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ARTICLE VII

« Il est convenu que ladite demoiselle future épouse demeurera chargée seule de la conduite et de toutes^ les dépenses du ménage^ tant pour la nourriture que pour les loyers ou appartements qu'ils occuperont, gages de domestiques, linge de table , ustensiles de ménage , entretien d'équipages , nourriture de chevaux et toutes autres dépenses quelconques sans exception^ tant envers ledit seigneur futur époux, qu'envers les enfants' à naître dudit mariage, qu'elle sera tenue d'élever et de faire éduquer à ses frais, à la charge par le seigneur futur époux, ainsi qu'il s'y oblige , de payer à ladite demoiselle future épouse la somme de 6,000 livres de pension, pour tenir lieu de sa moitié dans lesdites dépenses et entretien de ménage, par chaque année de six mois en six mois et toujours d'avance, en sorte que les six premiers mois seront exigibles le lendemain de la célébration du mariage.

« C'est ainsi que le tout a été convenu et arrêté entre les parties promettant, obligeant, renonçant.

« Fait et passé à Paris en la demeure dudit seigneur, comte du Barry, futur époux susdésigné, Tan 1768, le 23 juillet après midi; et ont signé: J. Gomard de Vac-

«EBNIER, LE CHEVALIER DU BaRRY, GrUEL , LE COMTE DU

Barry-Geres, a. Becu, C. F. du Barry, Rançois(I). »

Et n'oublions point, dans ce divertissant et honteux simulacre d'union par devant notaires^ l'apport de la mariée , ce trousseau pour l'entrée en ménage estimé trente mille livres, « résultat des gains et des économies de la demoiselle, » dont il est fait réserve dans la double feuille de papier à lettre jointe au contrat. Jeanne Bécu apporte un collier de diamants fins évalué huit mille livres ; une aigrette et une paire de boucles d'oreille en girandoles estimées huit mille livres; elle apporte trente ro*bes et jupons de différentes étoffes , de soie, or et argent de toutes saisons, évalués trois mille livres; elle apporte des dentelles d'Angleterre, de Bruxelles, de Valenciennes , d'Arras et autres,, tant en garnitures de robes qu'en manchettes , bonnets et autrement, évaluées six mille livres; elle apporte six douzaines de chemises fines en toile de Hollande, gar« nies de manchettes de mousseline brodée , douze dés-

(1) Mémoires de la Société des sciences morales, des leUres et des arts de Seine-et-Oise , vol. V, 1859. Article de M.Leroy, auquel l'histoire des Maîtresses de Louis XV doit déjà les curieux comptes de madame de Pompadour.

habillés complets de différentes étoffes de soie et autres , deux douzaines de corsets , et plusieurs autres linges et effets à Tusage de ladite demoiselle, évalués deux mille livres. Rien ne manque à cette mariée mise dans ses meubles , qui apporte encore le lit complet, avec les rideaux, dossier, bonnes-grâces de damas vert, une tenture servant de tapisserie de pareil damas, huit chaises, quatre fauteuils, et deux rideaux de damas vert , évalués trois mille livres, et complétant l'apport des trente mille livres.

Un mois après le contrat, le mariage était célébré (1). Le mari repartait pour Toulouse. Madame du Barry prenait possession du logement de Lebel, logement

. (1) »t I^e t«' septembre 1768, après publication de trois bans sans empêchement, en cette paroisse Saint-Laurent et en celle de Saint Eustache, les 24, 26 et 31 juillet dernier, vu la procuration donnée par la mère de Fepouz a M. Jean Gruel, négociant a Paris, rue du Roule, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir au présent mariage; vu pareillement la procuration des beau père et mère de l'épouse, donnée amessire Jean Baptiste Gomard, prêtre, aumônier du Roi, auquel ils donnent pouvoir de les représenter lors de la célébration de ce mariage, les fiançailles célébrées aujourd'hui, ont été par nous mariés messire Guillaume, comte du Barry, ancien capitaine, et demoiselle Jeanne Gomard de Vaubefnier, âgée de vingt-deux ans, fille de Jean Jacques de Vaubernier, intéressé dans les affaires du Roi, et d'Anne Becu dite Cantigny. »

Malgré la dénégation d'une lettre de du Barry le Roué, publiée dans la Revue de Paris, malgré l'affirmation contraire de Louis XV dans une lettre que l'on trouvera plus loin, nous croyons, d'après le témoignage à peu près unanime des contemporains, que le mariage de Jeanne Vaubernier avec Guillaume du Barry a suivi ses premiers rapports avec le Roi. Ce mariage fut, selon l'opinion très-vraisemblable du temps, une précaution du Roi prise vis-à-vis de lui-même, un acte de prévoyance. Ne fut-il pas un moment question de casser ce mariage? Et la cour et l'opinion ne s'occupèrent-elles point d'un mariage qui devait suivre, un mariage à la Louis XIV, qui eût fait de Louis XV le mari de la maîtresse du Roué ?

situé au deuxième étage de Versailles, précisément audessus de Tappartement du Roi ; et Tintendant de sa maison ne tardait pas à passer bail, au nom de sa maîtresse (22 décembre 1768), pour un hôtel à Versailles, rue de l'Orangerie, destiné à loger les équipages et les gens de la favorite (1).

Installée dans Versailles , madame du Barry faisait tout d'abord éclater ses goûts de luxe et de magnificence. La courtisane, à laquelle le damas vert suffisait hier, commençait à s'entourer de toutes les belles et agréables choses qu'elle devait plus tard réunir à Luciennes , comme dans le boudoir des arts du mobilier. Dans ce logis de sa nouvelle fortune , dans cette suite de petites chambres basses, qui gardent encore aujourd'hui, dans le demi-jour de leurs volets de bois fermés, le souvenir d'une volupté mystérieuse, la maîtresse du Roi entassait les objets d'art, les raretés, les bronzes, les marbres, les porcelaines. La cheminée du salon portait une magnifique pendule à colonnes, dans lesquelles se jouait un monde de figures de porcelaine. Au milieu du salon se dressait une table garnie de bronzes dorés d'or mat, et dont le dessus était un

(1) Au bout de peu d'années, la maison de madame du Barry devenait si considérable que ses équipages et ses gens ne pouvaient plus tenir dans la rue de rOrangerie ; la favorite était obligée de louer l'hôtel de Luynes, et achetait bientôt sur l'avenue de Paris, pour y faire construire un grand hôtel, un joli pavillon bâti pour Binet, le valet de chambre et le parent de madame de Pompadour, Ledoux y faisait des agrandissements considérables. Il y élevait 'même une chapelle, pour laquelle il y eut un aumônier en titre.

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merveilleux tableau en miniature d'après Le Prince. Deux commodes se faisaient face, Tune d'ancien laque, ^ d'un laque introuvable , d'où sortaient, en plein relief d'or, des magots en grand costume ; l'autre était ornée de cinq plaques de porcelaine de Sèvres, cinq plaques qui n'avaient point leurs pareilles. Celle-ci montrait sur son marbre un groupe de bronze de quatre figures, r Enlèvement d'Hélène^ celle-là une bacchanale d'enfants sortie de la main de Sarrazin. Au plafond scintillait un lustre de cristal de roche qui avait coûté seize mille livres. Comme la 'maîtresse du lieu aimait à jouer, il y avait, en un coin du salon, un meuble contenant quatre boîtes à quadrille en ivoire où les jetons, les fiches, les contrats étaient incrustés d'or. Dans un . autre angle, dormaient les harmonies d'un forte-piano anglais, organisé à Paris par le fameux Clicot, et dont les flûtes, le galoubet, le luth, les cymbales, les tuyaux et les soufflets étaient emprisonnés dans une boite de bois de rose, à mosaïques blanches et bleues, garnie de bronzes dorés d'or mat.

La chambre de madame du Barry ne le cédait point à ce salon. Sur la pendule de Germain, qui représentait les Trois Grâces supportant le vase du Temps^ l'heure était indiquée par la flèche d'un amour. Partout régnait et triomphait la porcelaine ; des commodes montraient des tableaux de porcelaine d'après Watteau et Vanloo ; des secrétaires , des armoires , encadraiejit dans leurs bois des plaques de porcelaine à

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fond vert, où Sèvres avait dénoué ses bouquets; des •cuvettes à mettre des fleurs, à fond petit vert ou gros bleu caillouté d*or, laissaient voir des marines en miniature ou des bambochades dé Teniers.

Le cabinet avait sa petite table à écrire, toute plaquée de porcelaine , son écritoire aux pièces dorées et ciselées avec tant d'art, une pendule avec des jeux d'enfants peints à Sèvres et un dragon doré dont le dard était de marcassite. Passemant avait signé le thermomètre et le • baromètre si richement montés en bronze doré. Mille choses, mille merveilles encombraient les étagères : des cassolettes d'ancien laque, des services à thé d'ancien Saxe à tableaux et miniatures, y attendaient la cave à liqueurs en cristal de roche que madame du Barry achètera plus tard à la vente de madame de Lauraguais. Et ce luxe, et cette recherche du mobilier continuaient jusque dans le plus secret de l'appartement (1).

M. de Choiseul était maître de la France. Il gouvernait par un ministère rempli de clients soumis à la supériorité de ses talents, à l'énergie de sa volonté. Il gouvernait par ce peuple de créatures groupées, sous lui jusqu'au bas de l'État, et dévoué à ce qu'on appelait « la monarchie Choiseul ». Il régnait par les appuis . qu'il s'était créés à l'étranger, par les obligations per-

(1) Mémoires des fournisseurs de madame du Barry, conservés aux Af' cbives de la préfecture de Seine-et-Oise, et publiés par M. Leroy dans les Mémoires de la Société des sciences morales deSeine-et-Oise, 1859.

sonnelles des cabinets européens envers lui, par l'éclat d'un ministère qui avait rendu un semblant de gran-» deur à la politique de la France , et qui , tous comptes faits, avait donné la paix à l'Europe, des alarmes à l'Angleterre, des armes à la Turquie , et une province à la France. 11 possédait le Roi, et s'était établi auprès de lui par l'habitude, la légèreté du travail, l'agrément de l'optimisme, les grâces de la domination; et les ennemis même de Gboiseul, songeant à l'âge du Roi, et n'attendant plus de ses soixante ans les passions et les changements de la jeunesse, désespéraient d'un revirement du maître et d'une révolution de palais jetant tout à coup à bas le roi ChoiseuL Cependant le ministre, voulant assurer l'avenir, et ne rien laisser au hp,sard, travaillait à décider le Roi à épouser une archiduchesse d'Autriche : c'était attacher à son ministère une grande reconnaissance, la gratitude d'un trône, et mettre^ aux côtés mêmes du Roi la garantie de sa faveur. Ainsi garé de tout, que craindrait*il ? Et ne se croyait-il point déjà inébranlable? En 1765, un an après la mort de madame de Pompadour, une tentative avait été faite pour arranger madame d'Esparbès avec le Roi, et la lui faire afficher. Madame d'Esparbès avait la plus belle paire de mains de la cour, et le Roi s'était laissé prendre à ces jolis doigts qui épluchaient si gracieusement les cerises. Madame d'Esparbès allait être déclarée à Marly, où elle avait un logement, quand M. deChoiseul, dans l'insolence de sa toute-puissance , allant à elle^

avec la conscience de l'insulte qu'il allait lui faire (c'était sur le grand escalier, devant tout le monde), lui prenait le menton et, de son ton persifleur, lui demandait : Petite^ comment vont vos affaires (1) ? La maîtresse était tuée sous le mot; l'appartement lui était retiré, et le Roi, auquel Gboiseul .contait son persiflage y. le Roi, c'est Choiseul qui le dit, n'osait aller plus loin aveo madame d'Esparbès, qui recevait quelques jours après une lettre de cachet la dispensaut de faire sa cour au Roi , et lui ordonnant de se retirer à Montauban , auprès du marquis de Lussan, son père (2).

Aussi fut-ce avec un certain mépris que M. de Choiseul regarda d'abord la nouvelle intrigue. Il y voyait la main de I^ichelieu , sans daigner se fâcher contre lui. Une dignité froide fut sa réponse aux avances de la maîtresse, qui n'avait point contre lui les hostilités .du Roué, et qui eût sans doute en ces premiers temps volontiers quitté son meneur pour trouver un allié dans le duc de Choiseul, et des amis dans son camp. Fuis le ministre arriva à s'apercevoir qu'il n'avait plus affaire à un caprice du Roi, à une autre d'Esparbès. 11 vit toute la passion allumée dans le cœur du maître, toutes les attaches et toutes les solidités de la favorite chaque

(1) Mémoire du duc de Choiseul, remis au Roi en 1705, cité dans la ITe-

vue française, juillet 1828.

(2) Précis historique de la vie de madame la comtesse du Barry. Paris ^

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jour plus fortes. La bassesse et aussi Timpossibilité du retour, l'engagement de ses mépris si peu cachés, la noblesse hautaine de son caractère, lui commandaient de s'entêter et de persévérer dans son attitude juscpi'au bout. Au reste, dans cette position où M. de Choiseul devait tomber, il lui manqua la plus grande qu£^lité de son rôle, le sang-froid; il fut mené dans cette guerre avec une femme par la passion d'une femme, de sa sœur, de la duchesse de Grammont.

Dans le séjour des petits appartements, privés de toute femme depuis la mort de madame de Pompadour, madame de Grammont avait conçu le projet de s'emparer, presque de force , des l^abitudes du Roi , et d'asseoir sur sa faiblesse de résolution et sa paresse d'esprit une puissance et une faveur qui eussent fait oublier le règne de madame de Pompadour. Et elle se jetait à cette idée avec le feu de sa nature, faisant fond sur son génie vif et mâle, associé de moitié aux spéculations politiques de son frère, sur les séductions de son esprit, et surtout sur une certaine fascination de domination qu'elle croyait avoir (1). -Mais le Roi était las du gouvernement des femmes politiques. La mort de madame de Pompadour l'avait délivré, et il ne voulait à aucun prix rentrer sous une servitude de cette sorte. En dépit de ses froideurs, madame de Grammont persévérait; elle mettait son espoir dans l'obstination, dans la suite et l'au-

(1) Vie privée de Louis XV. Londres^ Peter Lyton, 1785.

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dace des efforts, dans l'obsession et la violence morale, quand tout ce rêve fut renversé par cette petite filJe des rues jetée dans le lit royal. Ce fut cette déception, ce furent ces ressentiments de madame de Grammont qui pesèrent sur la conduite du ministre. M. de Choiseul fut poussé par sa sœur au delà de Thostilité. Madame de Grammont Tentraîna aux outrages ; elle organisa cette guerre de chansons, de vaudevilles, de ponts-neufs, ce charivari qui ne devait faire qu'enfoncer le Roi dans son amour; elle lança la Belle Bourbotmaise à tous les échos des carrefours (1) ; elle fit chanter par toutes les musiques des lanterniers de Paris le passé de cette maîtresse de Roi ; et dans le zèle de sa colère, elle soufflait à Voltaire, le chargé d'esprit du ministère Choiseul, le pamphlet du Roi Pétaudy où les vengeances de Chanteloup, passant par-dessus la du Barry, allaient jusqu'à son amant.

L'homme qui conduisait madame du Barry, du Barry le Roué, le comte Jean, n'était pas un de ces débauchés vulgaires qui se noient dans le vin et lés plaisirs de la vie où ils roulent. Il avait de la volonté, de l'imagination, et ce feu d'énergie gasconne qui- pousse les hommes de son pays aux aventures et les lance à l'inconnu. Au fond de lui vivaient et se cachaienjt sous la dissipa-

(1) Mémoires secrets pour servir à l'Histoire de la république des lettres, vol. IV. — Anecdotes sur madame la comtesse du Barry. Londres^ 1775. — Les Fastes de Louis XV. A Villefranche, chez la veiive Libérien

tion une passion et des appétits sourds , une activité prête à Faction , la force de sauter à quelque chose de grand, le tourment de désirs longtemps errants et sans but, peut-être Tamertume d'une carrière brisée et de refus essuyés du premier ministre. La nature Tavait jeté dans la vie comme un beau joueur avec l'audace du va-tout. Le monde crapuleux où il avait vécu, la sale et basse société dont il avait fait la mauvaise connaissance, lui avaient donné ce suprême mépris de l'humanité avec lequel on croit que tout arrive, et par lequel souvent on fait tout arriver. Rien ne devait l'étonner dans sa fortune que l'étonnement des autres ; et c'est lui qui bientôt, au grand ébahissement de tous ceux qui, hier, le traitaient de fou , demandera tout haut à Dieu la mort de son frère pour se donner le plaisir de voir cette chose très-piquante : le Roi de France épousant son ancienne maîtresse !

