est bien pesé, et j'y souscris; seulement, je vous en conjure, ne laissez pas mes trois objets dans le grand Salon (les princes et mon groupe de la Pieta, qui a besoin d'une seule lumière, n'ayant qu'une face).

1. Charles-Ferdinand-Louis-Philippe- Emmanuel d'Orléans, duc de Penthièvre, né le 1" janvier 1820, est mort le 26 juillet 1828, et Françoise-Louise-Caroline, appelée Mademoiselle de Montpensier, née le 28 mars 1816, est morte le 20 mai 1818. Tous deux étaient enfants du duc d'Orléans, depuis Louis- Philippe.

On le voit, la règle ne fléchit pas pour Pradier. Il dut subir le sort commun. Ces contrariétés, ces déboires, un travail incessant épuisaient l'artiste et le plongeaient, parfois, dans un abattement qui alarmait ses proches. Nous avons lu, entre les mains de Gigoux, une lettre de Mme Pradier, confiant au peintre son impuissance à relever le courage de son mari. Gigoux avait son atelier à l'Abbaye, auprès de celui du sculpteur. Tous deux étaient amis.

Venez partager notre dîner, écrivait en substance Mme Pradier; dites à mon mari que vous vous êtes invité, et que vous l'emmenez ensuite au théâtre. Je m'occupe des cartes. Vous les trouverez chez le conciefge à votre adresse. Peut-être parviendrez-vous à changer le cours des idées de votre ami, dont je ne puis vaincre la tristesse.

Ces crises étaient fréquentes et pénibles, mais elles n'atteignaient pas l'artiste dans son activité productrice. Qu'une occasion se présentât pour lui de concevoir une œuvre nouvelle, il montrait sans cesse une égale énergie, une jeunesse de pensée sur lesquelles aucune ombre n'avait laissé de trace. Ce fut ce qui advint lorsque Régnier, de la Comédie-Française, et l'architecte Visconti firent appel à Pradier pour l'exécution des deux Muses de la fontaine Molière. Seurre aîné avait été chargé de la statue du poète. Il s'agissait de rappeler l'ampleur du génie de Molière, assez souple, assez riche pour composer les Précieuses ridicules et l'Ecole des femmes, Scapin et V Avare, Sganarelle et le Misanthrope. Deux Muses, également belles, mais de caractère différent, devaient faire cortège au créateur de la comédie, la Muse légère et la Muse sérieuse. Pradier s'acquitta de sa tâche en

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virtuose, ce n'est pas assez dire, il mit une pensée dans la pose et dans l'expression de ses personnages. Les deux marbres sont dignes de lui, mais la Muse sérieuse est une œuvre supérieure. Avec quel abandon ne se tient-elle pas accoudée aux côtés du poète, le regard confiant et doux, les lèvres prêtes à retenir Molière dans les hautes limites où se déroulent, sans effort, ses incomparables peintures du cœur ! Le statuaire avait d'abord songé à représenter la Muse sérieuse demi-vêtue. M. Fernand Le Quesne a bien voulu nous communiquer le croquis de cette première composition. Elle est d'un seul jet, et d'une élégance exquise. Sur la marge du dessin, l'artiste a tracé jusqu'à quatre fois, et avec une gradation d'accent qui permet de suivre sa pensée, le profil de la Muse. Le croquis de la partie haute du dessin est le plus heureux. Est-ce Pradier qui, de lui-même, s'est ravisé ? Visconti ou Régnier lui ont-ils demandé de draper entièrement son personnage? Quoiqu'il en soit, dans un second croquis, la Muse sérieuse, couverte d'une tunique souple, en fin tissu décoré de paillettes à la manière étrusque, nous apparaît telle qu'elle sortira du marbre, sauf quelques légères variantes. Ainsi arrêtée, la Muse a pris place sur un socle, disposé de telle sorte que son bras gauche s'appuie près du siège de Molière et, dans son immobilité de déesse, elle semble murmurer sans cesse, à l'oreille du génie, les vers pleins d'éloquence et de raison, qui feront à jamais, de l'auteur à" Amphitryon, une incarnation superbe de l'esprit français. Grecque par l'ajustement, \&Muse sérieuse est nôtre par lo style, le naturel et l'élévation.

Il convient de se hâter, et cependant nous n'avons rien dit encore du maître, de l'ami, du narrateur, de Thomme de foyer. Essayons de surprendre rapidement Pradier sous ces divers aspects.

