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LA POÉSIE DES TOMBES

David d'Angers trouvait un charme particulier à errer parmi les tombes. La poésie des cimetières l'avait séduit. Il aimait la solitude, le silence, l'obscurité qui enveloppent les monuments en ruine. Son imagination trouvait dans cette atmosphère recueillie un fécond aliment, et il ne paraît pas que le talent viril de l'artiste ait reçu quelque atteinte des heures de tristesse volontaire qu'il s'imposa. Le sujet de la Jeune Grecque, l'œuvre exquise entre toutes que David ait signée, lui fut suggéré dans un cimetière.

On sait que le sculpteur a laissé de nombreux écrits. Il s'était fait une habitude de noter avec soin toutes ses impressions. Celles qu'il avait éprouvées dans ses visites successives aux cimetières de France, d'Allemagne, de Grèce, d'Espagne ne pouvaient être oubliées. David les a consignées dans ses carnets ou dans des pages isolées dont un certain nombre ont été offertes par lui à son ami le plus intime, Victor Pavie. Nous en détachons les notes qui vont suivre :

Cimetière Montmartre. — Aujourd'hui, 10 janvier, je suis allé visiter le cimetière Montmartre. Toutes les tombes étaient couvertes d'un linceul de neige. On entendait de temps à autre les roues des corbillards enfoncer, avec une sorte de crépitement, dans la neige durcie; à ce bruit succédait celui des pas mornes et lourds du cortège. Il est aisé de deviner, au seul bruit de son pas, si l'homme est triste ou

joyeux. Du dehors m'arrivait le bourdonnement de la vie active, voix puissante et monotone des grandes villes, que le cri de la douleur ne parvient pas à rompre. De hauts cyprès étendaient sur nous leurs branches dépouillées. Un brouillard épais permettait à peine de distinguer les monuments qui revêtaient, dans les demi-ténèbres, un caractère imposant. De même, les maisons construites sur Montmartre n'apparaissaient que par masses monumentales. Voyezles par un jour de soleil, ces constructions sans style, communes ou bizarres, ont un aspect repoussant. Vues dans le brouillard ou au clair de lune, elles offrent des masses d'ombre; les détails disparaissent et l'œil se repose avec un certain plaisir. Les masses bien comprises, voilà tout le secret des arts du dessin, de la littérature et de la musique.

Cimetière Montparnasse. — Le jour de la fête des Morts, le cimetière de Montparnasse a été visité par une nombreuse population. J'ai vu avec un vif intérêt que la foule ne cessait d'entourer le trop simple monument des Sergents de La Rochelle, et je me suis rappelé l'heureuse idée que vous m'aviez exprimée un jour dans mon atelier en voyant le portrait de ces jeunes patriotes : vous vouliez ouvrir une souscription pour leur élever un monument, et vous pensiez que vos collègues de la Chambre souscriraient, et même M. Mérilhou1.

Je viens donc vous rappeler votre heureuse et patriotique idée, dont la réalisation ne me semble pas impossible. Il est temps, d'ailleurs, que nous exhu-

1. Cette page fut adressée par l'artiste à Ferdinand de Lasteyrie..

DAVID D 'ANGERS

mions le nom et les généreuses actions des nobles martyrs de la liberté. L'idée du croquis ci-joint m'est venue dans le cimetière, auprès du petit drapeau déchiré, et dont les couleurs sont éteintes, planté au milieu de quelques moellons.

Je serais charmé de connaître votre opinion à l'égard de ce projet de monument.

Cimetière du Père-Lachaise. — Je suis allé au Père- Lachaise en compagnie de lady Morgan; elle avait une cour autour d'elle. Elle était sans cesse sur le trépied, faisant des phrases à tout propos, et, je dois le dire, ses jugements ne manquaient pas de justesse.

Aujourd'hui, je viens du Père-Lachaise où je me suis rendu avec Mme Opie. Seul avec elle, j'ai pu jouir de sa conversation, de son esprit observateur, mêlé de tendresse et d'énergie. Nous avons visité presque tous les monuments du cimetière : cette journée a été l'une des plus intéressantes de ma vie.