Du Barry était un homme d'observation ; il lui suffit d'un coup d'œil, le premier jour de l'entrevue, pour deviner, malgré le rire.de Lebel et de Richelieu, l'avenir de madame du Barry. De ce jour, du Barry se révéla, et mpn génie de Mentor apparut. 11 fut d'une habileté SîUpérieure dans la conduite qu'il prescrivit à la courtisane. Il la forma, la dressa, se mit à chercher et finit par trouver en elle l'étoffe d'une favorite. Il la garait de ce Parc aux cerfs, de cet hôtel banal du caprice où elle eût disparu avec celles qui ne laissaient pas même un souvenir au Roi. Il l'entourait des conseils et

de là société de cette laide intelligente^ sa sœur, mademoiselle duBarry(l). Éloigné d'elle, caché, dans l'ombre , à Paria , loin de la cour et des curieux, il la couvait, la suivait, la guidait, correspondant sans cesse avec elle par un service de petits jeunes gens qui cou- . raient la posté entre Paris et Versailles, et par lesquels il envoyait tout minutés à la du Barry son rôle, ses paroles, ses réponses. Enfin ce fut une si belle éducation, une marche si savante, il y eut derrière la du Barry un souffleur si attentif et de tant d'expérience que, pendant l'année qui s'écoulait de la première entrevue à la présentation, la maîtresse du Roi ne prêtait pas une fois au pire des scandales, au ridicule. Du Barry, qui n'avait jamais douté de la victoire , ne craignait plus rien. Au sifflement delà Bourbonnaise ^ il répondait sous main par les Amours de la duchesse de Choiseul (2), et tout haut par une généalogie des du Barry dressée avec grand fracas en Angleterre, et rattachant les au Barry aux Barymore. Le moment lui semblait venu ; il pressait madame du Barry d'obtenir sa présentation, cette grande consécration delà maîtresse qui lui donnait tant de droits : le droit de ne pouvoir être renvoyée, le

(1) Va% Anecdotes sur la comtesse du Barry donnent à Jean du Barry deux frères : GuiUaume, le mari de madame du Barry et Élie, qui épousa mademoiselle de Fumel ; et trois sœurs : l"" madame Filiease; a*" Choo, par abréviation de Fanchon, la favorite et le conseil de madame du Barry; 3"* la Pischy, qui, sous le nom de mademoiselle de la Serre, habitait avec Chou près de madame du Barry.

(2) Mémoires du maréchal duc de Richelieu ( par Soulavie). Parts^

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droit de faire partie des voyages de la cour, le droit de monter dans les carrosses, le droit de loger avec le Roi en public, le droit de se montrer chez le Dauphin, chez les frères du Roi, chez Mesdames, le droit de recommander aux ministres, le droit de recevoir des visites d'étiquette des grands et des ambassadeurs, tous les droits enfin sans lesquels la maîtresse n'était rien que la maîtresse, avec lesquels la maîtresse était la favorite. Voilà ce à qiioi du Barry tenait, ce à quoi il poussait madame du Barry sans lui laisser de repos. Il ne se laissait contenter ni par l'appartement de madame de Pompadour donné à la nouvelle maîtresse jusque-làcachée dans le château, ni par Tordre envoyé àM . de Marigny de rétablir dans les maisons royales les communications entre les appartements de la feue marquise et les appartements du Roi, ni par la vilaine mine faite par le Roi aux représentations du èomte de Noailles. Il commençait à trouver, malgré tous ces acheminements, • que la présentation tardait, et il cherchait à deviner et à tromper le jeu de M. de Choiseul. D'avance, pour la cérémonie qui demandait une marraine, il avait trouvé à Paris une comtesse de Béarn, fort mal à l'aise, veuve d'un gentilhomme du Périgord qui lui avait laissé en mourant cinq enfants et un grand procès à suivre contre la maison de Saluées. Du Barry faisait obtenir une provision à la comtesse, puis il lui faisait gagner son procès, et s'assurait ainsi d'une marraine dont la négociation de la Vauguyon avec les répugnances de Mesdames

semblait annoncer la prochaine entrée en scène. La marraine ainsi engagée, arrêtée, survenait le parti Cboiseul qui effrayait madame de Béarn sur les suites de cette complaisance, et la décidait à simuler une entorse. Le comte Jean se rabattait sur une madame d'Alogny, Téblouissait de promesses, obtenait d'elle qu'elle se présentât à la cour, et la tenait comme suppléante derrière madame de Béarn (1).

Dans cette grosse affaire de la présentation, le comte Jean avait l'appui de Richelieu. D'abord indécis, sans grande confiance dans la durée du caprice du Roi, hésitant à se compromettre publiquement à la suite d'une intrigue si basse, tenu d'ailleurs en respect par Choiseul qu'il redoutait, cajolait et voulait ménager, Richelieu n'était entré que très-souterrainement dans le parti de la maîtresse; mais lorsque, par ses rapports journaliers et familiers avec le Roi, il siB fut assuré que le caprice était sérieux et qu'on pouvait faire jeu sur la du Barry, il se risqua. Jaloux de la grande place que' M. de Chdiseul, «ce brouillon» comme il l'appelait , avait prise dans les habitudes du Roi, de sa dictature dans le ministère, Richelieu entrevoyait une revanche dans l'élévation de la comtesse. Dévoré de dépit, rongé de l'envie secrète d'une grande position politique dont sa réputation de légèreté, d'homme à femmes, de négociateur amoureux, lui avait toujours défendu les abords, il

Anecdotes sur madame du Barry, -^ Mémoires par M. de FavroUe.

n'avait pas renoacé à ce rêve dont les iatrigues de madame de Lauraguais l'avaient entêté à la mort du maréchal de Belle-Isle : la place de premier ministre ; et le moins qu'il espérait, c'était d'entrer au conseil derrière la maîtresse devenant la favorite. Le comte Jean eut donc auprès du Roi un allié dévoué. Richelieu mit en ceuvre son manège, son parlage, ses petits propos, et jusqu'à ce qu'il savait d'histoire pour mettre le cœur du Roi en paix avec sa conscience. L'affectation de vertu de la cour n'était, selon lui, que dépit et jalousie. Puis le plaisir n'était-il pas le premier des droits du Roi? Et Richelieu disait encore que ce ne serait point être roi que de ne point imposer son choix à ses ministres et à sa cour. C'est ainsi et de son mieux que Richelieu catéchisait le Roi, le poussait au courage, et travaillait à la pré* sentation:

Mais c'était à côté de Richelieu, dans la branche cadette de $a famille, que madame du Barry trouvait son grand point d'appui, son soutien le plus hardi et le plus sérieux. Elle le trouvait dans ce représentant de l'autorité religieuse et de l'autorité monarchique, l'ami et le confident du Dauphin, le protecteur des Jésuites, l'homme dont toute la vie n'est qu'un duel avec M.' de Choiseul, duel qui menace un moment d'avoir l'échafaud pour dénoûment : M. d'Aiguillon.

M. de Choiseul appartient aux jansénistes, aux parlementaires, aux philosophes, à la réforme de l'Église et de rÉtat, à la première levée de la liberté, à la cons-

MADAME DU BARRT. 167

piration de TiBivenir, M. d'Aiguillon appartient aux traditions de sa famille, à l'école de son grand-oncle, le cardinal Richelieu, à la sagesse du passé, à la théorie dés droits absolus du pouvoir, au parti de la discipline sociale, à la doctrine qui fait du gouvernement monarchique un bon plaisir tempéré par une théocratie. En ces deux hommes tout est contraire , l'administration intérieure de la patrie, aussi bien que le dessin de ses alliances sur la carte de l'Europe. Ils sont les deux champions et les deux extrémités de leur temps. La lutte de leurs personnalités est une lutte de principes, et leurs idées s'agitent autour de leurs querelles. La » grandeur et la fatalité de cet antagonisme apparaissent dans l'affaire de la Chalotais. Effrayé du crédit de d'Aiguillon, demandant le ministère après la victoire de Saint-Cast, effrayé de ses soutiens : le Dauphin, Saint- Sulpice, le parti dévot de la cour, les secrets penchants de Louis XV, Choiseul s'uscitaitàson ennemi la Chalotais. Choiseul lançait contre d'Aiguillon dans cette province de Bretagne où les Jésuites autorisés par le gouverneur d'Aiguillon prenaient pied pour une restauration, Choiseul lançait ce la Chalotais qui avait fait un si vif portrait des Jésuites dans sôp fameux compte-rendu. Aussitôt par-dessus d'Aiguillon, par-dessus Choiseul, c'est le jésuitisme et le parlementarisme qui sont aux prises ; et ce grand procès', où dix-huit cents témoins sont appelés, devient le théâtre et l'arène où les deux esprits qui se divisent la France et se disputent le monde, lut-

tent, avancent, reculent, triomphent ou succombent à travers tant de vicissitudes et tous ces contre-coups ; contre-coup de la puissance donnée à d'Aiguillon par la protection du Dauphin,. de la Dauphine et de la Reine ; contre-coup de la domination sur le Roi où Choiseul s'établit à la jnort de madame de Pompadour ; contrecoup des défiances inspirées au Roi par un murmure de Broglie sur la politique autrichienne du duc de Choiseul ; contre-coup de la faiblesse où la mort du Dauphin, de la Dauphine, de la Reine laissaient d'Aiguillon. Cette bataille de tant de passions durait encore. Le procès continuait à s'instruire. D'Aiguillon, son parti, les idées dont il portait la fortune, accouraient vers madame du Barry et la servaient de tout leur zèle : il leur fallait dans la main une maîtresse déclarée pour frapper de.grands coups.

Malgré ces appuis, la présentation tardait. 11 y avait plus d'un mois que madame d'Âlogny avait paru à la cour, et le Roi hésitait encore. Il était urgent de vaincre ses dernières hésitations , de brusquer ce qui lui restait de pudeur vis-à-vis de ses filles. Le triumvirat du Barry, Richelieu, d'Aiguillon, commandait à sa créature un suprême effort, une scîène de larmes, où se je tant aux pieds du Roi, elle le suppliait de faire cesser les propos injurieux de ses ennemis sur sa présentation, annoncée par les gazettes étrangères,'et que chaque jour semblait reculer- . . Le Roi cédait. Le 21 avril 1 769, au retour de la chasse, il annonçait qu'il y aurait le lendemain

une présentation, qu'elle serait unique, et que cette présentation était celle dont on parlait depuis longtemps, la présentation de la comtesse du Barry (1).

Le grand jour était venu. Paris accourait à Versailles. La curiosité de tout un peuple battait la grille du parc. La- présentation devait avoir lieu le soir après l'office. L'heure approchait. Richelieu , remplissant sa charge de premier gentilhomme, était auprès du Roi. Choiseul était de l'autre côté. Tous deux attendaient, comptaient les minutes, s'observaient, guettaient le bruit, épiaient le Roi. Le Roi, mal à l'aise, inquiet, agité, regardait à tout moment sa montre, et s'étonnait d'attendre. Il allait et venait,, marmottait des paroles qu'il ne finissait pas, s'impatientait du bruit qu'il entendait aux grilles et aux avenues, et dont il demandait la cause à Choiseul. <c Sire, — répondait Choiseul avec sa finesse sarcastique, — le peuple, informé que c'est aujourd'hui que madame du Barry doit avoir l'honneur d'être présentée a Votre Majesté, est accouru de toutes parts pour être témoin de son entrée, ne pouvant l'être de l'accueil que Votre Majesté lui fera. » '

L'heure est depuis longtemps passée. Madame du Barry ne paraît pas. Choiseul et ses amis rayonnent de joie. Richelieu, dans un coin de fenêlje, sent l'assurance lui manquer. Le Roi va vers la fenêtre, regarde dans la nuit : rien. Enfin il se décide, et il ouvre la

(1) Anecdotes sur la comtesse du Barri.

bouchepourcontremander la présentation. « Sire, voilà madame du Barry, — s'écrie Richelieu qui vient de reconnaître la voiture et la livrée de la favorite ; — elle entrera si vous en donnez Tordre. » Et sur ces mots, madame du Barry parait derrière la comtesse de'Béam (1). Elle entre, parée des cent mille francs de diamants que le Roi lui a envoyés , parée de cdtte coiffure superbe 'dont le long échafaudage lui a fait manquer l'heure de la présentation, parée d'un de ces habits triomphants que les femmes du dix-huitième siècle appelaient cr un habit de combat, » armée de cette toilette où les yeux d'une aveugle, l'intuition de madame duDeffand, voient le destin de l'Europe et le sort des ministres (2). Et c'est une apparition si rayonnante, si éblouissante qu'au premier moment de surprise, les plus grands ennemis de la favorite ne peuvent échapper au charme d^ la femme et renoncent à calomnier sa beauté.

Tous les documents, tous les portraits, toutes les images qu'une femme laisse d'.elle, tous ces miroirs d'immortalité de la beauté mortelle, le marbre, la toile, la gravure, s'accordent pour reconnaître à madame du Barry les plus rares séductions dé la femme, les enchantements d'une grâce sans rivale. Ses cheveux

(1) Mémoires- du maréchal duc de Richelieu (par Soulavie), 1793, vol. ES. — Vie privée du maréchal de Richelieu. Paris, Buisson, 1791, vol n.

(2) Lettres de la marquise du Defland. 1^12, vol. II.

étaient les plus beaux, les plus longs, les plus soyeux, les plus blonds du monde , blonds de ce blond cendré qui donne aux traits, sans le secours de la poudre, une douceur et une harmonie délicieuses, et met autour d un visage de femme tout à la fois une caresse, un rayon, un nuage. Elle avait, contraste charmant ! des sourcils bruns et des cils de même couleur, des cils recourbés et qui frisaient presque autour de son œil bleu baigné de ces lueurs humides que seul le pinceau de Greuze a su peindre. Les deux caractères de sa beauté se mariaient et s'unissaient, d'une façon ravissante, dans son regard qui était le regard d'une brune et le regard d'une blonde, mêlant la tendresse à la passion, et le sourire à l'ardeur. Puis c'était un petit nez grec, finement taillé, et l'arc retroussé d'une bouche délicieusenient petite. C'était une peau, un teint d'enfant sur tout l'ovale dé ce visage. C'était uïi cou qui semblait le cou rond d'une statue antique allongé par le Parmesan pour se balancer plus délicatement sur de rondes épaules. C'était un bras, une main, un pied, tout un corps d'une perfection adorable ; et par-dessus tant de charmes, il y avait en elle la jeunesse victorieuse^ la vie et comme la divinité d'une Hébé; il y avait autour d'elle cet air de volupté, cette atmosphère d*enivrement, ce parfum et cette lumière de déesse amoureuse qui faisait chanter à Voltaire devant un de ses portraits :

L*0iiguial était fait pour l«is dieux!

m LIVRE TROISIÈME.

•Toutes les métamorphoses convienneot à cette beauté, comme aux divinités de la Fable ; et que demain elle quitte le grand habit de Versailles pour un déguisement de chasse ; qu'elle mette Thabit d'homme aux larges parements battus par la dentelle d'Angleterre qui fait le tour de son col nu; qu'elle porte ses cheveux plats, et que deux ou trois mouches jetées ça et là dans sa figure en relèvent la mutinerie : elle sera Vénus chasseresse (1).

La comtesse du Barry était présentée par madame de Béarn au Roi, à Mesdames, au Dauphin, aux enfants de France. Le lendemain de la présentation qui

(1) Nous traçons ce portrait de madame du Barry d'après le buste de Pajou ; d*après le portrait de Drouais, gravé par Beauvariêt, bien connu des amateurs; et surtout d'après les deux portraits de Drouais, vendus à la vente Devère ( 17 mars 1855). — Le portrait pour ainsi dire officiel de madame du Barry est le portrait dé Drouais, gravé par Beauvarlet. — Voici les autres portraits gravés que nous connaissons d'elle : Un portrait en manière noire. Madame du Barry est en frisure haute, habit d*homme, chignon déroulé sur une épaule, des dentelles flottantes autour du cou. Semble une mauvaise copie anglaise du portrait de Drouais. Au bas : Drouais pinxit, J, Watson fècit. Madame de Batre. Engraved firom a Drawing afier the original pieture painted hy Drouais in ike possession of Louis XV^published 25 f A. 1771. — Une copie retournée du portrait gravé par Beauvarlet, dans un cadre sculpté, entouré d'une guirlande de roses. Au«dessou$, un coussin, sur lequel posent un arc détendu et un carquois que surmontent des colombes quisebecquètent. Au bis : ModawM ia amtesse du Barry. Marsillg ifel.. Le Beau seuipsit; et ces deux yers :

L«s GrAoes et TAmour sans cesse l'environnent. Et les Arts avec eux tour à tour la couronnent.

