MORTE LE MERCREDI 26 NOVEMBRE
(( Elle Ta suivi » a été gravé après la mort de cette pauvre mère. Ainsi, les survivants achèvent la page commencée par leurs devanciers. Ici, toutefois, les lignes sont interverties. Suivant Tordre de la nature, cette mère n'aurait pas dû pleurer son fils. Cependant, c'est elle qui est morte la dernière. Il y a je ne sais quoi de violent dans ces lignes, telles qu'elles se succèdent, et, de là, sans doute, provient leur charme cruel. Déjà, les mousses grimpantes ont rendu l'inscription presque illisible; on ne distingue guère que les lignes qui concernent la mère. Le temps n'existe pas en nous, ni pour nous; il est hors de nous. Nous lui empruntons, en passant sur cette terre, ce qui devient pour nous la possibilité
de connaître ; puis, aux modifications que subit notre nature, nous croyons que le temps marche, tandis que c'est nous, et seulement nous qui marchons, à pas précipités, du berceau vers la tombe.
Il y a dans le cimetière d'Angers des amas d'ossements à découvert. Quelle voix aura une influence suffisante sur mes compatriotes, pour leur faire comprendre combien est pénible la vue de ces débris humains rejetés des tombes nouvellement creusées par la pelle du fossoyeur !
Quoi! ne laisserez-vous pas en repos les tristes épaves du naufrage humain ? A quoi bon ramener au jour des êtres dont la plupart ont tant souffert sur cette terre ? Ce globe est donc bien étroit, puisque, sur aucun point de sa surface, l'homme n'est assuré d'y dormir en paix?
Assistez aux derniers instants de l'être que vous aimez; consacrez-lai toutes vos veilles; si la mort vous l'enlève, vous n'avez pas assez de larmes pour payer votre tribut à sa mémoire ; mais, peu à peu, vous rétablissez l'ordre dans votre maison; vous y faites des arrangements nouveaux. Si celui que vous avez tant pleuré revenait à la vie, serait-il revu avec bonheur?... J'en doute, c'est affligeant à dire, mais ce n'est que trop l'histoire du cœur humain.
De là, cette indifférence des hommes à l'endroit des cimetières, la solitude et le silence qui enveloppent les tombes ! Je sais pourtant des exceptions à cette loi sans entrailles, mais ils sont rares ceux qui comprennent que cette courte vie n'est que la préface d'une existence meilleure, et plus digne de l'homme; que nos ossements sont les débris d'un
DAVID DANGERS
temple, et qu'ils doivent inspirer le même respect que les vestiges des autels renversés, car l'homme est un être privilégié, en relations avec Dieu.
Mais il faut que je quitte ce coin de terre, bien inhospitalier pour les restes de mon pauvre père. Qui sait si je ne dois pas mourir en achevant ces lignes! c'est le secret de Dieu.
Adieu, mon père ! Si mes pleurs coulent moins abondants qu'à l'époque de notre cruelle séparation, si je parais moins ému que le jour où, pour la première fois je visitai ton dernier asile, ce n'est pas par endurcissement de cœur, mais j'ai vieilli, et, en vieillissant, les larmes sont plus rares... J'ai tant souffert... adieu, adieu, mon père!
Cimetière de Marseille. — Oh ! combien est poétique le cimetière de Marseille ! C'est un large plateau sur un mont élevé ; les allées, bien tracées, sont bordées de cyprès qui produisent un effet majestueux et mélancolique.
Les monuments des familles aisées sont en belles pierres blanches, imitant le marbre, et d'une forme carrée. Tous ces tombeaux paraissent tellement scellés que l'imagination est attristée, en pensant que les vivants ont voulu ainsi consigner, d'une manière irrévocable, les cadavres dans la terre. On dirait, à l'aspect de ces dalles énormes, des blocs posés devant l'ouverture d'une prison.
