DEMANDE DE LÀ CROIX D'HONNEUR POUR PAILLOT DE MONTABERT
Paris, 11 mars 1843.
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de soumettre à Votre Excellence un rapport sur le Traité complet delà Peinture, par M. de Montabert. Ce rapport, fait, sur la demande de la Société libre des Beaux-Arts, par un de ses membres, a été consciencieusement discuté, et les conclusions en ont été adoptées dans une de ses séances.
Après avoir voté à M. de Montabert une médaille, comme la plus haute récompense qu'elle puisse décerner ; après avoir donné au rapport et à ses conclusions la plus grande publicité, il ne reste plus à la Société libre des Beaux-Arts qu'un devoir à remplir, c'est d'adresser à Votre Excellence la demande qu'elle veuille bien ordonner qu'un exemplaire de l'ouvrage de M. de Montabert soit déposé dans les bibliothèques des villes de France qui possèdent une école de dessin et de peinture.
Dans cette démarche, Monsieur le Ministre, il s'agit toutefois, pour mes honorables collègues et pour moi, moins d'un acte imposé par le devoir, que
d'une intercession inspirée par l'espoir d'un résultat utile au progrès des arts, à la réalisation duquel nos vœux appellent le concours de Votre Excellence.
Oui, Monsieur le Ministre, mettre à la portée de tous un ouvrage aussi remarquable que le Traité complet de la Peinture, c'est propager les principes les plus vrais, et répandre les connaissances les plus nécessaires à la théorie, comme à la pratique de la peinture; c'est enfin mettre à la disposition des artistes, pour y puiser à loisir, un trésor de savoir qui a coûté à son auteur quarante années d'observations, d'études et de recherches, le sacrifice de sa fortune et la perte de la vue.
A la suite d'un travail incessant de jour et de nuit, et sa tâche à peine remplie, M. de Montabert est devenu aveugle !
Quoique l'état de cécité soit bien cruel pour cet artiste, qui passa toute sa vie dans la contemplation des beautés de la nature et des chefs-d'œuvre de l'art, ce n'est pas cette perte qui l'afflige le plus. Elle n'est qu'un sacrifice ajouté à tous les autres, sans lesquels il n'aurait pas satisfait à sa glorieuse mission. Ce qui afflige son cœur d'artiste et fait briller souvent une larme dans ses yeux, sensibles seulement à la douleur, c'est l'indifférence du Gouvernement de son pays pour un travail qui fut l'œuvre de toute sa vie, et qui jouit de la plus haute estime dans les pays étrangers ; c'est surtout, Monsieur le Ministre, que de moins grands services, des travaux moins utiles, des titres moins réels ont été récompensés honorifiquement, sans que, jusqu'à présent, aucune distinction soit venue le trouver.
Votre Excellence comprendra ce que cette situation doit avoir d'affligeant pour un vieillard, qui n'a que ses pensées pour distraction, que les privations accablent et qui, issu d'une noble famille, jadis possesseur d'un riche patrimoine, ne peut même pas répondre à ceux qui lui demandent un résultat pour tant d'abnégation : « Voyez ! le signe de l'honneur témoigne de la reconnaissance de mon pays et de l'utilité de mes efforts ! »
Vous assurer, Monsieur le Ministre, que tous les artistes qui composent la Société libre des Beaux- Arts forment les vœux les plus sincères pour voir M. de Montabert nommé chevalier de la Légion d'honneur, c'est vous donner la preuve la plus certaine que cette récompense serait une des plus justement distribuées. Aussi osent-ils espérer que ce vœu trouvera de la sympathie dans les sentiments de justice et de bienveillance qui vous distinguent, et qui feront réparer par Votre Excellence les torts d'un involontaire oubli, avant que la mort de celui qui en souffre n'en rende la réparation impossible.
Qu'il soit permis, Monsieur le Ministre, de vous rappeler que le Traité complet de la Peinture de Montabert se compose de neuf volumes de texte et d'un volume de planches ; qu'il offre le catalogue de plus de deux cents ouvrages sur la peinture, l'histoire de cet art depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, le développement des plus saines théories sur la beauté, le dessin, le coloris et la composition, la description de tous les procédés matériels de l'art et enfin ces savantes et consciencieuses recherches
sur la peinture à la cire, des anciens, recherches au moyen desquelles il a été possible d'appliquer chez nous ce procédé perdu, comme il a été appliqué dans tous les pays étrangers où la peinture monumentale est cultivée !
Peintre de mérite et savant littérateur, il fallait ces qualités réunies dans M. de Montabert pour oser entreprendre un pareil travail, véritable encyclopédie, qui sera, pour les temps à venir, une source inépuisable de richesses, comme elle en est déjà une non moins précieuse pour le nôtre. Il fallait surtout un grand amour de l'art, une force d'âme bien rare pour commencer et mener à bonne fin uneœuvre dont l'auteur ne pouvait espérer recueillir les fruits que sur le seuil de la tombe, et qui l'a réduit à une position des plus précaires.
Puisse, Monsieur le Ministre, la démarche que je prends la liberté de faire, au nom de plus de deux cents artistes, et qui restera comme un témoignage de la juste appréciation du mérite d'un de leurs confrères, ne pas être la seule récompense dont M. de Montabert ait à se glorifier ! Puissiez-vous y faire joindre celle d'un Roi qui trouve dans l'encouragement des arts ses plus douces jouissances !
Je suis avec respect, Monsieur le Ministre,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le Président de la Société libre des Beaux- Arts,
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Allais 2, vice-président.