— Un autre portrait par Legrand, et d'autres pour des Vies de

MADAME DU BARRY. iVd

était un dimanche, elle assistait à la messe du Roi, et prenait, dans la chapelle du château, la place qu'avait occupée la feue marquise de Pompadour. Ce jour-là il y avait fort peu de seigneurs et de dames de la cour . à la suite du Roi-, mais on remarqua qu'il était accompagné d'un nombreux cortège d'évèques, en tête desquels était l'archevêque duc de Reims auquel Sa Majesté parla plusieurs fois pendant le service. Au sortir' de la messe, madame du Barry paraissait aq concert de Mesdames et à celui de monseigneur le Dauphin (1).

Tous les VŒUX de madame du Barry étaient comblés par cette présentation. Elle s'endormait dans la joie d une pleine victoire ; mais son triomphe n'était point encore absolu. Il lui restait à essuyer et à vaincre les

da Barry, sans aucune valeur ni intérêt, et copiés l'un sur l'autre. — - Do portrait de madame du Barry en Flore par Drouais, il existe une gravure sans nom de peintre ni de graveur. Madame du Barry y est représentée en tunique, une guirlande de roses en écharpe, un fil de perles au bras. Au bas : Chez Esnault et RapUly, — Madame du Barry a été aussi gravée dans ce costume par Gaucher. La gravure, indigne du burin de Gaucher, est à peine grande comme une petite miniature. Au bas : l^eXnt par Drouais^ gravé par Gaucher, A Paris, chez Vauteur, fnaison des Dames de la Visitation f 1770. — Un anonyme a encore grossièrement gravé madame du Barry en bacchante. — Madame Guénard a mis en tête de ses Mémoires historiques un portrait gravé par Bovinet, où madame du Barry a la grande coiffure à plumes et l'habit de cour. — Enfin un dernier portrait de madapie du Barry, satas doute fait à Londres danfr un de ses voyages à la rech'crche de ses diamants, la montre avec un fichu noué d'un nœud lâche, une courte pèlerine à grands plis, une robe blanche dont la taille est sous le sein, dans une toilette qui annonce déjà la mode du Directoire. Au bas : R, Cosway pinxit, /. Conde sculpt, M. la comtesse du Barry. London, pubd. by J. Conde, Feby, 1794, a-nd Sold by /. F, Tomkins, n** 49 New Bond, Street,

(1) Journal des événements qui parviennent à ma connaissance, par Hardy. Bibliothèque impériale, manuscrits.

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dernières pudeurs de la cour, les répugnances des femmes titrées, lés protestations et les hésitations des grands noms de Versailles devant un avènement si brusque, ,une fortune si "nouvelle. Dans le voyage doMarly, qui suivit la présentation, les dames- priées montrèrent tant de froideur que le malaise fut général. Le jeu fut glacial ] quelque» seigneurs refusèrent fie tailler, prétex^ tant leur manque d'argent. Le briiit même se répandit que la princesse de Guémenée avait manqué à madame du Barry pendant qu'elle était au jeu avec le Roi, et qu'elle avait reçu du Roi Tordre de se retirer. Madame du Barry, délaissée, isolée, avait été obligée de faire retraite v^rs sa société, et de se réduire à son très-petit monde, c'est-à-dire à madame d'Alogny et à fette pauvre comtesse de Béarn payée 100,000 livres pour la présentation (1).

Madame du Barry cependant tenait parfaitement son rèle, et il était impossible, même à ses ennemis, de ne pas rendre justice à sa convenance. Montée de si bas en si haut lieu , jetée tout à coup au sommet de tant de grandeur et dans l'éblouissement d'un monde inconnu, elle échappait à l'étourdissement, au vertige. Elle gardait , dans cette aventure superbe, le sang-froid et la facile aisance du naturel. Elle avait, en toutes choses et dans le spectacle qu'elle donnait d'elle, une décence que l'on n'eût pas attendue de sa vie^ et qui étonnait

(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Barry.

MADAME DU BARRY. il&

comme une révélation. La modestie était son ton et son maintien. Elle fuyait les occasions de paraître^ les éclats de la vanité; elle ménageait leis jalousies de femmes , et elle mettait habilement comme une discrétion à être belle. Elle faisait à la cour sa place toute petite, arrangeant sa faveur pour ne gêner personne ; et la folle dé-* pensière des amaées qui Tont suivre se contentait est ces premiers temps d^un intérêt que le Roi lui avait donné dans la plaee du fermier général Virly / et de l'argent dont Taidait un très^^généreux prêteur^ son habile beau-frère, le comte Jean(l): le Roué savait faire la banque du Roi, en prêtant à sa maîtresse.

Peu à peu autour de cette favorite si commode, si pardonnable, plus assise chaque jour, plus établie, plus solide, la quarantaine se faisait moins sévère. Lea individualités se dégageaient des engagements d'un ordre, d'un parti, d'une coterie. La oonspiratton des froideurs se débandait; les grands airs n'étaient plus si secs; le respect humain, la peur du publie et des voisins, quittaient les plus compromis ; on commençait dans les coins de Y^sailles à se mettre à deux ou trois pour avoir le courage d une petite làeheté , et l'on finissait par n'être plus guère scandalisé quand on entendait , à Bellevue, pour le jeu du vingt et un de madame du Barry, madame de Flavacourt s'écrier qu'elle en serait, le duc de Richelieu dire tout haut, en se joignant à elle,

(1) Correspondance du comte du Barry. Revue de Paris ^ novembre

« qu'il était tout entier à madame du Barry, » et les autres suivre (I).

Voyant le mal gagner, le duc de Choiseul essayait la manoeuvre dont Fleury avait abusé avec tant de succès lorsqu'il voulait forcer la main aux volontés de Louis XV : il s'éloignait de la cour et allait à Chanteloup. Mais à son retour, s'il retrouvait son crédit entier, les bonnes grâces du Roi au même point , il retrouvait aussi la faveur de madame du Barry singulièrement grandie auprès du Roi qui venait de lui donner Luciennes, et le cercle de ses relations étrangement étendu. La favorite avait fait de telles recrues et à tous lès étages de la cour, elle était déjà si entourée, qu'elle avait pu remercier madame de Béarn. L'émulation des bassesses commençait à se donner carrière; et l'on racontait le billet du duc de Tresmes à la favorite à Marly : Le sapajou de madame la comtesse du Barry est venu pour lui rendre visite. Il ne manquait donc plus rien à madame du Barry de la cour d'une favorite : elle avait des amis, des courtisans, des valets, des bouffons. Elle n'attendit pas longtemps des poëtes; le chevalier de la Morlière lui dédiait son livre sur le Fatalisme (2) : il fallait un brave pour sauter le premier.

Tandis que la société de la favorite commençait à se faire, son parti se renforçait; il acquérait un homme

(1) Auecdotes sur madame la comtesse du Barry. (3) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres, vol. IV.

devenu chancelier de France en 1768^ sous la promesse de perdre d'Aiguillon dans le procès qui devait être évoqué cette année au parlement de Paris. Il convertissait et gagnait Maupeou. Élève de son père, souple, rompu aux volte-faces, déguisant sa dissimulation sous un ton d'étourderie et de légèreté, sans humeur et sans roideur, courtisan d'antichambre. qui fatiguait de ses politesses les plus petites influences, ce personnage au teint vert, que le duc de Brissac appelait la bigarade (1), était de la famille de ces hommes qui se compromettent sans se dévouer, et semblent mettre une conscience à appartenir au parti le plus fort. D'ailleurs ses idées lui faisaient un devoir de l'ingratitude. Créature de Choiseul , il cachait des sentiments et un plan politiques tout opposés à Choiseul. Il nourrissait secrètement une haine profonde contre le parlement dont il avait reçu des marques de défiance injurieuses. Partisan de l'autorité comme d'Aiguillon, mais avec d'autres façons de développement, d'autres modes d'action, une grande marche en avant, il rêvait de faire contre le parlement une révolution qui, en mettant dans la main de la royauté un pouvoir entier et une initiative sans contrôle, eût permis au Roi de donner satisfaction aux droits et aux intérêts que la révolution de 1789 devait armer contre la royauté (2),

(1) L^Espion anglais, vol. I.

(2) Des Mémoires encore inédits de Maupeou indiquent cette portée jus« qu'ici inconnue de ses plans et de ses idées.

Aussitôt après la présentation de madame du Barry, Maupeou se réclamait auprès d'elle d'une parenté dont il avait gardé le secret jusque là. 11 se glissait et se fortifiait auprès d'elle par une complaisance infatigable, une patience infinie, un caractère que rien ne fâchait, toutes ces courtisaneries de bouffon qui vont traîner dans les farces d'une mascarade l'hermine de chancelier de France, et feront de lui tout à l'heure le fou de Luciennes, le camarade et le souffre-douleur de Zamore. Puis un jour, l'homme qui avait promis à Choiseul la perte de d'Aiguillon promettait à madame du Barry le renversement de Choiseul, en s'engageant à obtenir du Roi la ruine de cette grande force de M. de Choiseul : les parlements.

A sa suite, Maupeou entraînait Terray, qu'il avait fait contrôleur général , et dont Choiseul précipitait la défection par des satires sur ses plans financiers. A Maupeou, à Terray, se ralliaient, mais avec des raisons et des intentions diverses , Maillebois et le comte de Broglie, le correspondant intime et secret de Louis XV, son conseil et son journal de confiance.

Choiseul voyait Richelieu, d'Aiguillon, Maupeou, ligués contre lui. H voyait le cercle des amitiés de la favorite s'agrandir chaque jour, et de grands noms qu'il croyait tout à lui suivre l'exemple et ha pente, de grandes dames imiter la maréchale de Mirepoix, cette marraine habituelle des favorites que les dépenses du jeu jetaient parmi les complaisantes de la du Barry, au grand scandale de la société de Chanteloup , incrédule

d'abord, puis indignée, et écrivant aux amis de Paris : « Ne vous imaginez jamais, je vous prie, sous quelque prétexte que ce soit , quelque tournure que vous preniez, pour quoi que ce soit au monde, de nous rendre le plus léger service par la maréchale (1). » Il voyait le comte de la Marche, bravant son père , porter ses respects à la favorite et devenir son chevalier d'honneur. Le ministre jugeait à propos de plier; il venait déclarer au Roi son respect pour les volontés de son maître, et pour les désirs de celle qui avait sa faveur; il le priait de ne point le rendre responsable du ton de hauteur qu'affectaient avec madame du Barry sa sœur et sa femme, auprès desquelles il affirmait avoir tout employé pour les amener à des témoignages tout différents. Cette démarche de M. de Choiseul fut une trêve entre les deux partis. La cour en profita pour mettre à bas les dernières réserves; et le Roi eut la satisfaction de voir madame du Barry, triomphante, heureuse, et plus belle encore , marcher dans le cortège de la duchesse de Mirepoix , de la duchesse de Montmorency, de la duchesse de Valentinois, de la comtesse de rHôpital. Puis c'était la marquise de Montmorency, qui proposait un de ses parents, le duc de Boutteville, pour épouser la belle-sœur de la favorite. Au voyage de Compiègne, madame du Barry pouvait faire rayer de la liste des dames invitées la comtesse de Brionne , la duchesse de

(1) Correspondance inédite de madame du Deffand , publiée par le marquis de Sainte-Aulaire. Paris y 1859.

Grammont, la comtesse de Grammont; et au retour de Compiègne, qui lui faisait les honneurs de Chantilly? M. le prince de Condé. Le zèle allait croissant. Au camp de Compiègne oii madame du Barry recevait à sa table les officiers du régiment de Beauce, M. de la Tour du Pin lui faisait rendre les honneurs qu'on ne rendait qu'à la famille royale. Et M. de Choiseul ayant cru devoir réprimander M. de la Tour du Pin, le Roi écrivait assez vertement à son ministre : « . . . L'on dit que vous avez grondé le chevalier de la Tour du Pin à l'occasion de madame du Barry sur ce qu'elle a dîné au camp, et sur ce que la plus grande partie des officiers avoient dîné chez elle le jour de la revue. . . Vous m'aviés promis que je n'entendrois plus parler de vous sur elle (1). » Les grâces du maître semblaient s'éloigner de Choiseul. Madame du Barry ne lui épargnait plus au whist, quand il était son partner, les grimaces, les moqueries, les haussements d'épaules, les malices de pensionnaire. Le ministre demandait pour le vicomte de Choiseul la place de capitaine-lieutenant des chevau-légers de la garde du Roi : madame du Barry la faisait accorder à M; d'Aiguillon. Ainsi menacé, M. de Choiseul restait encore confiant dans l'étendue de ses projets, dans les difficultés de la crise politique dont l'Europe était menacée, dans le suffrage des grands, des magistrats, des hommes de lettres, de tous les gens scandalisés des nou-

(t) Lettre de Louis XV au duc de Choiseul, communiouée par M. le duc de Choiseul. Revtie de Paris , 1829, vol. IV.

velies amours du Roi par principe ou par état. Le Roi d'ailleurs tenait à son ministre. Il vivait dans la foi que M. de Choiseul était le seul homme capable de faire marcher les affaires , le seul possédant Tart de tenir les ennemis de la France divisés et hors d'état de Tin* quiéter. Il le croyait Tbomme nécessaire , indispensa* ble, la clef de voûte de la paix européenne. Il redoutait une nouvelle figure, le tracas d un changement, l'embarras momentané du train habituel de la monarchie. Ne voyait-il pas, au premier bruit de la disgrâce de Choiseul, le lieutenant de police venir lui annoncer la baisse des effets royaux , le prince de Stahremberg lui demander des explications de la part du prince de Kaunitz au nom de l'Autriche, et tous les ministres des Bourbons de l'Europe, attachés à M. de Choiseul par le Pacte de famille, suivre le prince de Stahremberg? Pour sortir d'embarras , Louis XV rompait avec ses habitudes, et, sans chercher à rapprocher son ministre de sa maîtresse, comme il avait déjà tenté de le faire dans un souper à Bellevue , il entrait en explication avec M. de Choiseul, lui exposait sa conduite et défendait madame du Barry contre son hostilité et ses soup» çons. Le Roi écrivait à son ministre :

a... Je commence par M. d'Aiguillon. Comment4)ouvez-vous croire qu'il puisse vous remplacer? Je l'aime assez, il est vrai, à cause du tour que je lui ai joué il y a bien longtemps. Haï comme il l'est, quel bien pourroit-il faire ?*Vous faites bien mes affaires, je suis con-

teot de V0U9 ; mw gardez-vous des entoura et das doo** neurs d*avi«; c'e^t ce que j'ai toujours haï, et que je détepte plus que jamais. Vous connoissez madame du Barry; ce n'est assurément point M. de Richelieu qui n^e Ta fait cqnnoître, quoiqu'il la connût, et il o'ose pas la voir; et la seule fois qu'il l'a vue un nioment^ c'est par inon ordre exprès. J'ai pensé la connoîtra avant son mariage. Elle est jolie, j'en suis content, et je lui recommande tous les jours de prendre garde aus^i à ces entours et donneurs d'avis ; car vous croyez bien qu'elle n'en manque pas. Elle n'a nulle haine contre vous ; elle connoît votre esprit, et ne vous veut point de mal. Le déchaînement contre elle a été affreux, à tort pour la plus grande partie. L'on seroit à ses pieds si.., Ainsi va le monde.

« Elle est très-jolie, elle me plaît, cela doit suffire, Veut-on que je prenne une fille de condition ? Si l'ar* chiduchesse étoit telle que je la désirerois, je la pren» drois pour femme avec grand plaisir ; mais je voudroi^ la voir et la connoître auparavant. Son frère en a été chercher une, et il n'a pas réussi. Je crois que je verrois mieux que lui, car il faudra bien faire une fin ; et le beau sexe autrement me troubleroit toujours; car très-certainement vous ne verrez pas, de ma part, une dame de Maintenon. En voilà, je pense, assez pour cette fois-ci (1)... »

(1) Lettre de Louis XV au duc de Choiseul, communiquée par M. le duc ^6 ÇhoiseuL Revue de J^aris^ 1829, vol. IV.