Quand on est sur ce terrible plateau, piédestal de la mort, auquel un ciel du plus pur azur sert de coupole, on découvre, vis-à-vis de soi, cette belle mer bleue, chargée de bâtiments qui semblent
apporter vers vous les dépouilles des mortels. On voit, à ses pieds, les toits des maisons qui ont l'air de cercueils. Derrière, à droite et à gauche, s'élèvent des montagnes dépouillées de végétation, semblables aux ossements du vieux monde, jetés là pour donner aux hommes une grande leçon, en leur montrant que ce globe a aussi ses âges et ses vicissitudes. Ce vieux corps animé, dont l'espèce humaine est l'image abrégée, se plaît à confondre ses ossements avec ceux de l'homme.
De quelque côté qu'on se tourne, dans ce cimetière, on a toujours, pour premier plan de ce magnifique tableau, les croix noires des tombes.
Que les peintres ne viennent-ils nous reproduire ces sublimes scènes, ils seraient compris, et n'auraient plus lieu de se plaindre de l'indifférence du public pour les arts.
C'est aujourd'hui le jour du repos : le dimanche. Toute la population de Marseille a quitté sa tombe d'un jour, la cité, pour se répandre dans les champs, et respirer le parfum des fleurs. Elle fait acte de liberté. Elle accentue la vie. Je ne vois dans le cimetière que des soldats et de vieilles femmes, agenouillés devant les tombes, priant pour ceux qui leur furent chers, et se préparant ainsi au dernier voyage.
Toutes ces bastides, que l'on aperçoit dans la campagne, ont l'air de se lier aux sépultures. Là, les morts de demain vont se visiter avant de se rendre ici, où des mains les scelleront dans leur dernier lit.
Pour moi, qui suis étranger, je viens répandre quelques larmes sur cette terre qui recouvre tant
DAVID D'ANGERS
d'infortunes, que la mort seule a soulagées. Jamais, dans le cours de mes longs voyages, je n'ai manqué à ce devoir sacré. Là mort et l'enfance sont si poétiques! Hélas ! ces deux points sont les seuls saillants de la vie. Le milieu de l'existence n'est qu'un mensonge et une déception. Un berceau et un cercueil, voilà toute la biographie humaine.
Cette pluie qui tombe rafraîchit mon sang ; peutêtre fait-elle aussi du bien aux morts qui reposent près de moi î
J'aperçois une fosse sur laquelle il y a une foule de petites croix de roseaux, de bois, de paille ; quelques petits chapelets y sont suspendus ; des couronnes de mauves et de fleurs sauvages, toujours fraîches. Une main inconnue les renouvelle chaque jour. Le nom de Bitter, formé avec des cailloux, placés les uns auprès des autres, est la naïve inscription de cette pauvre tombe, et si quelque accident la dérange, l'inscription se trouve rétablie le lendemain.
J'étais venu souvent à cet endroit, pour essayer de surprendre l'être bon et généreux, mystérieux protecteur de cette sépulture. Je me serais agenouillé à ses côtés et je lui aurais demandé la faveur de toucher sa main compatissante. Ce doit être une femme : car, seules, les femmes comprennent la sublimité du sentiment. Emilie et moi, nous avons déposé quelques fleurs sur cet humble monument.
Bitter était un soldat; il fut fusillé pour s'être vengé, en le tuant, de l'officier qui l'avait froissé dans ses plus intimes affections.
La main amie qui traça la modeste inscription de
sa tombe prit à tâche, sans doute, de réhabiliter sa mémoire. Pour mériter un tel dévouement, il fallait que Bitter fût un noble cœur.
Nous avons tressé une couronne de mauves, et l'avons placée sur sa sépulture. Peut-être son amie inconnue aura-t-elle éprouvé quelque soulagement, en pensant qu'il se trouvait des êtres capables de comprendre sa douleur.
Nous sommes revenus en 1838, et notre première visite a été pour la lombe de Bitter. Bien que quatre années se fussent écoulées depuis notre dernier voyage, le soin religieux de l'amie inconnue du pauvre soldat est toujours le même. Les petites croix, les fleurs, l'inscription de cailloux, tout est encore dans le même ordre.
Après avoir longtemps cherché, j'ai enfin découvert une tombe qu'il m'eût été bien pénible de ne pas retrouver, c'est celle d'un jeune homme, à l'âme brûlante, et qui n'a apparu sur cette terre que pour aimer et souffrir.