Nommé professeur à l'Ecole des beaux-arts, le 23 janvier 1828, notre artiste apporta la plus active vigilance à former et à défendre les jeunes sculpteurs qui se réclamaient de ses leçons. C'est ainsi que nous le voyons écrire à Heim, son confrère à l'Institut, pour l'intéresser, lors d'un concours de Rome, à l'un de ses élèves, mis en échec par un concurrent que David patronnait énergiquement. Heim, n'en doutons pas, seconda Pradier dans ses efforts. Tous deux étaient liés de longue date. Dès 1827, au lendemain de l'élection du sculpteur à l'Institut, Heim avait fixé les traits de son ami dans un dessin plein de jeunesse. Lors du concours de 1845, huit logistes avaient été admis à l'épreuve définitive. C'étaient, par ordre d'admission, Jules Thomas, Maillet, Mathurin Moreau, Eugène Guillaume, Hubert Lavigne, Jules Girard, Aizelin, Perraud. Sur ces huit jeunes gens, deux seulement, Eugène Guillaume et Maillet, étaient élèves de Pradier. Girard suivait l'atelier de David, et les cinq autres, celui de Dumont. Le concours a pris fin. On expose les travaux. Le sujet traité est Thésée retrouvant Vépée et les sandales de son père sous un rocher. Pradier a l'occasion d'écrire à de Cailleux.

L'exposition de sculpture est ouverte, lisons-nous dans le post-scriptum de sa lettre, MM. Guillaume et Maillet, mes élèves, ont beaucoup de chances, M. Moreau aussi, élève de Ramey et Dumont; les autres font fiasco, à part cependant Thomas, qui n'est pas mal.

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Eugène Guillaume fut le lauréat du grand prix. Sa ronde bosse est d'une distinction qui fait songer à l'antique. Maillet, ayant obtenu le deuxième prix dès l'année 1841, sur la Mort de Démosthenes, ne pouvait prétendre qu'à la première récompense, la règle supposant à ce que le même prix soit cumulé. Mathurin Moreau se trouvait dans la même situation depuis 1842, où il avait disputé le prix à Cavelier sur Diomède enlevant le palladium, et Jules Thomas, distancé par Le Quesne, en 1844, sur Pyrrhus tuant Priant, était également en possession du second prix. Interrogé par nous sur la valeur de sa ronde bosse de 1845, Jules Thomas a bien voulu nous dire qu'il n'avait pas été satisfait de son travail. Le témoignage de Pradier l'a surpris. On ne peut cependant soupçonner notre artiste de partialité. Thomas ne suivait pas les leçons de Pradier. Mais l'expérience du maître lui fait discerner l'effort et l'originalité, dont le disciple, parfois, ne se rend pas compte dans une mesure équitable.

Gabriel-Hippolyte Lebas, fils de l'architecte Louis- Hippolyte, est paysagiste. Il a fait admettre au Salon de 1844 Site d'Italie, une Grotte aux environs de Pise et une Etude faite en Provence. Pradier le connaît et l'estime. Il écrit à de Cailleux :

J'ai une petite recommandation à vous adresser pour ce pauvre fils Lebas. Vous ferez une bonne action en acquérant son Paysage. Vous redonnerez ainsi du courage à ce garçon qui en a extrêmement besoin... D'ailleurs, vous le savez, je ne vous ai jamais recommandé personne sans que vous ayez pu agir, ensuite, les yeux fermés.

Lebas s'était-il approché de Pradier pour en obtenir des conseils ? Était-ce un ami de notre sculpteur? L'amitié, chez lui, toujours vive, toujours prévoyante, le portait à l'action, s'il se jugeait en mesure de bien servir ceux qu'il affectionnait. De Cailleux, certes, était son ami. Le directeur des Musées souhaitait d'appartenir à l'Académie des beaux-arts. Pradier le stimulera dès 1841 :

Voilà Ancelot reçu à l'Académie française. Bientôt à vous. Quand voulez-vous que nous mettions le feu aux pièces?

A quelque temps de là, de Cailleux se présente et il échoue. Que s'est-il passé ? Cavé, son lieutenant, en relations avec tous les artistes, a dû faire des instances maladroites, ou jugées telles par de -Cailleux. C'est à Cavé qu'il impute son échec, et Pradier est dans la confidence, aussi obtiendra- 1 -il de Cavé une abstention complète, lors d'une prochaine candidature du directeur des Musées. Cette candidature fut posée en 1845, à la mort du comte de Yaublanc, qui laissait vacante une place d'académicien libre.

J'ai vu plusieurs membres de l'Institut, écrit Pradier à son ami. Vous aurez une nomination très honorable. J'ai prévenu Cavé que vous vous présentiez pour la seconde fois, et il m'a dit qu'il ne ferait aucune démarche cette fois-ci. Voilà les nouvelles.