Une entrevue de trois heures entre M. de Choiseul et madame du Barry était la suite de cette lettre ; mais chacun apportait à la conférence ses défiances, ses préjugés, ses exigences, et Ton demeurait .sur le pied de guerre avec des formes un peu plus hypocrites. Au fond, et tout crûment, M. de Choiseul trouvait que la coquine lui donnait bien de rembarras {1). 11 ne pouvait s'empêcher d'être inquiet, et il s'agitait sur les grands chemins , courant de Versailles à Chanteloup , de Chanteloup à Metz, et donnant le change au public, s étourdissant peut-être lui-même par un train royal, une table de quarante couverts. Ses dernières chances et le reste de ses espérances reposaient sur l'arrivée de laDauphine, surl'influencequ'elle prendrait, selon toutes prévisions, auprès du Roi, sur le ton de décence qu'elle allait ramener à la cour. Il manœuvrait autour de madame du Barry, l'effrayait par-dessous main, lui faisait conseiller de s'éloigner et de céder la place un moment , d'aller aux eaux de Barèges. Sans Richelieu, madame du Barry partait ; mais Richelieu lui ouvrait les yeux : elle restait, et tout changeait (2). Les ombrages qu'elle donnait au Roi, les rapports avec lesquels elle l'indisposait contre la jeune Dauphine, changeaient bientôt en froideur et en mauvais vouloir les premiers sentiments de Louis XV pour sa charmante belle-fille, et ruinaient, à peine né, le crédit de Marie- Antoinette.

(1) Mémoires de Dumouriez, vol. I.

(2) Auecdotes sur madame la comtesse du Barry.

D'Aiguillon et le chancelier, s'étaient emparés de la maîtresse et lui faisaient la leçon. Ils la troublaient dans la satisfaction de ses victoires ; ils jetaient les alarmes dans sa paresse, et n'oubliaient rien pour entraîner son indolence et son insouciance à la lutte. Ils lui représentaient, sans se lasser, qu'il n'y aurait point de sûreté pour elle tant que M. de CLoiseul resterait en place; que sa position lui faisait une nécessité, une loi et un devoir, d'obtenir la sortie des affaires du premier ministre ; et que le meilleur moyen de le ruiner était de confondre sa cause avec la cause des Parlements, de le peindre au Roi comme l'âme et le maître de ce corps ambitieux toujours prêt à l'opposition et à l'empiétement, et marchant à l'usurpation des droits du trône. Montrer au Roi que ces deux coups d'autorité simultanés et concordants, le renvoi de Choiseul et la réduction des Parlements, feraient disparaître les embarras, faciliteraient la marche du gouvernement et le recouvrement des impôts, éloigneraient enfin tout péril de guerre, tel était le thème que d'Aiguillon et Maupeou travaillaient à faire retenir à madame du Barry. Ils profitaient de sa nature espiègle pour la former à la comédie, et la faire agir par de jolies scènes de vaudeville sur la volonté flottante, du Roi. Ils lui mettaient dans les mains ces oranges avec lesquelles elle faisait sauter le ministère : Saute^ Choiseul! Saute j Praslin! Ils lui soufflaient le mot qu'elle disait au Roi, après le renvoi de son cuisinier qui ressemblait au ministre: a Sire, j'ai chassé

mon Choiseul... 3> La gaieté de la favorite, les gamineries de son esprit, sa jeune et mutine folie, son rire gazouillant, ses raisons d'enfant, son parler d'oiseau, ce zézaiement si joli dans sa houche, étaient tournés et tendus par son conseil, par les ennemis de Ghoiseul, vers ce grand but ; le changement du ministère. On lui enseignait même des effets dramatiques pour frapper l'imagination du Roi; et, devant le portrait de Charles P"" de Van Dyck, qu'on lui avait fait acheter 24,000 livres à la vente du baron de Thiers, elle répétait au Roi la phrase qu'on lui avait dite et qu'elle finissait par penser : « La France, tu vois ce tableau? Si tu laisses faire ton parlement, il te fera couper la tête comme le parlement d'Angleterre l'a fait couper à Charles (1)... » Ce manège, la suite et la combinaison de tapt de moyens petits ou grands, emportaient une résolution inattendue du Roi : toute la procédure du procès d'Aiguillon était enlevée au parlement (2) ; et du coup Choiseul chancelait.

(1) Mémoires secrets pour servir à Thistoire de la République des lettres, vol. V et vol. Mi. — Fastes de Louis XV. A Ville franche, chez la veuve LU berté, 1782. —Vie privée de Louis XV. Londres^ 1786.

(2) Le duc d'Aiguillon remerciait madame du Barry de cette démarche et de cette victoire par un magnifique vis-à-vis où les armoiries de la favorite étaient entourées de lits de roses àur lesquels se becquetaient des colombes , de cœurs percés de flèches, de carquois, de flambeaux, de tous les accessoires et de tous les jouets de l'amour, que surmontait une guirlande de fleurs en burgos, d'une richesse telle que madame du Barry n'osa se servir du vis-à-vis (Mémoires secrets, vol. V). Tout le monde voulut voir dans ce présent, qui avait coûté 52,ouo livres, plus qu'un remerciment, la preuve etTafflcbe d'une liaison dont le soupçon ne paraissait point trop déplaire à M. d'Aiguillon. C'était comme une revanche d'avoir

Pendant ce travail fait dans Tesprit du Roi contre le parlement et Choiseul, contre cette nouvelle Ligue et cet autre Guise auxquels on allait jusqu'à prêter un esprit de révolution, que faisait la duchesse de Grammont? Elle avait reçu Tordre de se retirer de la cour pour avoir refusé de faire place à la comtesse du Barry, qui se présentait dans sa loge à Topera de Versailles. Profitant de cet exil pour parcourir les provinces, elle voyait sur son chemin les membres des parlements, leur disait que les parlements ne vivaient que par son frère, les liait à la fortune d'un ministère qui emporterait dans sa chute les libertés du pouvoir parlementaire, et organisait ainsi, sur la cour et sur le Roi luimême, une sorte de pression et d'intimidation de Topinion publique (1). Le Roi, malgré tout, allait se refroidissant avec Choiseul. Il continuait à travailler avec lui, à l'inviter à ses soupers, mais sans l'honorer d'un mot d'amabilité ou de confiance, La cabale redoublait d'efforts et poussait madame du Barry à user de toutes* ses caresses pour arracher au Roi la lettre de cachet qui devait terminer la lutte : la lettrg était peutêtre écrite un soir, dans un instant d'enivrement, de

jadis laissé prendre à son maître madame de Ghâteauroux , qui lui avait tenu fort au cœur. Au reste , que ce fût une indiscrétion ou une fatuité de la part de M. d'Aiguillon , une médisance ou une .calomnie de la part du public, madame du Deffand exprimait une opinion générale lorsqu'elle écrivait que « le d'Aiguillon était bien avec la du Barry, bien dans toute l'extension du mot. »

(1) Vie privée de Louis XV,

faiblesse et d'amour; mais, le lendemain, rien ne pouvait décider le Roi à l'envoyer.

Un incident précipitait enfin les résolutions de Louis XY et le contraignait à une décision, à une volonté. Une des forces de Choiseul était, nous l'avons dit, la persuasion donnée par lui au Roi que lui seul conservait la paix et pouvait la maintenir. C'est à cette persuasion que d'Aiguillon et Maupeou s'attaquaient. Ils la mi* naient sourdement d'abord et à mots couverts. Ils faisaient répandre que le duc de Choiseul, voyant baisser son crédit, voulait exciter la guerre pour se rendre nécessaire, et ils murmuraient que lui seul avait pu exciter les Espagnols à attaquer l'île de Falkland, et à faire la garnison prisonnière ; que lui seul faisait traîner sur cette affaire la négociation en longueur. Louis XV, lisant toutes les dépêches de Choiseul, n'ignorait pas que son ministre regardait l'armée, la marine et les finances comme hors d'état, en ce moment, de supporter une guerre avec l'Angleterre; mais la persistance des accusations le jetait dans un doute plus grand chaque jour et qui l'empêchait de prendre la défense de Choiseul. Quand d'Aiguillon eut amené Louis XV au point d'irrésolution et d'incertitude qu'il voulait, il faisait avancer madame du Barry. Prenant le Roi à l'improviste, la favorite lui disait que, puisqu'elle ne pouvait le persuader, il était de l'intérêt deJ'État et dei'intérêt de son repos dé s'éclaircir ; que rien n'était plus facile, qu'il n'avait qu'à faire mander et à interroger l'abbé de la

Ville, commis de M. de Choiseul, et chargé de la partie dont il s'agissait. Or le parti savait que cet abbé, ancien secrétaire d'ambassade, fort considéré et entouré d'une grande confiance au bureau des affaires étrangères, était tombé à n'être plus qu'un commis par suite de l'habitude de M. de Choiseul d'écrire de sa propre main jusqu'aux dépêches du plus petit intérêt. Il devait donner la main à tout ce qu'on ferait contre le ministre qui méprisait ses avis, son expérience, et sa personne. Le 21 décembre 1770, le Roi, madame du Barry présente, demandait à l'abbé de la Ville, mandé secrètement dans son cabinet, où en étaient les négociations pour le maintien de la paix, et quelles étaient les intentions de M. de Choiseul. L'abbé répondait qu'il ne pouvait en rendre compte à Sa Majesté, parce que les dépêches du duc de Choiseul ne lui avaient point été communiquées ; mais que si elle voulait connaître le fond de ses dispositions, elle n'avait qu'à commander à ce ministre de faire une lettre pour le Roi d'Espagne, qui déclarât à ce prince que Sa Majesté voulait absolument la paix, et qu'aucune considération ne lui ferait prendre part à la guerre si elle se déclarait. Si M. de Choiseul obéit sans réplique, disait l'abbé de la Ville, c'est une preuve que ses desseins sont tournés vers la paix ; s'il fait des objections, c'est qu'il veut la guerre. Le Roi entrait au conseil et, avec ce léger tremblement du menton qui était chez lui la marque d'un trouble intérieur, il ordonnait à M, de CRoiseul de faire la lettre

au Roi d'Espagne. M. de Choiseul, qui venait d'expédier un courrier en Espagne avec des propositions d'accommodement, — et le parti d'Aiguillon ne l'ignorait pas, — répondait au Roi qu'avant d'écrire il fallait attendre la réponse au plan d'arrangement ; que s'il était refusé, il serait toujours temps d'écrire. Le Roi levait le conseil sans dire une parole (1); madame du Barry triomphait : Choiseul, Praslin, le parlement, étaient condamnés. Le 24 décembre 1770, le Roi écrivait au duc de la Vrillière : a Le duc de la Vrillière remettra les ordres suivants à MM. de Choiseul, et me rapportera leurs démissions. Sans madame de Choiseul, j'aurois envoyé son mari autre part, à cause que sa terre est dans son gouvernement ; mais il en sera comme s'il n'y étoit pas, il n'y verra que sa famille et ceux à qui je pourrai permettre d'y aller. »

La lettre de cachet, de la main du Roi et non contresignée, que le duc de Choiseul recevait de la Vrillière, était ainsi conçue :

« J'ordonne a mon cousin le duc de Choiseul de remettre sa démission de sa charge de secrétaire d'État et de surintendant des postes entre les mains du duc de la Vrillière, et de se retirer à Chanteloup jusqu'à nouvel ordre de ma part.

« A Versailles, ce 24 décembre 1770.

a Louis (2). »

(i) Mémoires du baron de Besenval. Paris, Buisson, an xm, vol. II. (2) Nous donnons ici le seul texte historique de cette lettre, communiquée par M. le duc de Choiseul à la nevue de Paris , en 1829.

Jamais peut-être, favorite ne travailla avec moins de passion et une animosité moins personnelle à la chute d'un ministre, que madame du Bàrry à l'exil de Choiseul. Elle finit par montrer quelque conscience dans le rôle que lui soufflaient les ennemis de Choiseul : elle n'y montra jamais de zèle. Sans ses entours qui la poussaient, l'enflammaient, la retiraient à tout moment des chiffonnages de la toilette, et des occupations de petites pensées de la jolie femme, sans «t les donneurs d'avis » qui la forçaient à avoir des idées sur des choses qui l'ennuyaient, des passions sur les affaires du ministère et des sentiments politiques, sans les leçons et les obsessions qui voulaient absolument former sa légèreté et son étourderie à une volonté forte et constante, sans d'Aiguillon qui la tracassait, la maniait, l'occupait jour et nuit de son ambition et de ses haines, et tâchait de lui mettre au cœur un peu de son entêtement et de sa bile ; sans ce directeur auquel madame du Barry donnait, avec ses changements et ses caprices, < plus de mal à conduire que toutes les négociations étrangères, » nul doute que la favorite, abandonnée à ses instincts de douceur, à son caractère de conciliation, ne se fût bien vite prêtée à un raccommodement qui eût épargné à sa faible tète l'embarras d'une comédie sérieuse et le souci d'une lutte à outrance. Choiseul lui inspirait si peu d'antipathie, qu'elle avouait plus tard à son neveu avoir eu pour lui une certaine coquetterie. Dès le commencement, elle avait recherché ses bonnes

grâces; et quelques-unes de ses lettres nous montrent le ton aimable et presque humble de ses remercîments au ministre. Vainement, un peu plus tard, elle lui proposait la paix, en se disant prête à faire la moitié du chemin, à le laisser maître de toutes les grâces, s'il voulait la laisser libre de toutes ses fantaisies. Sans garder rancune du mépris de ses avances , elle faisait ou laissait obtenir au frère de Choiseul, au comte de Stainville, la survivance du gouvernement de Strasbourg. Alors même que la guerre des injures fut com- ^ mencée, et menée par la duchesse de Grammont avec la violence de son caractère, madame du Barry ne perdit pas encore patience ni espoir. Elle ne renonça pas à ramener M. de Choiseul par des tiers. Elle tâcha de lui faire comprendre qu'il s'obstinait à lutter avec un ennemi plus fort que lui ; et, poussée à bout, elle ne fit que céder sans entraînement à la nécessité de la situation. En partant, renvoyé par la favorite, M. de Choiseul rendit justice à la femme. Comme il quittait Versailles sur la lettre de cachet du Roi, voyant du bout de la cour une femme à la fenêtre de l'appartement de madame du Barlry, et croyant la reconnaître, il salua et envoya de la main un baiser (1). C'est un joli geste et une dernière courtoisie sur lesquels on aime à voir finir le ministère de M. de Choiseul.