Là repose, enfin, Edouard Arnaud qui, après avoir été uni pendant dix-sept mois à une femme à laquelle il avait voué son âme et sa vie, n'a pu résister à l'affreuse douleur de sa perte, et est venu la rejoindre au bout de deux ans.
La voilà cette tombe. Deux pierres, proches l'une de l'autre. Sur Tune :
Julie, 1834.
Sur l'autre :
Edouard, 1836.
Le nom d'Arnaud n'est même pas inscrit sur leurs
DAVID D'ANGERS
restes mortels, mais mon cœur Ta deviné, et j'ai pleuré sur cette vie si courte qui eût pu être si belle. Mon œil brûlant eût voulu soulever cette pierre pour voir encore sa poussière, mais pourquoi chercher à remuer les vestiges d'un temple d'où la divinité — l'âme — s'est échappée, c'est avec elle que j'avais formé les liens d'une affection éternelle. Elle est l'ancre qui pouvait retenir ma barque. Le temple périssable se nommait Arnaud.
En 1834, lors de mon second voyage à Marseille, cet intéressant jeune homme, qui m'aimait avant de me connaître personnellement, vint me voir plein d'enthousiasme. Dès cet instant, un lien aussi durable que la vie se resserra entre nous, et je passai avec lui des journées entièrement remplies de ce bonheur que peuvent seules apprécier les âmes jeunes et chaudes.
Je ne me rappelle jamais, sans une vive émotion, le dernier jour que nous avons passé ensemble, la veille de mon départ. Nous ne devions, hélas ! plus nous revoir. C'était le dernier adieu d'une trop courte amitié.
Nous fûmes toute la journée sur mer. Un ciel chargé d'orage grondait sur nos têtes, et nous avions l'âme si pleine d'émotions poétiques, que cette grande scène de la nature n'était qu'accessoire. J'avais devant moi un drame vivant qui absorbait toutes les puissances de mon âme. Je me souviens encore, comme si c'était hier, que la barque s'étant approchée du rivage, Arnaud nous quitta, et nous le vîmes, un instant après, assis sur un rocher, absorbé dans la plus profonde mélancolie. Cette belle figure, pâle et souffrante, sur un rocher aride, la mer à ses
pieds, la tête dans un ciel sillonné d'éclairs ne rendait-elle pas bien sa situation?
Dors en paix, bon et noble jeune homme ! Je consacrerai ton souvenir sur le marbre, afin que tes compatriotes, dont tu fus méconnu, apprennent enfin que la fleur, qu'ils ont froissée sous leurs pas insouciants, renfermait dans sa corolle un germe précieux.
Cimetière de Mayence. — En visitant le cimetière, nous avons vu plusieurs hommes occupés à faire une fosse. Leur gaîté et leur bruyante conversation nous surprirent; il y en avait un qui sifflait. Un soldat, sergent autrichien, était là avec cette baguette qui sert à frapper les militaires. Un homme était assis sur le cercueil, en beau bois de chêne, recouvert de croix, de cœurs enflammés et de larmes en plaques de cuivre argenté. Comme leur indécente gaîté nous importunait, nous nous éloignâmes, mais, une demi-heure après, nous apprenions que la fosse était faite. Nous nous rapprochâmes. On mettait la terre sur le cercueil. Toujours même gaîté. Le soldat fumait toujours, mais, à notre approche, il ôta sa pipe de sa bouche, signe de déférence envers des étrangers. Les hommes continuaient de jeter la terre sur le cercueil, et nous vîmes une assez grande quantité de têtes qui étaient confondues avec la terre. Un spectateur, qui était sur le bord de la fosse, en avait une près de lui qu'il poussa avec le pied dans la fosse. Nous avons pensé que ce cercueil renfermait les restes d'un soldat, et que celui qui assistait à cet ensevelissement était là seulement pour surveiller l'opération.
DAVID D'ANGERS
Cimetière de Missolonghi [Grèce). — Je viens de voir le monument de Marco Botzaris. Il est au pied du bastion où ce grand homme est tombé. Le piédestal est de forme égyptienne et très élevé. A quelques pas est le tumulus où dorment les braves, tués à côté de Botzaris. J'ai découvert de très loin ma Jeune Grecque. Il me semblait la voir tressaillir à l'approche de son créateur d'il y a trente ans !