De Cailleux fut élu. Sa haute fonction le désignait, sans doute, aux suffrages de l'Institut, mais ses écrits, sa qualité d'architecte, voire même de sculpteur, lui furent également comptés le jour du vote. Personne, je crois, n'a jamais dit que de Cailleux se fût avisé

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de toucher au marbre. Un curieux billet de Pradier nous permet de penser que le directeur des Musées eut des velléités de tenir le ciseau. Voici ce billet :

Cher de Cailleux, je vous envoie une tête retouchée, beaucoup d'après mes souvenirs, vos conseils et ma première tête. J'y joins un ébauchoir de fer, pour que vous y retouchiez sans crainte, et nous nous reverrons.

Gavé fait une maladie grave. Pradier s'attriste pour son ami et lui fait tenir ces lignes touchantes :

Vous êtes malade, mon cher Gavé! Hélas! que ne puis-je mettre vos maux avec les miens! Un peu plus, un peu moins ! quand on est presque habitué aux douleurs de tout genre, il me semble que ce serait une douceur de prendre pour soi le mal de ceux qu'on aime...

Comment Théophile Silvestre a-t-il osé prétendre que Pradier ne sut pas écrire ? C'est, sans doute, que le critique n'avait pas lu les lettres de notre artiste à son ami Canonge. La plupart sont des pages où Ton chercherait vainement à reprendre.

Très cher Canonge, je désespérais de recevoir de vos nouvelles, mais, ce matin, le portier m'a prouvé qu'un beau pays n'avait pas effacé de votre cœur le souvenir de vos amis. Aussi, me voilà, appuyé contre le mur du quai, au soleil, lisant et relisant votre lettre. Je suis cependant obligé de mettre mon lorgnon, car votre écriture n'est pas plus lisible que la mienne, et j'y vois une fouleîde choses fort agréables, tant de vos impressions que de celles que vous me faites éprouver, en vous intéressant autant à moi pour ce qui regarde mon art. Je dois commencer par vous en faire tous mes remerciements.

Nous avons toujours à mon atelier Laurens, prenant

au crayon tous les jolis modèles qui viennent nous visiter. Castil-Blaze vient de temps en temps nous distraire avec ses contes. Venez donc aussi prendre votre part de tout cela, comme l'abeille, et votre place gardée à la table de votre ami.

Que diable faites-vous là-bas, quand tout le monde voudrait vous voir pour vous embrasser, oui, embrasser, et vous remercier, et vous faire compliment. Les Nymphes, les Bacchantes, les Danaïdes même, dans leur tristesse, les Médée, dans leur fureur, dans leur prostration, vous attendent pour les saluer ou pour les faire sourire; les Atalante n'ont besoin que d'un signal pour gagner le prix de la course ; il n'y a que les Sapho qui boudent dans un coin, jusqu'à ce que le ciseau les fasse éclore, et, pour tout cela, tant d'indifférence ! Ma foi, vous êtes bien insensible ! Je comprends le charme qui vous retient, cette température assez douce, vos amis... enfin, que sais-je? Cependant, ici, il y a de tout cela, en achetant de bon bois qui brûle bien, c'est ce que nous faisons, surtout à l'atelier, pendant ce froid plus supportable, somme toute, qu'il ne l'est en Russie.

Les œuvres, que l'artiste énumère rapidement dans cette lettre, nous sont déjà connues, sauf toutefois Médée, qui ne fut exposée qu'en 1851 et qui, traduite en un métal précieux, devint la propriété de la reine d'Angleterre. Pradier est, avant tout, l'interprète de la beauté féminine, et il advint que, plus d'une fois, on lui fit un grief de reprendre toujours le même thème de beauté, dont il tirait, d'ailleurs, à chaque expé-rience, des effets nouveaux. Le sculpteur n'ignorait pas le reproche courant de la critique à son endroit. Il s'en ouvre incidemment à de Cailleux, un certain jour où il traite de l'acquisition de sa Pieta, exposée au Salon de 1847.

PRADIER

La Reine, écrit-il, trouvera une occasion de marquer sa bienveillance à quelque église de Paris, en lui faisant don de cet ouvrage. Cette fois, le nu ne peut être un prétexte à refus, et je ne songe pas non plus à vous imposer mes Vénus et mes Nymphes.

La statue la Poésie légère, placée au musée de Nîmes, paraît avoir été la dernière des créations gracieuses de Pradier, que le ministère ait acquise sous le gouvernement de Juillet. Nyssia et Chloris caressée par Zéphyr ou le Printemps demeurèrent dans l'atelier de l'artiste jusqu'au jour où le général Cavaignac, mettant à profit son rapide passage au pouvoir pour obliger son sculpteur, fit placer le premier de ces marbres à Montpellier, et le second à Toulouse.