La victoire ne fit qu'adoucir les dispositions de ma-

(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. U.

dame du Barry pour l'exilé de Chanteloup. Quand d'AiguilloQ, implacable et jaloux de pousser jusqu'au bout la ruine de Choiseul, voulait le déposséder de sa charge de colonel général des Suisses sans indemnité aucune, c'était. madame du Barry que choisissait M. du Chatelet, l'ami commun de M. de Choiseul et de M. d'Aiguillon, pour fléchir le Roi et faire obtenir quelque dédommagement à M. de Choiseul. C'était à elle que M. du Chatelet croyait devoir porter ses plaintes de la dureté et de l'injustice de M. d'Aiguillon. Madame du Barry répondait aussitôt que, malgré les reproches qu'elle avait à adresser à M. de Choiseul, elle tâcherait de lui procurer le meilleur traitement possible ; et, sur les doutes de M. du Chatelet, elle prenait l'engagement de tenir bon contre M. d'Aiguillon. Pour cette charge, valant 2 millions, d'Aiguillon ne consentait à faire accorder à M. de Choiseul qu'une pension de 50,000 livres sur la charge, et 200,000 livres d'argent comptant. Madame du Barry assurait à M. du Chatelet qu'elle ferait obtenir à M. de Choiseul 60,000 livres de pension et 100,000 écus d'argent comptant. Enfin, quand toutes les espérances de Choiseul et de ses amis semblaient devoir être confondues par l'entêtement de d'Aiguillon et le mauvais vouloir du Roi, M. du Chatelet était tout étonné, presque touché, de voir dans le salon de Choisy madame du Barry s'expliquer d'une façon presque colère avec M. d'Aiguillon, le quitter en s'écriant : « Il faut bien que cela soit comme cela!... » Puis, se rap-

MADAME DU BAKHY. 193

procher du Roi accoudé à la cheminée, lui parler, faire signe à M, d'Aiguillon de venir appuyer ce qu'elle disait, et ne lâcher le Roi que lorsqu'il se mettait au jeu en laissant échapper : « Soixante mille livres de pension, et cent mille écus d'argent comptant (1)... »

La vie, toute la vie de madame de Pompadour, appartient à l'histoire. C'est une vie d'affaires, d'intrigues, de négociations, un rôle soutenu de politique, un public exercice du pouvoir, un commerce de toutes les heures avec les ministres, les ambassadeurs, les secrétaires d'État, les hommes d'épée, les hommes d'argent, les hommes de robe, un maniement des intérêts de la nation et de la volonté du Roi , une pesée sur les destinées de la France et de l'Europe. La vie de madame du Barry ne saurait justifier ni contenter une pareille curiosité de la postérité. Elle n'a ni cette part à l'État, ni ces droits à l'histoire, Otez-en cet accident, la lutte avec Choiseul, elle n'est rien que l'existence de l'impure la mieux entretenue du royaume. C'est un rêve insensé de femme galante, une folie de dépenses, une extravagance de luxe ; ce sont des millions jetés aux caprices de la mode, des millions jetés aux raretés du bijou, du point, de la soie, du velours ;

(1) Mémoires de M. le duc de Choiseul , écrits par lui-même, et imprimés sous ses yeux à Ghanteloup en 1778. Paris, 1790.— ^Mémoires de Besenval; vol. H.

un fleuve d'argent, le trésor royal, coulant des mains d'une jolie femme sur le peuple des tailleurs, des modistes, des couturières, des galonniers, des cbamarreurs... Des^ fournitures, des commandes, des factures, voilà toute cette vie : elle tient dans ces quatre volumes de comptes achetés il y a quelques années par la Bibliothèque impériale (1); comptes précieux, et qui .sont véritablement la seule mémoire que mérite. la du Barry régnante. Ouvrez-les : ils ne vous feront grâce de rien. Ils vous diront le pot de rouge de la veuve Martin, acheté par madame la comtesse, et le collier en

(i) Conaptes de madame du Barry. Bibliothèque impériale, manuscrits. Supplément' français, 5146.

Un état des sommes payées pour le compte de madan|ie du Barry, par M. Beaujon, pendant qu'elle était en faveur à la cour de France, dresso par son intendant Montvaiiier, le 15 juillet 1774, dira ce gaspillage et cette dilapidation du trésor royal mieux que toute phrase. Ce compte s élève à 6, 521,003. 11. Les orfèvres y entrent pour 313,328 l. ; les joailliers pour 1,808,635 1.; les bijoutiers pour 158,800 1. Le compte des marchands de soieries, dentelles, toiles, modes, est de 738,061 1. ; le compte des tailleurs et brodeurs est de 531,500; la dépense en meubles, tableaux, vases et ornements, monte à 115,918 L; les doreurs, sculpteurs, fondeurs, marbriers n'ont touché que 370,108 1. Luciennes, dans ses ouvrages anciens et nouveaux, n'a coûté à madame du Barry que 323,854 1. ; mais il faut songer que ce n*est là que l'argent arraché presque de forée par les réclamations des fournisseurs, et que des sommes énormes restaient à payer. M. Edouard Fournier nous apprend, dans son intéressant article sur madame du Barry (Revue française^ lo janvier 1859), que les héritierB de Gouttières réclamaient encore, en 1836^ la somme de 642,000 francs à la succession de madame du Bafry. — Le Livre rouge mentionne les sommes suivantes dounées à madame du Barry . 1773, à Versailles, le 21 mars, par ordre du Roi, à madame la comtesse, 300,000 livres ; le 13 juin, 300,000 L; 22 août, 300,000 L; 23 novembre, 3oo,000 l. — 1774, 13 février, 300,000 1. ; 16 avril, 300,000 1. — 1784, ordonnance a» porteur d'un million de livres, pour remboursement à compte de 250,00(^ livres d« comptant, à 4 pour cent, dont la comtesse du Barry fait l'abaniliHi au MaL

MADAME DU BARRY. d95

escîlavage, et la respectueuse assortie, portés par elle telle année, tel mois, tel jour. Ils vous nommeront le livre qu'elle a donné à relier au libraire Vente, à ses armes : Boutez en avant (1)1 Ils vous détailleront Tbabit de tbéâtre dont elle fait cadeau à Raucourt ou à le Kain, et ses serviettes à café, qu^elle ne veut qu'en bazin des Indes, et même la dernière robe de chambre qu'elle offrit au Roi « avec le sultan et les mules. » Ici, c'est sa petite livrée de drap chamois galonné d'argent et sa grande livrée de velours cramoisi. Zamore même, « le nègre, » comme disent tout court et irrespectueusement les fournisseurs, vous le trouverez avec son frac vert de Saxe galonné d'or, derrière le joli coureur de madame la comtesse qui, serré dans sa polonaise de drap bleu céleste, les cuisses prises dans son tricot couleur chamois, brandit en courant cette superbe pomme de canne ciselée par Rottiers, dotit les comptes inexorables vous diront le prix à un denier près. Que s'il vous plaît de voir la garde-robe de madame du Barry, vous pourrez passer la revue des grands habits^ des robes sur le panier^ des robes sur la considération ^ et des robes de toilette^ robes de 1,000, de 2,000, de 3,000, de 5,000 livrés, fournies parles marchands ordinaires de soieries : Buffaut^ Lenormand, Assorty, Barbier, Bourjot. Voilà revenant de chez sa couturière, madame Sîgly, les robes fond argent semé de bouquets de

(1) La bibliothèque de Versailles possède plus de deux cents volume» ayant appartenu à madame Oubarry, et reliés en maroquin à ses armes.

plumes, les robes fond blanc à guirlandes de roses, les robes rayées de grosses lames d'or courant dans les fleurs et les œillets, les robes fond mosaïque guilloché d'or et encadré de myrte, et les robes d'amazone de gourgourant blanc qui coûtent six mille livres 1 Mais l'or et les branchages ne suffisent: la broderie vient jeter sur la soie la pluie fleurie de ses dessins. Davaux, le brodeur de madame la comtesse, lui brode en plein des robes de soie blanche en soie nuée et paillons de couleur. Puis ce sont les garnitures ruineuses, tout ce qu'une robe d'alors portait d'agréments et de fanfioles, les mille imaginations de ce grand artiste de la fanfreluche, Pagelle, le modiste des Traits galants de la rue Saint-Honoré : les blondes d'argent , les barrières de chicorée relevées et repincées avec du jasmin , les • petits bouquets attachés avec de petits nœuds dans le creux des festons, et les guirlandes, et les bracelets, et la palatine, et les pompons, et les glands de cour, qui font monter une robe au prix de 10,500 livres. Et, les robes finies, les dentelles commencent, les dentelles, ce luxe de la femme ; et comptez les garnitures de peignoir à 2,500 livres, les déshabillés d'Angleterre à 4,000 livres, les manchettes à 600, les coiffes de point à l'aiguille à 1 ,400, les toilettes de point d'Argentan à 9,0001

De la toilette, de cette grande affaire et de cette grande ruine de madame du Barry, l'inventaire de ses folies vous mènera à ses autres caprices, à ses tenta-

MADAME DU BÂRRY. 197

tionSy à son goût des babioles, à son amour des jolis riens. Vous la suivrez dans ses achats de porcelaine à la manufacture du Roi. Les vases, à oreilles et à tètes de bouc, les corbeilles lozangées, les marronnières, les théières à rubans verts et à hachure d'or, les groupes de biscuit, les cuvettes bleu royal, à mettre des fleurs, avec treillages et oiseaux, dont des douzaines se perdaient au feu avant la réussite; les déjeuners à person* nages chinois livrés le matin du jour où le Roi soupait à Luciennes, et qui avaient demandé deux mois et demi de travail au premier peintre de la manufacture, et le service à petites roses et guirlandes de trois cent vingt pièces, le service ordinaire des soupers, tout le sèvres de madame du Barry vous est additionné et montré. , " Bientôt, dans ce prodigieux inventaire de tant de prodigalités, dans cet état de dépenses qui semble, dressés par l'intendant d'une Cléopâtre, le coût et le détail des perles fondues parles fantaisies d'une femme, vous rencontrerez les métaux précieux, l'argent, l'or, dont sa table s'enorgueillit, dont sa toilette se pare. Lisez le mémoire (1) de ce grand dessinateur et de ce grand sculpteur d'argenterie, Roettiers, dont l'association avec Germain valut au dix-huitième , siècle les merveilles de sa vaisselle plate, ces modèles, ces ciselures dont il ne reste plus que çà et là un débris, un exemple : le mémoire décrit tout au long, il dessine pour ainsi dire avec les »

(1) Voir ce Mémoire à TAppendice,

i98 LIVRE TROISIEME.

mots techniques, tout ce service de madame du Barry, de la façon la plus finie et portée au plus haut degré pour lepolij sur lequel le plus habile compagnon orfèvre de Roettiers passa pendant des mois entiers la moitié de ses nuits. Un entrelacement de myrte et de laurier est la marque et comme la devise de toutes les pièces» Les flambeaux à girandoles, avec leurs têtes de béliers et leurs guirlandes de lauriers, figurent les quatre Éléments. Des jeux d'enfants, dans des troj)hées de flèches et de carquois, surmontent les pots à oille. Maïs bientôt l'argent n'est plus assez riche et magnifique pour madame du Barry . elle conçoit l'envie et l'insolence d'un service tout en or, dont les emmanchements seront de jaspe sanguin. Roettiers livre des cuillers à sucre en or où des amours balancent des guirlandes de roses, une cafetière d'or, ornée de pieds et de rinceaux aiiti* ques, un pot au lait d'or au bec creusé de canaux dans lequel se jouent les feuilles de myrte, au couvercle à gaudrons saillants, couronné d'un groupe de roses, Puis c'est toute une toilette en or dont le désir lui sou^rit, et dont Roettiers reçoit la commande. Tout Paris en parle; on dit que le gouvernement a fait avancer à Roettiers les quinze cents marcs d'or qu'il demande pour se mettre à l'œuvre (1). Les curieux se pressent chez l'orfèvre; et les plus favorisés content qu'ils ont vu le miroir surmonté de deux Amours tenant une cou-

(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Barry.

ronne. Mais le scandale, ou plutôt Fexcès de la dépense, arrêtait le travail; et Ton trouve, dans les comptes de madame du Barry, une indemnité à Roef tiers pour une toilette d*or commencée.

Toutes ces belles choses, tant de richesses, ce mobilier de millions, ces rares objets, ces bagatelles et ces merveilles, demandaient un temple qui fût à leur taille, un nid, un pavillon de fée qui fût dans sa grâce, dans le joli de ses détails, dans la miniature de ses proportions, dans là délicatesse de sa magnificence, la digne petite maison des petits arts du dix-huitième siècle. Ce temple sera Luciennes, élevé en trois mois, comme au # commandement dune enchanteresse, par Tarchitecte Ledoux, que madame du Barry remerciera en le poussant à TAcadémie (1). Ce sera un palais-boudoir où tout aura le fini et le précieux d'un bijou. L'industrie du tempa semblera y avoir employé, jusque dans les riens, l'invention, la patience et le goût de mille petits génies. Les moindres ornements en seront uniques, exquis et recherchés; et, de pièce en pièce, les chefsd'œuvre de la main-d'œuvre y montreront le suprême effort et le raffinement délicieux des élégances du dessin et des habiletés de l'outil. Les bois sculptés, les fleurettes, les feuilles d'acanthe, les branches de lau-

(1) Mémoires secrets, vol. VU.

«W LIVRE TROISIÈBŒ,

riergy les oiseaux se becquetant dans les entrelacs du • myrte, seront fouillés, refouillés et comme ciselés. Il y aura dans les dorures et dans les surdorures des meubles tant de feuilles d'or et tant de coups de brunissoir, tant de soins et de peine, que, pour le lit, le doreur touchera 5,945 livres. Et ce sera Gouttières qui travaillera amoureusement les bronzes. Il pétrira des feux, des bras, des serrures, des espagnolettes, et des boutons do porte qui ne perdraient pas au voisinage de ces petits bronzes gardés par le musée de Naples comme la plus charmante confidence de Tart antique.

Luciennes était un pavillon carré, avec cinq croisées sur tous les côtés, qui s'annonçait par un péristyle de quatre colonnes, dont le fond montrait une bacchanale d'enfants sculptée en bas-relief par Lecomte. Le péristyle ouvrait sur un vestibule servant de salle à manger; et voici cette salle à manger de Luciennes, tout animée, toute pleine de monde et de lumières, toute vivante, pour ainsi dire, dans la délicieuse aquarelle de Moreau le jeune, possédée par le musée du Louvre. Au milieu du plafond, dont des caissons dorés remplissent les deux bouts, volent des nuages, un Olympe et des jeux d'Amours* Les murs de marbre blanc sont coupés par des pilasto^s corinthiens aux chapiteaux, aux bases et aux tigettes de bronze doré. Entre les chapiteaux, des bas^reliefs, encadrés d'or, montrent des Amours, le ]M>rtmil de Iahùs X\\ et les armes mariées do Roi et de madame du Rarry, Quatre tribunes, où la musique^

de madame du Barry répète, au retour des chasses, le sou et Técho mouraut du cor , sont pleines de femmes accoudées sur les balcons à balustres et qui s'éventent. Dans toute la salle, blanche et or, une vapeur de lumière semble s'élever des lustres suspendus devant les glaces des entre-colonnements et y semant des éclairs auxquels dans d'autres glaces répondent d'autres éclairs, poignées de flammes que jettent en l'air quatre figures de femmes taillées dans le marbre par Pajou, Lecomte, Moineau, et debout sur des socles de marbre aux guirlandes d'or. Autour de la table, entourée de curieux, derrière les dos ronds des fauteuils et les catogans des perruques des invités qui causent, les valets, les servants, les porteurs de mets passent et s'empressent, ceux-ci en livrée jaune paille, ceux-là en habit de velours cramoisi, aux parements, au col et aux poignets bleus, aux retroussis blancs battant sur des guêtres blanches, le tricorne sur la tête, l'épée au côté. On voit même le petit Zamore, en turban à plumes, en veste rose, en culotte rose, se glisser jusqu'à une dame qui sans doute lui a laissé des bonbons sur son assiette. Le cristal, l'argent, le temple d'opéra qui se dresse sur la nappe, les cordons bleus, les diamants, les sourires des convives, toute la table rayonne ; et, sur la lumière qui l'inonde, se détache, à côté de la jolie mine de madame du Barry, la belle et noble figure du vieux roi Louis XY.

• La salle à manger ouvrait sur le salon carré, où la

vue des fenêtres embrassait Scoint* Germain, le Vésinet, Saint-Denis, la Seine en tous ses méandres, et là-bas Paris. Ce salon, dont Métivîer et Feuillet avaient sculpté les arabesques, était décoré d'une corniche à console où Gouttières s'était surpassé ; et les dessus de porte montraient les plus gais libertinages de lumière du pinceau de Fragonard, cédés par Drouais à madame du Barry (1). Deux petits salons donnaient dans le grand salon. Le salon de droite offrait, dans une suite de quatre grands tableaux de Vien, une histoire symbolique de l'Amour dans le cœur des jeunes filles. Il avait des tables de marbre précieux, et deux figures de marbre de Vassé y représentaient, Tune l'Amour, l'autre la Fourberie tenant son masque. A gauche, le salon ovale, où Briard avait peint au plafond l'aimable allégorie de l'amour de là campagne, était tout revêtu de glaces qui répétaient la superbe cheminée de lapis en forme de trépied, d'une prodigieuse richesse de l)ronze (2).

Rien ne manquait au palais enchanté. Il y avait même, comme en un conte de fée peint par le Véronèse, un négrillon familier, quelque chose comme une chimère humaine, pour apporter les plateaux de rafraîchissement, tenir le parasol et se rouler sur les tapis. C'était un de ces jolis petits monstres que ce siècle des chinoiseries aimait tant, un carlin à deux jambes bap-

(1) Mélanges de littérature et d'histoire, publiés par la Société des Bibliophiles. 1856.