La statue de Casimir-Périer, placée sur son tombeau au Père-Lachaise, le représente debout, la main droite fermée avec violence, la main gauche posée sur des tablettes où est gravée la Charte constitutionnelle. Dans la pensée de Cortot, le poing fermé indique la résistance; à mes yeux, c'est là une allégorie misérable. Que penser d'une Constitution qui devrait être défendue à coups de poing ? Gortot n'a pas su prendre son sujet par le côté noble, et l'impression qui découle de son œuvre est plus digne des pages du Charivari que de la sculpture. Il me semble qu'un Casimir-Périer indiquant du doigt cette

Charte, posée sur un faisceau de drapeaux surmontés du coq gaulois, eût laissé de l'homme d'État une idée plus juste. Il ne fallait pas oublier que la Charte est placée, par un de ses articles, sous la protection de Tannée et de la garde nationale; ce ministre auquel on élève une statue, comment a-t-il comprimé les révoltes et les émeutes? En faisant intervenir la garde nationale et l'armée. En aucune occasion, il ne s'est servi de son poing.

Je n'ai pas voulu qu'il y eût de verdure autour du tombeau de Ludwig Boerne. La nature n'a pas de Heurs pour le proscrit ; la terre d'exil est un désert où ne pousse jamais la végétation de la patrie. J'avais proposé à la commission du monument d'adopter un tombeau de marbre noir, élevé sur des degrés de granit. A la tête, une pierre verticale dans laquelle eût été sculptée la tète de Boerne; au-dessous, une inscription. Sur le tombeau, une couronne de chêne, la plume de l'écrivain, des chaînes brisées, image de la liberté qu'on ne conquiert qu'après la mort. Tous ces objets, en bronze. Les chaînes auraient pu encore rappeler la lutte de cet homme de cœur pour obtenir la liberté de ses compatriotes : il est dans les conditions de l'allégorie de permettre à l'imagination d'appliquer plusieurs idées.

Cimetière de Favraye* . — Il faut que je sois bien pressé par le temps pour ne pas aller visiter les cimetières des endroits où je passe. Celui-ci est situé, comme la plupart des cimetières de campagne, au milieu du village; usage touchant, selon moi,

h Maine-et-Loire.

DAVID DANGERS

puisque les vivants ne redoutent pas la vue des tombeaux de leurs ancêtres. N'y a-t-il pas là comme une image de notre vie, dans laquelle les pleurs s'entremêlent aux joies fugitives? L'exemple que nous donnent les villes est moins beau : la douleur s'épanche, à l'écart et dans le secret, sur des cendres reléguées.

Noble poussière des hommes vertueux qui dormez ici, ne craignez pas que je profane votre dernier asile. C'est à peine si j'ose fouler du pied ce coin de terre sacrée, et chacun de mes pas me fait trembler. Le culte filial de ceux qui gardent votre mémoire vous défend. Ils protègent à leur tour votre sommeil. Seule, la voix des enfants qui jouent dans le voisinage de vos tombes peut arriver jusqu'à vous, et, si vous l'entendez, vous n'en sauriez être offensés : il y a, tant d'innocence dans l'âme de l'enfant !

Les tombes fastueuses de nos villes ne sont trop souvent que les monuments de l'orgueil; le tertre du cimetière de village parle doucement de la mort.

Jadis, sous le poids du jour, vous vous reposiez à l'ombre des chênes; maintenant c'est l'ombre du clocher qui vous couvre, c'est elle qui garde le gazon de votre couche dernière contre les ardeurs du soleil.

Je me suis penché sur la pierre funéraire de chacun de vous : il en est qui portent gravée une navette ; sur d'autres sont rappelés des instruments de labourage ; sur celle d'une femme, je remarque une quenouille. Ainsi se trouve résumée une vie de travail et d'humilité. Je n'imagine pas d'expression plus simple et plus éloquente d'une douleur vraie.

Point de jouets ni de berceaux sur la tombe de l'enfant, comme on en voit dans les cimetières des villes. Lorsque l'enfant meurt, faut-il regretter, grand Dieu, qu'il lui soit épargné de connaître cette vie, drame de tous les instants? L'enfant du pauvre n'a pas eu de jouets. Un peu de pain a été toute sa jouissance ; il a vu plus d'une fois pleurer autour de lui, mais un rayon de soleil et les fleurs suffisaient à le distraire : ces fleurs qu'il ne cueille plus de ses petites mains, poussent d'elles-mêmes sur l'emplacement où il repose et le soleil les fait grandir.

Au village, c'est la douleur physique qui courbe l'homme; à la ville, c'est la douleur morale qui le mine. Elle agit sans relâche sur l'organisme devenu fiévreux. Lorsque vous admirez l'œuvre d'un homme de génie, pensez-vous parfois aux lambeaux de vie qu'il a généreusement légués aux générations à venir, dans chacune de ses créations?