Je viens d'écrire à Laurens, lisons-nous dans un billet daté de Genève, en 1848, que j'avais obtenu du ministère de l'Intérieur, grâce à l'aide du général Gavaignac, que ma statue de Nyssia fût achetée. Je l'ai laissée presque pour rien, vu les circonstances, et le désir que j'ai qu'elle soit placée dans le musée de Montpellier.

Notre artiste ne savait pas se ralentir. Déjà la mort approchait pour lui et, tout à son art, il s'occupait, avec enthousiasme, d'une composition, dont le sujet avait reçu l'approbation de Ingres.

Je fais en ce moment, à mes frais, écrit-il à Ganonge, le groupe d'Ulysse relevant le corps d'Achille. Je crois l'avoir trouvé. Il faut dire que Ingres en avait vu l'esquisse avant mon départ de Paris, et qu'il m'avait tellement monté l'imagination sur cet ouvrage, qu'il fallait bien qu'il sortît complet de ma tête. En effet, je n'ai plus d'autres pensées que celle-là, et si vous voyiez ce groupe de demi-grandeur,

il vous frapperait. Ingres est venu à l'atelier pour le voir et en suivre l'exécution. Tout ébauché qu'il est, il voulait que je le misse aux points sur le marbre.

Nous en convenons, les digressions sont inévitables avec Pradier. Ses œuvres, sans nombre sollicitent l'écrivain qui essaye de parler de ce grand artiste trop tôt disparu. Le groupe d'Ulysse ne fut pas exécuté sous sa forme dernière. Le modèle est à Genève. Mais nous voulions rappeler l'homme de foyer dans les dernières lignes de cette étude. C'est envisager Je statuaire sous un point de vue nouveau. Sa jactance puérile, disons le mot, ses excentricités ont nui à sa renommée. Ce ne furent pourtant que des défauts de surface. Cet homme fut un jpère excellent. S'il parle de ses enfants, c'est avec une tendresse, un choix d'expressions heureuses qui donnent la mesure de sa sollicitude.

J'ai trois jolies petites créatures, écrit-il à de Cailleux, qui voulaient, hier, aller manger quelques-uns de vos bonbons, mais il fait trop vilain temps : ce sera pour un autre dimanche.

Ces lignes sont de 1845. Trois ans plus tard, l'artiste est en Suisse avec ses enfants. Il écrit à Canonge :

Vous feriez parfaitement, comme nous, le lézard au doux soleil de la Suisse/ L'ascension des montagnes, le Montanvert, etc., que nous avons faite cette semaine, m'avait mis sur le flanc. Cependant, avec du repos et mes petites « gouttes », cela commence à aller mieux. Charlotte et Thérèse, surnommée le guide des, montagnes, vous disent mille choses aimables*,

PRADIER

C'est de Paris qu'il date cette dernière lettre :

Quelques gros nuages roulent dans le ciel bleu, et le vent qui tourmente les feuilles, et trouble les nichées, m'inquiète pour le reste de la journée; cependant l'air qui a fraîchi ne m'arrêtera pas. Rien ne peut me retenir sous mon toit où l'inquiétude vient de se glisser et s'est emparée de nous tous. Une lettre de Charlotte nous apprend qu'elle est malade. Pauvre enfant et pauvre cœur de père! Vous êtes faibles tous deux ! L'un se fie sur l'autre, et l'autre sur son espérance et sur Dieu. Cher ami! que de douleurs suivent de près les quelques douceurs de la vie ! Ma main tremble en vous écrivant ces quelques mots, après la lecture de la lettre de ma pauvre Charlotte. Je cours la ramener près de moi, et mes soins, j'espère, vont lui rendre la santé. Peut-être cette circonstance nous chassera-t-elle plus tôt de Paris. Je pars pour Saint-Denis. Adieu donc.

Nous nous serions reproché ne pas rappeler cette lettre. Sans doute, la douleur de Pradier ne fait pas exception. Qui donc n'a pas souffert? Mais on a trop souvent parlé de notre artiste avec une sorte de raillerie ; on l'a présenté comme un être étrange, tout préoccupé du succès que pouvaient lui valoir quelques bizarreries de costume ou d'attitude. Pradier vaut mieux que ce portrait. Ce fut un homme dé cœur, de travail et d'inspiration soutenue. Nous Pavons surpris en butte à des difficultés de diverse nature. Il a connu la géne ! Et cependant, ne l'oublions pas, Pradier fut, de tous les sculpteurs de son époque, le plus en vue, le plus favorisé, le mieux secondé par l'Etat.

Que faut-il penser des autres ?

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