(2)Jtfanuel du voyageur aux environs de Paris, par Villiers. Paris, an x, vol. I.

tisé par le prince de Conti, Zamore Et il nie semble le voir dans ce dessin que j'ai là sous les yeux, dans ce crayon du très-amusant petit maître Portail, avec son panache de plumes blanches et rouges, sa coiffe de soie d'où s'échappent à la tempe et à la nuque des frisons de cheveux, avec son grand œil blanc, son nez épaté, sa bouche en grenade, son oreille, que tire une perle, son grand gilet, son bel habit, son jabot fier et ses manchettes, un buisson de dentelles d'où sort une main d'é^ bènë, Zamore et Luciennes ! ils étaient si bien faits l'un pour l'autre, le château était si bien la cage du négrillon, qu'un soir de folie le Roi donnait à Zamore, qui jouait à ses pieds, le gouvernement du château et pa* villon de Luciennes, aux appointements de 600 livres. Le chancelier, en riant^ apposait son sceau au brevet de gouverneur du magot de la comtesse. Et dans ce domaine de la fantaisie, voletant du doigt de la maîtresse sur l'épaule du gouverneur, vous eussiez vu un oiseau d'émeraude à parole humaine, la perruche que madame du Barry avait payée à un commissaire de la marine avec une croix de Saint-Louis (1)!

Telle est la petite maison qui, après Saint-Cyr, après Bellevue, va donner le ton à Versailles, et lui apprendre, après de nobles jeux et de charmants divertisse-

(l ) AuecdotBB «ur inadame la comtesse do Barry.

mentS; les plaisirs gaillards et libres d'une petite maison. La maîtresse de Luciennes n'appellera pas Racine et la tragédie pour distraire l'ennui de la vieillesse d'un Roi. Elle ne recourra pas aux comédies piquantes, aux opéras galants, aux inventions aimables de madame de Pompadour. Elle n'éveillera point les échos du passé de Choisy et le souvenir de ces ballets délicieux, de ces allégories si bien trouvées, de ces jolis vers, de cette musique légère, spirituelle, chantante. Mais elle fera, des soupers de cabinet, des soupers de garçon où le cérémonial, l'esprit, les épigrammes, les couplets improvisé3, le bon ton du plaisir, seront remplacés par les joies bruyantes et les gaudrioles d'une Courtille à laquelle ne manquera rien que la figure de Ramponneau. Elle fera donner le spectacle au Roi, non par ses comédiens ordinaires, mais par les comédiens du boulevard du Temple. Elle inaugurera à la cour le répertoire du théâtre d'une Guimard. Et la comédie la plus grivoise de Collé, celle qui respecte le moins la pudeur d'un public : la Vérité dans le vin, lui donnera l'amusement de voir rougir les grandes dames de Versailles. Puis, ce seront, pendant le souper, chantés par Larrivée et sa femme, des couplets si vifs qu'ils embarrasseront jusqu'aux amies de madame du Barry, la maréchale de Mirepoix et la marquise de Montmorency, les seules femmes assises à la table à ressort du Roi. Après la Vérité dans le vin^ après l'équivoque et le badinage éhonté, madame du Barry fera venir les délices même

de la canaille, Audinot, qui étonnera un matin tout Paris par l'affiche inouïe : « Les comédiens de bois de S. M. donneront aujourd'hui relâche au théâtre, pour aller à la cour. » Et le spectacle le plus populacier du théâtre d'Audinot sera terminé par la Fricassécy cette contredanse polissonne, dansée par le peuple dans les guinguettes (1).... Viles joies! rires ignobles qui apprendront les mots des rues, les façons et l'accent des « Fêtes de bois » à cette coût corrompue, mais qvii gardait encore toutes les grâces, et si l'on peut dire, toutes les décences de la corruption. Enhardie par leur licence, la du Barry, quittant dans l'intimité ses beaux airs et sa fortune, secouant son masque de favorite, redeviendra la Lange d'autrefois ; dans sa bouche éclatera le parler de sa protégée, madame la Loque, la harengère.... Et les voûtes de Versailles, étonnées et honteuses, entendront ces mots d'une femme à un roi de France ; « La France, ton café f.... le camp! »

Ce fut là le grand malheur de cette liaison du Roi avec madame du Barry : elle ruina, ruine déplorable! le respect de la royauté. Ce fut, dans ce scandale, la faute, c'est trop peu dire, le ftrime dont Louis XV n'eut pas le remords, dont la du Barry ne pouvait avoir la

(l) Mémoires secrets, vol. VI.

conscience, et dont la monarchie devait porter la peine. Redoutable et lamentable exemple de la loi faite aut rois, et qui les condamne à ne pouvoir descendre aux appétits de leurs plaisirs ni compromettre la familiarité de leur cœur, sans compromettre en leur personne la religion humaine qu'ils représentent, le principe dont ils sont Timage, la dignité qu'ils signifient, la- royauté elle-même. Tout, en effet, au contact de la du Barry, s'avilit et s'écroule invisiblement autour du Roi. La discipline de Versailles se perd, tandis que la curiosité de Paris s'enhardit. Le sanctuaire de la majesté royale s'ouvre et montre l'alcôve dont la belle Bourbonnaise lire en folâtrant les rideaux. Les peuples perdent la foi et l'illusion à entendre cet esprit de fille, allumé par le Champagne, casser les vitres de l'OEil-de-Bœuf. Partout, dans cette royauté debout encore et presque entière, madame du Barry fait le mal d'une courtisane qui fait son métier et obéit à ses instincts : elle est cette charmante machine de destruction qu'est une jolie maîtresse dans un grand héritage; et, dans sa philosophie de nature, dans son rire qui tutoie tout, dans son insolence de camaraderie, dans ses malices et ses gamineries de lutin, effrontées, naïves, charmantes; dans cette impatience de toute hiérarchie, dans ce rabaissement de tonte grandeur, il y a le fond et la vengeance fatale de toute impure, ce je ne sais quoi de pareil à la main d'un enfant gâté qui brise les choses en se jouant. Involontairement et par sa nature , elle dé^

considère tout ce qui l'approche et tout ce qui la touche. Qu'elle pousse les doigts de Zamore dans la perruque du chancelier livré aux hannetons, ou, demi-nue, qu'elle se fasse présenter ses mules au saut du lit par le nonce du pape, elle fait toujours ce rôle et cette œoTre de bafouer, d'amoindrir et de ravaler à son ton et à sa mesure les institutions, les traditions, les caractères, et jusqu'aux coups d'État de la monarchie française. Les barrières, lei^ vénérations, le prestige et la solennité de la représentation, de la volonté, de l'amour même du Roi, tout ce qui éloigne le Roi de l'humanité alors même qu'il s'en rapproche, tombe sous les folies et les caprices de la dernière des favorites royales. Laissez faire aux années, et la couronne, ce ne sera plus, dit un Anglais, #jae le bonnet de nuit des deux amants; ce trône autour duquel Louis XIV avait maintenu l'étiquette de l'adultère, ce trône où madame de Pompadour s'était assise ai?ec un reste de décence, il ressemblera, sous les injures et les insolences de la du Barry, à ce cordon de Saint-Louis sur lequel la courtisane Lacour faisait cracher le vieux duc de la Vallièfc J . . . Et il vous viendra à l'idée de vous demander si cette fille du peuple, qui amène à Versailles la langue des balles, n'était pas prédestinée à être dans le palais de nos Rois la portière de la Révolution, et à ouvrir à Octobre !

Mais si, par la fatalité de sa nature, la favorite

fait tout ce ravage, si çUe est coupable d'être une fille et d'en apporter involontairement les instincts de ruine dans la monarchie, la femme se rachète par les vertus faciles de ce que la langue familière appelle « une bonne fille » : il faut se résigner à ce mot; c'est le seul qui peigne d'un trait madame du Barry. Madame du Barry n'aime ni la vengeance ni la rancune ; et c'est uile justice que lui rendent les livres même de la Révolution : « elle n'humilia pas même ceux qu'elle aurait pu perdre (1-). » Elle transige avec les pamphlets, elle punit ses ennemis avec des malices. Elle ne fait pas le silence avec des lettres de cachet, elle n'envoie pas les épigrammes à la Bastille. Le mystificateur qui la parodie toute vive, en habillant sa maîtresse en comtesse du Tonneau, sait d'avance qu'il ne risque point le martyre. C'est elle-même qui demande la grâce de Sophie Arnould, dont elle a reçu un coup de langue (2). Son règne n'a qu'un Latude, un Latude en liberté : Théveneau de Morande, qu'elle achète avec une pension. Ses ressentiments et ses colères ne sont que des enfantillages qui tombent, comme ses volontés, comme ses entêtements, comme ses refus de permission pour aller à Chanteloup, sous la moquerie, le rire et les gentillesses de la maréchale de Mirepoix. Elle est généreuse aussi grande-

(1) La Galerie des dames françoises pour servir de suite à la Galerie des états géuéraux. Londres, 1790 (Madame du Barry y est peinte sons le nom d*Elmire).

(2) Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des lettres, voLV.

ment, aussi follement qu'une courtisane qui n'est pas avare. Elle donne et laisse prendre tout autour d'elle, travaillant de sa bourse à la fortune de tous ceux qui l'ont connue, servie, ou qui lui plaisent. Elle a dans le cœur les dévouements du peuple, ses attachements naturels; lé sentiment de la famille. Elle va passer, tous les quinze jours, une journée avec sa mère, qu'elle a habillée en marquise de Montrable, à qui elle a donné un logement au couvent de Sainte-Élisab^th, carrosse, maison de plaisance, et une petite ferme, appelée la Maison-Rouge, près de Lonjumeau (1). Elle a fait une pension à madame Quantigny, la sœur de sa mère ; elle a placé et poussé quatre de ses enfants. Elle a pris avec elle la dernière venue, une petite fille qu'elle élève comme sa fille et dont le public veut faire sa fille : c'est l'enfant baptisé le Petit Pierrot^ ou encore Betsi^ dont Drouais peint le joli visage pour les dessus de porte de Luciennes. Elle n'oublie même point, dans ses largesses et dans son intérêt, la famille de son mari. Malgré le peu de liens qui l'attachent à son mari Guillaume, elle lui fait obtenir près de 60,000 livres de rentes dans le duché de Roquelaure. Elle obtient le grade de capitaine colonel des Suisses de la garde du comte d'Artois pour le frère du Roué qu'elle marie à mademoiselle de Fumel. Pour le Roué, si elle refuse de le recevoir à Versailles, par dégoût et par lassitude de ses exigences, elle songe

(1) Anecdotes sur madame U comtesse du Barry. —Mémoires de la Société des sciences morales de Selne-et-Oise, vol. V, 1859.

à établir son fils, le vicomte Adolphe. Surmontant l'ennui et les humiliations des démarches, se dévouant à tous les désagréments, à la mauvaise humeur du Dauphin, elle entreprend de marier le vicomte à màde* moiselle de Béthune ; mais, arrêtée dans ce projet paf la froideur dm Roi, elle se rejette sur une fille natu*" relie du Roi, connue sous le nom de mademoiselle dé Saint-André. La fermeté et le franc-parler du tuteur de mademoiselle de Saint- André rompent les négôciatiôûfii^ Le Roué, consigné à la porte de madame du Barry^ mais ne cessant de la harceler de lettres^ la pousse à tenir bon, à s'entêter au mariage. Il lui apprend que la jeune personne, en perdant l'espérance de devenir la femme de son fils , a abandonné toute parure dans sou couvent. 11 fait valoir les avantages politiques de cette union : « Ce mariage nous eût ménagé un coin de pu^ deur dans Monsieur le Dauphin, et empêché plus tard de cédei" aux impulsions de la haine. )) Il fait sonner leê 24,000 livres de rentes de mademoiselle de Sainte André, une terre de même valeur, les espérances, le crédit; et il conjure madame du Barry d'essayer de re* nouer l'affaire (1). Et lorsque les préventions données au Roi par M. de Saint-Yon, le tuteur de mademoiselle de Saint-André, l'emportent sur les efforts de ma* dame du Barry, la favorite ne se décourage pas encore. Elle avise une parente de M. de Soubise, le complai*'

(1) Correspondance du oomte du Ban^. Rwue de ParUi novembre,

sant de toutes les maîtresses, dont elle n'aura qu a demander le concours et Tinterv^tion auprès du prince de Condé, auquel tient également la jeune personne. La beauté remarquable de mademoiselle de Tournon, c'était le nom de cette parente de M. de Soubise et de M. de Condé, le projet de détrôner la favorite, que cette beauté mettait dans la tète du Roué et que maikme du Barry devinait^ la chanson attribuée au Roué :

Drôlesse!

Où prends-tu ta fierté (1) ?

rien n'affrète le bon vouloir de madame du Barry. Elle inarie son neveu à mademoiselle de Tomrnon (2), mais

(1) Mémoires secrets, vol. VII.

(2) Le vicomte Adolphe du Barry, devenu une espèce de favori du Ji(À, échapptot par aes qualités au mauvais renom de aon nom, étaîl flB?e*' loppé à ravénement de Louis XVI dans la disgrâce de sa famille.

En 177 8y le vicomte se rendait avec sa femme et mademoiselle de Tournon, sa beUa-sœur, à Bath; il avait déterminé à l'accompagner le comte Bice» gentiUiomme irlandais, avec lequel il était lié depuis huit ans. Le vicomte du Barry et le comte Rice vivaient dans l'intimité la plus grande lorsqu'une nuit, après minuit, on les vit tous deux sortir en courant, «livis par la vicomtesse qui, essayant vainement de les atteindre, les appelait à grands cris. Un carrosse les emportait, eux et leurs témoins, ' hors la ville et l'on convenait, en attendant le jour, que les deux adversaires, placés dans un espace de vingt-cinq pas dont ils ne pourraient sortir, acmés de leurs deux pistolets et de leur épée, marcheraient l'un aur l'autre, se serviraient de leurs armes comme ils l'entendraient, qu'enfin le vainqueur aurait le droit d'achever son adversaire quand même il serait tombé à terre. Au point du jour, le vicomte sautait à bas du carrosse, tirait le premier et parçait la cuisse du comte Bice. Celui-ci ripostait par un ooup de pistpkt qui traversait la poitrine du vicomte du Barry, et s'avançait sur lui l'épée à la main ; le vicomte lui criait : « Je vous demande la vie. — Je vous la donne, » lui répondait le comte Bice qui le voyait au même moment ae rouler par terre» vomir un ilôt de sang, ezp>-

sans se rapprocher du Roué , qui ne passe que deux jours à Versailles, et qui ne reverra sa belle-sœur qu'à la fin de la maladie du Roi.

Le Roi vieillissait ; et l'âge, les années, la fatigue de l'ennui et de la vie, de l'âme et du corps, au lieu d'apporter l'apaisement à ses passions, ne faisaient qu'irriter l'imagination de ses désirs. L'obsession physique, qui s'empare de certains vieillards, s'emparait de Louis XV vieillissant. L'amour qui avait rempli sa tête et son cœur n'était plus qu'un appétit et une brutalité de son corps; et il ne semblait plus y avoir de vivant en lui que^des sens furieux et à demi morts... Un instant, cependant, il y avait eu une trêve dans ce libertinage des

rer. Les témoins n'étaient pas dans la confidence du motif da dtreL Le comte Kice, interrogé par Dutens, varia deuxoutrois fois su ries causes de la querelle; le sentiment général fut que le vicomte du Barry avait obéi à un sentiment de jalousie contre Rice. La vicomtesse du Barry, de retour en France, obtint du roi d*ériger en baronnie, sous le nom de Tournon, des fiefe qu'elle avait acquis en Corse et changea de nom. A cette insulte du Barry, le Roué, voulut la forcer à reprendre son nom, le nom de * son mari; elle répondit par un assez triste Mémoire où elle déclarait n'avoir pas d'abord su le rôle que madame du Barry avait rempli près de Louis XV, accusait son mari d'avoir hérité des vices de son père, de son amour du jeu qui Tavait ruiné, et attribuait sa mort « à une rixe, suite d'une combinaison incertaine qui aura mal réussi et dont l'un des associés aura demandé compte à l'autre avec ce ton d'aigreur de la passion trompée dans ses désirs. » Puis, pour mieux se dérober à son nom, elle se remaria. (Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens, vol. H. — Précis du Mémoire de mademoiselle de Tournon, veuve du vicomte du Barry, en réponse à celui de M. le comte du Barry, son beau-père.)