J'ai voulu dessiner le monument de Botzaris et le tumulus qui l'avoisine. Assis sur les ruines d'une tombe, je recueillais l'écho lointain d'une musique militaire qui pouvait avoir une intention mélancolique. Mon travail terminé, je me suis mis à errer au milieu des décombres que recouvrent de hautes herbes. Tout à coup, quelque chose fléchit sous mon pied: c'était une tête de mort que j'avais involontairement écrasée. Je ne puis rendre la sensation que j'éprouve encore; il me semble avoir commis presque un crime, car j'ai toujours eu le respect religieux des morts. Cette tête est peut-être celle de quelque brave, tombé pour la liberté.
Je savais que lord Byron a été enseveli près des fortifications de Missolonghi; mais toutes mes recherches pour découvrir le lieu de sa sépulture ont échoué. J'ai voulu voir la maison où il est mort : on l'a détruite. L'ingrat oubli est inné clans notre nature. Si ceux qui ne sont plus peuvent voir ce qui se passe sur notre terre, le poète de Child-Harold doit sourire avec amertume, mais ce manque de reconnaissance ne doit pas l'étonner.
Cimetière de Tortosa (Espagne). — J'étais ce matin
sur la promenade de Tortosa. J'ai vu deux jeunes garçons portant une croix; j'ai pensé qu'ils se rendaient au cimetière et je les ai suivis. Sur la porte du cimetière est une inscription latine qui signifie <( chemin de la chair ». Pourquoi n'avoir pas gravé ces mots en espagnol, afin que chacun pût les comprendre ? Je n'ai pas vu de monuments somptueux : quelques tombes ornées d'une simple croix, et au fond une grande construction. Une petite chapelle s'élève au milieu du cimetière. De chaque côté, et sur une grande étendue, sont rangées des cases en forme de four, dans lesquelles on glisse les corps ; puis on ferme l'entrée de la* case, par une plaque de marbre, sur laquelle est écrit le nom du défunt, sans toutes ces phrases louangeuses si fort en usage dans notre pays.
J'ai demandé où était la tombe de Mme Cabrera, la mère du chef carliste. Un fossoyeur, en frappant du pied sur un espace de terre, près du mur d'enclos, m'a désigné une tombe où il n'y a ni croix, ni inscription d'aucune sorte. J'avais vu, peu d'instants auparavant, le bastion au bas duquel cette femme, âgée de quarante ans à peine, et d'une rare beauté, a été fusillée pour crime de maternité. Voilà donc tout le retentissement d'une mort héroïque, car Mme Cabrera a fait preuve d'un admirable courage. La trace des balles qui firent jaillir sa cervelle sur la pierre est son seul monument.
Ces notes sont de datés diverses. Elles embrassent une période de trente années. Le père du statuaire est mort en 1821. La première visite de David à la tombe de son père eut lieu en 1822, L'artiste ne vit Tortosa qu'en 1853.
DAVID D'ANGERS
La page consacrée au cimetière Montparnasse demande un commentaire. David avait modelé une médaille commémorative du supplice des Quatre Sergents. Il s'exprime ainsi dans l'un de ses carnets au sujet de cette médaille : « Avant de me rendre au Havre, en 1845, j'ai voulu acquitter une dette sacrée que j'avais toujours eu l'intention de payer aux malheureux Sergents de La Rochelle . Sur la face de la médaille, j'ai représenté, en bas-relief, leur quatre têtes, accolées deux à deux. Un faisceau, surmonté du bonnet de la Liberté, est au milieu. Sur le revers, j'ai représenté la Liberté déposant quatre couronnes de laurier sur un billot, où est placée une hache. Je me suis servi, pour l'exécution de cette médaille, des profils de ces jeunes gens dessinés dans leur prison, ainsi que du buste de Bories. » C'est cette médaille, vue par Lasteyrie, qui motiva la lettre que lui adressa David, avec un projet de monument, qui, d'ailleurs, n'a pas encore reçu d'exécution.
J.-B. DELESTRE