Certaines tombes, très anciennes, se sont écroulées, et leurs croix penchées paraissent chanceler comme des hommes ivres. D'autres tombes sont faites en pierre dure. Elles ont la forme d'un cercueil et, vers la tête, une croix a été grossièrement sculptée dans la masse. D'autres, enfin, sont surmontées d'une croix de bois noir sans nom. A quoi sert une inscription à celui qui aime? Le cœur revient sans tâtonnement vers l'être aimé.

Cimetière de Gèdre, près de Barèges. — A Gèdre, chaque tombe est recouverte d'une simple dalle posée à plat : cela produit l'effet des ratures que

DAVID D ANGERS

présente le manuscrit de l'écrivain, quand le poème est terminé.

Cimetière de Rouen. — Je viens d'assister à l'inauguration du tombeau d'Hyacinthe Langlois. Le cimetière de Rouen est admirablement situé, sur une montagne qui domine toute la ville. Elle apparaît comme au fond d'un cratère. Le ciel était sombre. Il tombait une pluie fine. M. Deville a prononcé l'éloge de Langlois, devant son tombeau : son discours a produit un grand effet. Un rocher druidique surmonte la tombe de l'artiste, pierre uniforme, dans laquelle est incrusté son profil de bronze, et une inscription de même matière. Sur un cube de granit, le cercueil en marbre noir. Une palette, des outils de graveur et des plumes ont été placés sur le cercueil. Ce monument est de ma composition.

Cimetière de ***. — Aussitôt que j'eus connaissance de la mort de Marco Botzaris, je formai le projet de lui élever un monument. Longtemps, je cherchai dans mes souvenirs allégoriques une pensée qui pût rendre dignement ma profonde admiration pour ce grand homme, mais tout me paraissait emphatique. J'attendis l'inspiration. Un jour, me promenant dans un cimetière, je vis une petite fille, à genoux sur un tombeau, épeler avec son doigt l'inscription qui y était gravée. J'avais trouvé ma composition.

Cimetière d'Angers. — A. l'extrémité d'un chemin boueux, deux portes attirèrent mon attention. L'une

était ornée de pilastres élégants et fermée par une grille en fer; l'autre, en bois vermoulu, tombait de vétusté. Celle-ci clôt le cimetière d'Angers. La couleur des planches, disjointes et branlantes, est terne et passée, mais ceux qui jettent un rapide coup d'œil sur la triste clôture, lorsqu'ils accompagnent quelque chère dépouille, ne la distinguent qu'à travers un voile de larmes. Deux statues allégoriques accostent cette porte. La première cache sur ses genoux un visage aux traits creusés. Ses membres sont amaigris, ses vêtements en désordre et déchirés, son attitude accablée; c'est la Douleur, La seconde est couronnée de fleurs, et lève ses bras vers le ciel avec une expression de ravissement; une ancre est son symbole : c'est V Espérance.

J'étais venu à diverses reprises jusqu'au seuil de ce cimetière délaissé, car c'est là que repose mon père. La porte était close. Un ami vient de m'obtenir la clef : me voilà près des restes vénérés qui m'attirent toujours. Hélas! il ne m'est pas donné de m'agenouiller sur la sépulture même de mon père ; une nouvelle couche de morts la recouvre, et cependant combien peu d'années se sont écoulées depuis qu'il n'est plus ! Que l'homme est vite remplacé, vivant ou mort! Déjà, je remarque, dominant ces couches successives de cadavres, des tumulus effondrés et demi-béants : on dirait les lèvres avides de quelque invisible géant, impatient de dévorer de nouvelles victimes.

Au milieu des tombes les plus riches, qui rompent l'égalité jusque dans l'asile de la mort, mes regards sont attirés par celle d'une jeune femme, Élise de

DAVID D ANGERS

Soland, morte à l'âge de vingt-deux ans. Des guirlandes de fleurs, délicatement sculptées, décorent la pierre du tombeau. Ces ornements sont de la main savante de mon père.

Mon attention se porte encore sur une inscription profondément touchante.

La voici :

MON DIEU, NOUS VOUS SUPPLIONS SOYEZ PROPICE A CE CHER FILS, AUGUSTE, Mce-Mal FLORIMOND GUÉRIN, NÉ A LUNÉVILLE, LE 31 MAI 1807, DÉCÉDÉ A ANGERS, LE 13 FÉVRIER 1827f SA PERTE EST, POUR SA MÈRE, CELLE DU BONHEUR ET UNE SOURCE INTARISSABLE DE REGRETS ET DE LARMES.

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