MADAME Dl] BAKllY. 213

plaisirs et des désirs du Roi. 11 entrait dans une sorte de liaison platonique avec une charmante femme, la comtesse de Seran, dont il courtisait galamment les goûts en faisant mettre, à son intention, les petits appartements en bleu (1). Pendant quelques mois, c'était un commerce discret et respectueux , un échange d'aimables paroles, une familiarité de douces causeries, une cour faite avec ces grâces et ces courtoisies si naturelles à Louis XY quand il voulait plaire. C'était comme une illusion revenue, comme un rajeunissement des pensées du Roi, comme un souvenir de ses premières amours avec la comtesse de Toulouse ; et la cour croyait voir commencer une de ces liaisons qui touchent à l'amour sans quitter l'amitié, un de ces tendres et sûrs commerces qui font encore rêver l'âme du vieillard qu'ils bercent. Mais ce platonisme de Louis XY ne durait qu'un moment, le temps d'oublier les menaces d'un sermon ou les durs avertissements de son médecin Lamartinière; et le Roi revenait à madame du Barry. Inassouvi, il allait d'elle à d'autres, et de caprices en caprices, épuisant l'amour sans épuiser la tentation, tourmenté, inquiet, brûlant, tremblant, et s'interrompant dans le plaisir pour se jeter à des remords et à des actes religieux qu'il faisait partager aux complaisantes de ses caprices. Dans cette fièvre, le vin, le punch, transporté par madame du Barry des salons de Londres

( 1 ) Mémoires de Mannon tel , 1819.

aux souper» des petits appartements (1), tous les excitants servaient le Roi, le soutenaient, lui prêtaient la force de ne pas vieillir. Entre la maîtresse et l'amant, il n'y avait plus que la chaîne de l'habitude et de la sen^ sualité, dépouillée de tous les liens d'esprit, dépouillée même de toutes les coquetteries de décence et de^toutes les modesties d'élégance qui avaient attaché le Roi à madame de Pompadour, Et figurez-vous madame de Pompadour avec son costume de bergère, son chapeau de paille, ses rubans, sa beauté habillée, ses charmes voilés ; puis, voyez la du Barry dans le costume qui rend la jeunesse au Roi, dans son déguisement de bacchante (2), à demi nue sous la gaze, et la gorge effrontée, — vous aurez l'image des âeux amours du Roi. *

Louis XV avait soixante-quatre ans. La mort, depuis quelque temps, semblait s'essayer tout autour de lui et jusque sous ses yeux. L'ambassadeur de Gênes, Sorba, qu'il avait l'habitude de voir, mourait subitement. D'Armentières le suivait de près. L'abbé de la Ville^ venant remercier de la place de directeur des affaires étrangères, tombait frappé d'apoplexie au lever -du Roi. Enfin , un soir que le Roi jouait au piquet avec madame du Barry, et que le marquis de Chauvelin, ce

(1) Le Gazetier cuirassé, ou Anecdotes scandaleuses de la cour de France. (Londres), 1772.

(2) Anecdotes sur madame la comtesse du Barry.

MADAME DU BABRY. 218

vieux compagnon de ses plaisirs, était appuyé sur le dos de son fauteuil, madame du Barry, levant les yeux, disait : « Monsieur de Cbauvelin, quelle grimace vous faites!.,. » Le Roi se retournait : Chauvelin tombait mort à ses pieds (1).

Toutes ces morts remplissaient le vieux Roi, peureux de la mort dès l'enfance, d'avertissements et de terreurs. Une parole tombée de la chaire troublait encore JLouis XY, comme une assignation de Dieu. Elle était sortie de la bouche hardie de cet abbé de Beauvais qui, tout à l'heure, n'avait pas craint^ au milieu de la cha* pelle de Versailles, devant le Roi et son peuple de cour*tisans, de dire du Salomon de la Bible t k Enfin ce monarque, rassasié de voluptés, las d'avoir épuisé, pour réveiller ses sens flétris, tous les genres de plaisirs qui entourent le trône, finit par en chercher d'une nouvelle espèce dans les vils restes de la Ûeenee publique (2). » Prèphant la cène, l'abbé de Beauvais avait jeté aux murs de la chapelle royale, à la face du Roi, la menace du prophète : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite! » C'étaient ces quarante jours dont il fallait dérober au Roi la longueur et l'attente. Les du Barry songeaient à une distrdi^tion, à un étourdissëment : ils faisaient emmener Louis XV à Trianon par madame du Barry, qui dévorait elle-même, aux côtés de cet amant funèbre, de vagues inquiétudes et de sourds pressen-

(1) Méjnoires BAcrets, vol. VU.

(2) Jdm, vol. VI.

timents, laissant parfois échapper devant ses intimes : « Je voudrais bien voir passer ce vilain mois d'avril! .. . • C'était le mois où VAlmanach de Liège de Tannée faisait mention « d'une grande dame jouant un rôle dans une cour, et qui cessera de le faire (1). »

Ce fut à Trianon (2) que, tout à coup, un soir, Louis XV se trouva malade. Le lendemain, la petite vérole se déclarait. Madatne du Barry s'installait au chevet du lit du Roi, et le suppliait de se laisser soigner par elle et de rester à Trianon. Mais le chirurgien du Roi, Lamartinière, enlevait le malade à madame du Barry et le faisait transporter à Versailles, au milieu de la cour, de la famille royale, à portée de l'Église. Madame du Barry essayait alors de posséder et de garder le Roi par son médecin à elle, Bordeu, qu'elle faisait adjoindre à Lemonnier ; et la lutte commençait aussitôt entre l'Église et madame du Barry, sur le lit du Roi, dans.cette chambre pestiférée où le dévouement faisait autour de Louis XV l'étrange rapprochement de ses filles et de sa maîtresse. L'archevêque de Paris accourait à Veï^ailles avec les sacrements, demandant, au nom des canons de l'Église, une expulsion éclatante et antérieure de la concubine. Mais il y avait secrètement en lui, entre son

(1) Mémoires secrets, vol. VU.

(2) Rien n'est moins prouvé, dans ce voyage à Trianon, que le commerce du Roi avec la fille du jardinier de Trianon, comme le prétendent les Anecdotes; — avec la fille de M. de Montvallier, comme le prétend Métra; — avec une vachère des environs de Trianon, comme le prétend Beaudeau.

MADAME DU BARRY. 2i7

zèle et sâ conscience, la reconnaissance des services signalés que madame du Barry avait rendus au parti dont il était* le chef ecclésiastique, par le renversement de Choiseul, l'élévation de d'Aiguillon, l'anéantissement des parlements. Les alliés de l'archevêque, d'Aiguillon, Bertin, Maupeou, ainsi que les familiers de la maîtresse, Richelieu, Fronsac, tenaient ouvertement pour madame du Barry et contre les sacrements. De l'autre côté , les Choiseul poussaient furieusement et de toutes leurs forces à cette administration du Roi qui devait jeter brusquement et honteusement hors de Versailles la favorite qui avait renvoyé M. de Choiseul. Ainsi, dans cet agiotage et ce trafic de la conscience du Roi, c'est Texpression d'un cardinal, il arrivait, chose étrange! que le parti d'Aiguillon, le parti des dévots et des jésuites, se liguait pour empêcher la communion, de Louis XV, tandis que le parti Choiseul, le parti des philosophes et des incrédules, se liguait pour imposer cette communion aux temporisations de l'archevêque de Paris: Le 1*' mai, à onze heures et demie du matin, rarchevèque se présentait à la porte de l'antichambre du Roi. Richelieu accourait à sa rencontre, le conjurait de ne pas faire mourir le Roi par une proposition théologique ; puis, avec sa légèreté et le cynisme de ses grâces, il lui proposait, s'il était curieux d'entendre de jolis péchés mignons, d'écouter les siens, lui jurant qu'il en apprendrait de tels qu'il n'en ayait jamais en- • tendus depuis qu'il était archevêque de Paris. Pas-

gant enfin au sérieux, il lui représentait que congédier ma* dame du Barry , c'était préparer le triomphe de Choiseul, nuire à l'amie pour servir l'eniiemi. L'archevêque entrait dans la chambre, et en sortait sans avoir parlé de confession au Roi. Mais bientôt venaient d'autres hommes d'Église plus hardis et plus fermes. L'évâque de Carcassonne demandait hautement et courageuse* ment que le Roi fût administré, que la concubine fût expulsée, et que le Roi donnât un grand exemple de repentir à, la France et à l'Europe chrétienne. Riche* lieu, Fronsac étaient obligés de se dresser devant le curé de Versailles, et le menaçaient de le jeter par les fenêtres s'il parlait de confession au Roi: « Si vous ne ma tuez pas, — répondait le curé, — je rentrerai par la porte, car c'est mon droit. »

Pendant ce tumulte, ces divisions, ces fiUées, ces ve* nues, tandis que l'Eucharistie errait dans les corridors , le mal du Roi croissait en dégoûts, et son corps se couvrait de cette lèpre qui tourmenterason agonie delà crainte que le pus de ses boutons ne se mêle à l'hostie... Le mou* rant appelait Dieu, il appelait madame du Barry, il se jetait au salut, il retombait dans l'habitude, et de ses mains toutes purulentes, il tâtonnait encore la place ée ses désirs, quand Tarchevêque de Paris, rompant avec les ménagements , allait à son lit et finissait tout. Le Roi priait madame d'Aiguillon de faire conduire sans bruit madame du Barry à sa maison de Ruel , « pour éviter les scènes de Metz. » Et à peine madame du

IMADAME DU BARRY. 219

Barry était-elle partie, qu'il la demandait encore, baU butiant d'une voix qui commençait à délirer : « Ah ! elle ert partie*. «• Il faut donc que nous partions (1)... »

Le règne de madame du Barry est fini.

Il est dans l'Anthologie grecque cette épitaphe d'une jeune femme : La terre lui soit légère! elle a si peu pesé 0ur elle« Ainsi Ton pourrait dire de la favorite i La Postérité lui soit légère! elle a si peu pesé sur l'Histoire En effet, ce règne de madame du Barry

(1) Mémoires du maréchal duo de Richelieu par Soulavie, ^ari«, 1793, vol. IX.— Mémoires historiques et politique^ du règne de Louis XVI par Soulavie. Paris, an x, vol. I*'. — Soulavie tenait ses renseignements sur la fin de Louis XV de M. de Lahorde, premier valet de chambra de Louis XV, q^i lui avait communiqué ses Mémoires, jusqu'ici inédits, sur la cour de iDuis XV ; de l'abbé Dupinet, chanoine de Notre-Dame, qui les tenait de Tarchevéque de Paris ; du cardinal de Luynes ; de madame d'Aiguillon ; du duc de Brissac et du maréchal de Richelieu. — Les Mémoires du duc de Luynes, publiés en. ce moment chez MM. Didot par MM* E. Soulié et Dussieux, vont restituer une grande valeur documentaire aux livres beaucoup trop déconsidérés de Soulavie. Par tout ce qu'il a pris et coupé de ces mémoires dans ses Mémoires de Richelieu, on pourra juger deTauthepT ticité des sources diverses et si riches où il a puisé. L'autorité historique de Soulavie nous a été.encore confirmée par la correspondance autographe de madame de Ch^teauroux, publiée par nous dans le premier livre à§ cette histoire, correspondance dont le moindre détail concorde si parfaitement avec le récit du biographe de Richelieu. Citons, enfin, comme preuve de l'estime qu'il faut faire des informations de Soulavie, les éenif, conversations de madame de Pompadour avec le président de Meinicres, dont la première a été dernièrement republiée par la Société des biblio* philçs sur le manuscrit du président. — Il est bien entendu que nous parlons icî'surtout des Mémoires du maréchal duc de Richelieu. CettecompU lat\op d'anecdotes, cette spéculation de librairie, les Mémoires fiistoriqtm pendant la faveur de madame de Pompadour, ne doivent étrç consultés par l'histoire qu'avec une extrême défiance.

est un règne de maîtresse de roi particulier et sans exemple : il n'est ni une tyrannie ni un gouvernement ; il est une toute -puissance sans être une domination, un caprice sans être une initiative. 11 est le pouvoir sans la volonté, sans la personnalité du pouvoir. L'inconscience et l'irresponsabilité d'un rêve en sont les attributs, comme ils en sont les excuses. Parcourez, étudiez la faveur de madame du Barry : rien de ce qui émane d'elle ne lui appartient. Elle ne possède en propre ni une idée, ni un ennemi. Elle signe toutes les grandes choses historiques dé son temps sans les vouloir, sans les comprendre, presque sans les lire. Portée dans le lit du Roi par des passions et des intérêts qui lui sont inconnus, elle y est maintenue par des circonstances qui s'agitent autour d'elle et qu'elle laisse faire sans les voir. Elle sert des amitiés et des individus, sans savoir servir une cause, un système, un parti ; et elle est servie par le cours providentiel des choses, sans avoir à s'embarrasser d'un effort, d'une intrigue ou d'une reconnaissance. L'exil de Choiseul, l'exil des Parlements, les coups d'État, les révolutions de palais, passent par sa main : ils ne passent ni par son cœur ni par sa tête. Sans qu'elle presse sa fortune, le temps la grandit, l'entoure de servitudes, amène successivement à ses pieds le duc d'Orléans, qui a besoin de la maîtresse pour son mariage avec madame de Montesson ; le prince de Condé, qui s'approche d'elle dans l'espérance de marier sa fille au comte d'Artois ; le duc de Chartres, qui

voudrait obtenir par elle la survivance du duc de Penthièvpe dans la charge de grand amiral. Cette rivalité sourde entre le chancelier et Tabbé Terray, qui met ces deux hommes aux genoux de la maîtresse, à la dévotion de ses fantaisies et de ses gaspillages , toutes ces divisions du ministère et de la cour, qui lui livrent les ambitions et les consciences, s'allument au-dessous d'elle et sans elle. Les séductions des concurrentes, des beautés apostées, le charme d'une baronne de Neukerque, de cette belle madame Pater, ne demandent à madame du Bar^y ni un souci ni une défense : les tentatives, les tentations échouent d'elles-mêmes, par la contrariété d'opinions et la dispute d'intérêts des comploteurs. Ainsi s'écoule doucement et sans lutte la faveur de cette enfant gâtée, qui, sans affections, sans haine, répétant ce qu'on lui apprend à. dire, voulant ce qu'on lui apprend à vouloir, sans vue, sans intérêt, sans passion (1), fait avec madame de Pompadour le singulier contraste d'une favorite qui règne et ne gouverne pas.

Madame du Barry ne garde pas même, de la domination de celle qui l'a précédée, la part la plus facile à régir et la plus légère à porter, cette protection des lettres et des arts dont une maîtresse de Roi peut se faire un si grand et si aimable ministère. Le gouvernement même du goût échappe à madame du Barry;

(1) Correspondance de madame du Deffand. Paris, 1812.

ety domine dans les choses de la politique, elle s'abandonne à son temps dans les choses de l'art. Elle suit la mode^ et ne préside à rien. Son patronage descend, avec ses plaisirs et ses sens de grisette, de l'opéra au couplet, des peintres et des statuaires aux bronzierA et aux sculpteurs sur bois, de V Encyclopédie à LaMorlière, et de Montesquieu à Audinot. La clientèle, la compagnie même de celle que Voltaire appelle Égêrie, ce ne sont plus les artistes, les philosophes, les poètes ; ce dont les dieux des bas-empires : les mimed, les baladins, les daùseurs, les comédiennes. Elle s'oublie avec eux jusqu'à l'intimité, elle entre dans leurs affaires^ elle place leurs billets, elle touché et se salit les doigts à leurs passions. Et le grand étonnement de ^es pauvres ambassadeurs de la Pologne mourante, venant implorer la favorite pour, le nalut d'une patrie, s'ils avaient pQ lire ie souci qui tourmentait à ce moment son front? Toute sa pensée était à DaufoerVal qui menaçait de passer en Russie, ou à Chassé qmi refusait de chanter devant elle, ou à Raucourt dont elle voulait faire tme vertu, ou à la vieille Dumesnil qu'elle songeait à habiller, ou à mademoiselle Dubois qu^elle voulait marier à Daubërval qui fa'en voulait pas {!)!...

Madame du Barry était à Ruel, entourée d'un reste

(1) Mémoires SÊcreis, ^el. VI et Vif.

MADAME DU BARRT. 2S3

de cour, soutenue et consolée par madame d'Aiguillon, s'opiniâtrant à l'espérance, croyant à un mieux du Roi, confiante encore dans cette ptocesdion de carrosfted qui encombrait la route de Yersaillea à Rueli Un coup dé foudre lui apprenait tout.

