LES PYRAMIDES ET LE SPHINX DE GIZEH
A un directeur de journal.
Cher Monsieur,
Je n'avais pas votre journal sous la main lorsque j'ai fait la lithographie, et j'ai pris une dimension trop grande; une autre fois, je prendrai mieux mes mesures.
Comme description, voici un extrait de l'ouvrage que j'ai fait avec Dumas, sous le titre de : Quinze jours au Sinaï, par A. Dumas et A. Dauzats.
« Nous résolûmes d'étendre nos courses le lendemain jusqu'aux Pyramides, en passant par le champ de bataille, et en revenant par Gizeh. Au point du jour, on nous amena des ânes de premier ordre, avec lesquels, en moins de dix minutes, nous fûmes à Boulacq ; nous y passâmes le Nil et nous nous trouvâmes immédiatement sur le champ de bataille où, trente-deux ans auparavant, s'était décidée cette dernière querelle de l'Orient et de l'Occident. L'investigation fut courte : des hauteurs d'Embaleh, nous le découvrîmes entièrement. Au reste, tout est là pour le souvenir et la pensée, rien pour la description.
<( Nous prîmes à vol d'oiseau notre course pour les Pyramides; bientôt, nous fûmes forcés de marcher au pas ; nos montures enfonçaient jusqu'aux genoux dans le sable, de sorte que nous mîmes près de cinq
DAUZATS
heures à atteindre la première, qu'il nous semblait, en débarquant, pouvoir toucher avec le bras.
<( La plus grande des Pyramides, celle sur laquelle on monte de préférence, repose sur une base de six cent quatre-vingt-dix-neuf pieds de long, et paraît, d'en bas, légèrement échancrée à son sommet. Formée de pierres superposées, dont les assises vont en rentrant, elle présente un escalier gigantesque dont chaque marche a quatre pieds de haut et dix pouces de large. L'ascension, au premier abord, nous parut, sinon impossible, au moins médiocrement commode à exécuter. Mais Mohammed s'attaqua à un angle, enjamba la première assise, attrapa la seconde, et, nous faisant signe de le suivre, continua son chemin comme s'il nous invitait à la chose la plus simple! Quelque médiocre que fut le plaisir d'une montée de quatre cent vingt-un pieds, sous un soleil ardent, et avec la réflexion de la pierre, contre laquelle nous grimpions comme des lézards, nous n'en eûmes pas moins honte de rester en arrière. Après vingt minutes de travail laborieux, après nous être suffisamment retourné les ongles et écorché les genoux, nous arrivâmes au sommet d'où il nous fallut penser presque aussitôt à redescendre, sous peine de voir fondre le peu de graisse que le soleil d'Égypte nous avait laissée sur les os.
<( Je me promenai un instant sur la plate-forme, qui me parut avoir trente à trente-cinq pieds de longueur. Quelques pierres énormes, restées debout, semblent les pics déchirés d'une crête de montagne. Ces rochers sont couverts de noms, parmi lesquels étaient encore visibles ceux d'une partie des géné-
raux de l'expédition ; à côté de ces noms illustres, je trouvai ceux de Charles Nodier et de Chateaubriand, que le baron Taylor avait écrits dans un précédent voyage.
(Ici est une description de l'intérieur de la grande Pyramide, inutile à mon avis.)
« Nous sortîmes des chambres de leurs majestés, où il n'y a rien à voir absolument que les murs, pour aller saluer son altesse le Sphinx. Il est de quelques centaines de pas plus près du Nil que les Pyramides. C'est le chien gigantesque qui garde ce troupeau de granit. Avec l'aide de mes Arabes, je parvins à lui monter sur le clos, et du dos sur la tête, ce qui n'est pas encore un médiocre travail. Mayer m'y suivit immédiatement. Je me laissai glisser aussitôt sur les épaules du colosse, et de ses épaules à terre; je me mis à le dessiner pendant que Mayer, debout sur son oreille, lui servait de plumet : cela me donna naturellement mon échelle de proportion. »
Je vous serre la main, ^ Dauzats.
Du cabinet de Ch. Marionneau, correspondant de l'Institut. — On connaît l'ouvrage publié par Gosselin, en 1842, sous le titre : Quinze jours au Sinaï. Cet amusant récit porte la double signature : « Alex. Dumas et A. Dauzats. » Mais, si nous ouvrons la Chronique des arts et de la curiosité du 24 janvier 1869, qu'y lisons-nous, dans l'étude consacrée au peintre lithographe par son ami Philippe Burty? « Dauzats est un des peintres qui ont découvert l'Orient. A peu près au temps où Decamps allait à Smyrne, et Marilhat en Turquie, il partait pour l'Égypte, en compagnie du baron Taylor, que le gouvernement envoyait à Louqsor veiller à l'emballage de l'obélisque. Mais l'Egypte
DAUZATS
ne rassasia point son enthousiasme et sa curiosité!... Avec des peines que Ton ne soupçonne plus aujourd'hui, il visita la Judée, la Syrie, la Palestine. Il a publié le récit de son voyage sous ce titre : Quinze jours au Sinaî. Alexandre Dumas a signé ces deux amusants volumes pour les joindre à ses propres Impressions de voyage, mais il a dit un jour : « La vérité est que c'est dans les cartons « de Dauzats que j'ai vu la Palestine. » Le mot est plaisant. Il est parfaitement juste. En effet, parcourir les mille dessins qui vont figurer dans la vente posthume de Dauzats, c'est suivre l'artiste sur le bateau à vapeur, le long des côtes semées de villages, descendre le Nil en sa compagnie, ou se joindre à sa caravane, sur le dos montueux d'un dromadaire. Les rues du Caire aux toits dentelés, les sveltes fontaines de Damas, les moucharabiehs d'Alexandrie découpés comme des guipures, les profils austères des murs de Jérusalem, les ex-voto cerclés d'or de la chapelle Sainte-Hélène, tout cela parle comme des notes de voyage, et vit avec une intensité d'aspect que n'atteindra jamais la photographie. » Qu'importe alors le style, si c'est Dauzats qui en a été l'inspirateur? Ne lui reprochons pas d'emprunter au livre sur lequel Dumas a mis son nom. Dauzats reprend son bien, voilà tout. A qui la lettre qu'on vient de lire est-elle adressée? Au directeur d'un journal illustré qu'il serait aisé de nommer. Une lithographie renfermant une Vue des Pyramides et du Sphinx de Gizeh avait été demandée à l'artiste. Dauzats l'exécute. Sa planche réclamait un commentaire. Dauzats l'écrit. Mais l'heure le presse. Il cite son texte de 1842. Une note au crayon permet d'assigner une date à sa lettre. Elle est de 1846.
AUGUSTE COUDER