Un exprès arrivait de Versailles et lui remettait là lettre suivante )

1 A YersafllMi !• là mty 1774*

(K l'espere, Madame, que vous ne douterés pas de toute la peine que je ressens d'être obligé de vous annoncer une deffense de paraître à la cour ; mais je suis obligé d'exécuter les ordres du Roi qui me charge de vous marquer que son intention est que vous n'y veniés pas jusqu'à nouvel ordre de sa part. Sa Majesté, en même temps, veut bien vous permettre d'aller voir madame votre tante à Tabbaye du Pont-aux-Dames, et je vais écrire en conséquence à madame l'abbesse afin que vous n*eprouviés nulle difficulté. Vous voudrés bien m'accuser la réception de cette lettre par celui qui vous la remettra, afin que je puisse justifier à Sa Majesté de l'exécution de ses ordres.

a J'ai l'honneur d^etre, avec respect, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Le duc DE LavrilliÈre. » (1)

(1) Noos donnons ici pour là première ftris là lettre de cachet qui etilft madame do Barry k POBt-aax-Dames, d'après Ift lettre signée du duc de

Madame du Barry fut d'abord accablée, malgré la douceiu» des termes de la lettre de cachet; puis, retrouvant la colère, devant le commissionnaire qui lui apportait les ordres de la Fortune, il lui sortait de la bouche un juron de fille contre ce règne qui commençait par une lettre de cachet*

Au premier rayon du nouveau règne, tous les entours, tous les parents de la favorite se dispersaient comme une volée d'aventuriers. La fuite, l'exil, la peur, la honte, faisaient justice de toute la famille. Plus de du Barry! Ils se sauvaient, se cachaient ou rougissaient. On voyait la femme du marquis, mademoiselle du Fumel, faire prendre des surtouts gris à ses gens, et voiler, par pudeur, sa livrée et son nom. Du Barry le Roué, du Barry-Mahomet , quittait en toute hâte madame de Murât, ses quatre maîtresses, et ce pavé de Paris où il se vantait d'avoir jeté, depuis l'avènement de sa sœur, dix-huit millions : il courait jusqu'en Suisse et ne respirait qu'à Lausanne (1). Et quelles huées delà Vrillière, possédée par la bibliothèque de Rouen, collection Leber, no 2278. Toutes les autres lettres de cachet données jusqu'ici, dans les biographies anciennes comme dans les biographies récentes, sont absolu-^ ment fausses. — La tante de madame du Barry, retirée au Pont-aux-Dames, dont il est parlé dans cette lettre, est sans doute madame Quantigny, sœur de sa mère.

(1) Le Roué écrivait, dix-huit mois après sa fuite, à M. de Malesherbes, une lettre déchirante, dont nous avons déjà cité quelques fragments, dans laquelle il se plaignait de sa vie errante de pays en pays, de Tâpreté de ses créanciers qui, non satisfaits de la vente de ses biens mobiliers, de ses tableaux, qui avait produit une somme de plus de 400,000 francs, lui réclamaient encore iHie somme supérieure; il demandait de passer quelques jours à Paris, pour voir ses créanciers, des oculistes, des médecins, et im-

vant cette débandade, cette évasion ! Quelles joies furieuses du public devant cette délivrance ! On se rappelait tout ce que le fuyard avait coûté , ses pertes de 7,000 louis en un soir, ses enchères « à la bourse de Cythère, » le scandale de ses folies avec les Tlievenet, les Morancé, les Dubois, la Breba (1). On se redisait ses audaces, ^es intrigues, ses manœuvres pour lancer un Guenée de Brochau au contrôle général et mettre la main sur le Trésor, manœuvres qui avaient mené Brochau à la Bastille, et le Roué aux eaux, dans un temps où les eaux étaient un exil. Partout éclatait l'indignation de ses insolences, de ce nom de frérot qu'il osait donner au Roi, de ce cynisme qu'il affichait aux tables de jeu, disant quand il perdait : « Ne vous chagrinez pas pour moi, mes amis; c'est vous qui payerez tout cela. » N'avait-il pas, un jour qu'il demandait pour son ami Dessein la direction des fermes de Paris, accordée au sieur Chômât, été jusqu'à dire au Comité des fermes refusant de revenir, à sa recommandation, sur une nomination faite, ce qu'on ne savait donc pas que c'était lui qui avait eu l'honneur de donner une maîtresse au

plorait comme grâce suprême qu'on lui permit d'aller rétablir sa sauté délabrée dans quelque province méridionale. (Revtie de Paris, novembre 1836.) Il obtenait de retourner à Toulouse, où il reprenait son ancienne vie de joueur, et d'où il continuait, jusqu'au commencement de la révolution, à fatiguer de ses réclamations, de ses exigences, madame du Barry, lui demandant de l'argent ou, à défaut d*argent, des effets pour calmer ses créanciers. En 93, moins heureux que le mari de la du Barry, que son frère Guillaume, il était guillotiné à Toulouse.

(1) La Police de Paris dévoilée par Pierre Manuel. L*an second delà Liberté, vol. I".

22a LIVRE TROISIÈME.

Roi ; lui qui avait fait M. d'Aiguillon ministre des affaires étrangères^ M. de Boynes ministre de la marine ; lui qui soutenait le chancelier et le contrôleur général ; qu'on y prît garde, et qu'on ne lui donnât pas de l'humeur! . . .,» Le mépris public prenait sa revanche ; les ironies et les bo»8 mots déchaînaient, derrière cette fuite et cet écroulement, les vengeances que l'esprit de Paris sait tirer d'une humiliation de la France. C'était le mot : <■ les tonneliers auront bien de l'occupation , tous les barih fuient (1); » ou bien l'histoire du Roué demandant conseil à son ami Goys, le fameux farceur, sur le parti à

prendre ; « Ma foi, mon cher, l'écrin et les chevaux de poste. . . » et comme le Roué faisait l'indigné : « Eh bien 1 les chevaux de poste et l'écrin (2) I » Et tandis que l'effigie des du Barry contumaces est ainsi traînée dans le ruisseau, la boue couvre, à Toulouse, le front du mari, le visage du comte Guillaume.

Pont-aux- Dames était une triste demeure après Luciennes. Ces vieux bâtiments presque en ruine, ce couvent jeté par les Carlovingiens, comme un Saint- Denis sauvage, au milieu des bois, quel changement ! et le triste lieu de pénitence pour cette favorite si molle et si attachée à ses aises que, pendant l'agonie du Roi,

(1) Correspondance secrète, politique et Uttécmire (par Métra). Londres^ 1787, vol. V.

(2) Mémoires secrets, vol. VII.

MADAME DU BARKY. 827

elle avait fait venir à Ruel &on coucher de LocienneB (1 ) ! Cependant peu à peu madame du Barry surmontait ses ennuis et l'horreur du' séjour ; elle s'habituait à cette nature dure, à ces murs sévères, à ces voûtes gothiques, à son logis délabré, au service de sa seule femme de chambre. Elle se laissait distraire par* la curiosité que toutes les sœurs, jeunes ou vieilles, mettaient à la voir et à s'approcher de ce personnage fabuleux, une maltresse de Roi ! L'aménité de l'abbesse lui adoucissait la première âpreté de ce brusque passage et la se^ cousse d'une vie si différente. Ses yeux s'atnusaient et s'égayaient du joli costuiûe des Bernardines. Bientôt mademoiselle du Barry et mademoiselle de Tournon, la femme du vicomte Adolphe du Barry, obtenaient de venir demeurer à Pont-aux-Dames, et apportaient à l'exilée la ressource de leur compagnie, l'entrain de leur gaité, le courage et la patience. Puis, avec le temps^ la réclusion perdait ses rigueurs : madame du Barry reprenait presque le train de sa vie passée. Ses gens lui étaient rendus ; ses femmes, des cuisiniers, un offi» cier lui revenaient ; et, sur sa demande, le RoiTauton* sait à faire venir à Poût-aux-Dames l'architecte de Luciennes, Ledoux, qui ajoutait à l'abbaye une aile où madame du Barry retrouvait un souvenir de son cher palais. Les amitiés lui venaient ; elle charmait tout le eouvent par sa politesse, son amabilité, ses bonne»

(1) Journal de Fabbé Beaudeau. Revue i^troipfctîvey yol. IH.

paroles aux sœurs, mille petits cadeaux semés tout autour d'elle avec la grâce qu'elle mettait à donner (1) ; et elle finissait par se plaire à Pont-aux-Dames comme dans une famille où elle était la bienvenue.

Il n'y avait point assez de profondeur dans l'âme de madame du Barry pour qu'elle eût un long accablement de sa chute. A peine sut-elle la mesurer. Ce fut un réveil contre lequel elle ne s'indigna pas. La disgrâce montra en elle une de ces philosophies simples et toutes naturelles auxquelles de plus grands cœurs et de plus grands esprits ne peuvent atteindre. Elle perdit le pouvoir, comme elle l'avait possédé: étourdiment. Son premier désespoir avait été un juron ; ses regrets furent une bouderie.

Par ses sollicitations, par l'appui des amis qu'elle avait encore à Versailles, madame du Barry obtenait enfin la permission de quitter Pont-aux-Dames, mais à la condition qu'elle se retirerait à dix lieues de Paris et de Versailles. C'est alors qu'avec l'argent de sa maison deVersailles, vendue à Monsieur, elle achetait la terre de Saint- Vrain, près Arpajon (2). Le parc dessiné en jardin anglais, les bosquets d'arbres verts à l'italienne, plaisaient d'abord à madame du Barry ; mais bientôt elle s'avisait de trouver la maison affreuse. Bientôt elle ne voyait plus dans toute cette terre pittoresque qu'une

(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Barri.

(2) Mémoires secrets, vol, VIII.

MADAME DU BAKRY: 229

belle solitude. Plus libre, mais plus seule, plus dépaysée encore devant la campagne que dans un couvent, elle regrettait ses amis, ses habitudes, la société, le monde, et surtout son cher Luciennes. Par là-dessus, elle était poursuivie à Saint-Yrain par les tracas de ses affaires embrouillées, les comptes et les projets de liquidation, l'embarras et Tennui de ses douze cent mille livres de dettes ; et si inconstante que fût sa pensée, si peu sérieux que lui semblât le lendemain, elle ne laissait pas que d'être importunée du bruit que ses amis et ses intendants faisaient autour de ses créances les plus criantes. 11 lui passait par la tète les plus belles résolutions ; elle songeait à se ranger, à se réduire ; elle voulait diminuer son domestique, jeter à bas son train, faire de Tordre, de l'économie ; belles promessea dont elle se payait tous les soirs, et qui ^'envolaient au réveil !

L'argent , les dépenses roulaient de plus belle : elle commandait, elle achetait follement, comme par le passé, sans souci du payement ; et à tout moment elle avait les plus grandes surprises d'être assaillie par des réclamations de fournisseurs ou des demandes d'acompte avant de commencer un travail. A la fm, sur l'insolence grandissante des marchands, elle se décidait à ouvrir les yeux et à aligner des chiffres : effrayée, elle essayait de négocier la vente des loges de Nantes qu'elle avait demandées à Louis XV pour la maréchale de Mirepoix, et que le Roi lui avait données pour ses

étrennes de Tannée (1)96! ne pouvait l'effectuer. A peu près vers le même temps, dans ce court moment de panique et de raison , elle se décide à de plus grands sacrifices. Voici un état tout dressé pour son notaire, Lepot d'Auteuil, de toutes les belles choses dont elle veut se défaire et faire argent : c'est le meilleur et le plus précieux: de son musée de Luciennes. Outre les Pollemburg , les Ostade , les Téniers , et les tableaux achetés à Rome par M. de la Borde, il y a les Quatre Heures du jour de Vernet, les deux grands tableaux de Casanova, les quatre grands tableaux de Vien décorant le salon ovale de Luciennes, de Greuze les tableaux connus ; TEnfant caressant un épagneul, l'Enfant en chemise jouant avec un chien, une femme en polonaise, une femme en chemise, la Cruche cassée et l'esquisse de l'Hommage à TAmour ) puis les Enfants de Drouais ; puis quatre belles tapisseries des Gobelins fabriquées par Cozette, et les figures de marbre sur piédestaux d'or moulu du salon, et les vases de porphyre avec bas*relief d'or moulu du salon du milieu, et les quatre torchères de marbre blanc de la salle à manger (2).

Échappée à ces ennuis, madame du Barry retombait dans les tristesses de Saint- Yrain. Avec l'automne, le peu de monde qui lui venait des châteaux d'environ l'abandonnait. Les fièvres se levaient des prairies ma<*

(1) Anecdotes sur madame la comtesse du Barri. Londres, 1775.

(2) Comptes de madame du Bariy, Bibliothèque impériale, manuscrits.

récageuses du parc (1). Dans le château, madame du Barry tuait le temps de son mieux. Un document con^ serve aux Archives de l'empire nous la montre, esclave de son service, tiraillée entre les perpétuelles indlges-» tions d une de ses femmes de chambre et les continuelles grossesses de Tautré, poussant l'indulgence et la bonté jusqu'à se cacher à peu près des deux malades pour chercher une troisième femme. L'âge, la disgrâce, ne l'ont pas plus mûrie qu'ils ne l'ont aigrie : elle reste à Saint- Yrain ce qu'elle était à Versailles. Elle a, dans ce maussade exil, les folies, les amours-propres, les amusements et les entêtements de l'enfance ; elle passe les journées , elle tâche d'user un peu de la nuit aux cartes, au Trou-Madame, jouant sans compter, perdant follement avec des amis assez discrets pour ne point lui réclamer l'argent gagné. Un jour elle joue une pièce de dou^e sous, et s'engage à ne pas perdre plus d'un écu de six livres ; avant le dîner elle avait perdu vingt mille livres, et, de revanche en revanche, s'obstinant avec des impatiences de petite ûUe, prétendant à chaque partie mieux jouer que son adversaire, elle arrivait à perdre dans la soirée quatre-vingt-dix mille livres (2)«

Le lendemain de cette perte folle, madame du Barry

(1) Mémoires historiques de Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse Dubarry, par M. Ue FavroUe, an xi, vol. UL

(2) Mémoires du chevalier de Langles, cour se justifier d'avoir gagné

partait pour Luciennes où, grâce à Maurepas,€lle avait obtenu de revenir. Et ici, dans ce doux exil, dans cette retraite enchantée de sa disgrâce, ce n'est plus la joueuse de Saint-Vrain, ce n'est plus Tenfant, c'est la femme, la femme amoureuse, que nous allons trouver ; et, fortune heureuse I ce n'est ni à des récits, ni à des témoignages qu'il nous faudra recourir pour la peindre : une liasse de petits billets nous ouvrira le plus secret de son cœur, et il nous suffira de lire par-dessus son épaule pour pénétrer jusq^au fond d'elle.

Ce roman de madame du Barry a les commencements les plus longs et les plus bourgeois du monde. Un ami de madame du Barry, lord Seymour, a sa fille malade ; madame du Barry s'intéresse à la malade, et écrit au père :

a Je suis bien touchée, Monsieur, de la cause qui me prive du plaisir de vous voir ches moi, et je plains bien sincèrement mademoiselle votre fille du mal qu'elle souffre ; je juge que votre cœur est tout aussi malade quelle même , et je partage votre sensibilité; je ne puis que vous exorter a prendre courage puisque le médecin vous rassure sur le danger, si la part que ji prans pouvoit être de quelque adousicement pour vous, vous seriez moins agité.

« Mademoiselle du Barry est aussi sensible que moi

9u jeu 90,000 livres à madame du Barry, et d'avoir cherché à la raccommoder avec le duc de Ghoiseul. Archives impériales.

pour tout ce qui vous touche, et me charge de vous en , assurer de sa part.

« Notre voyage a été très heureux. Cornichon ne vous oublie pas et parle s^ns cesse de vous. Je suis charmée que le petit chien puisse distraire un instant mademoiselle votre fille.

« Recevez, monsieur, l'assurance des sentiments que je vous et votie.

a De Louvecienne, samedi a 6 heure. »

Puis les lettres se font plus caressantes. Ce sont les premières étapes du Tendre : attentions et petits soins, a On a dit depuis longtemps que les petits soins entretiennent l'amitié, » c'est la première ligne d'un de ces billets. Bientôt viennent les jolies prévenances, l'envoi « d'une pièce de monnoie prodiguée fort mal a propos au mince jeu de loto ; elle est du temps de Louis quatorze. Monsieur Seymour est grand admirateur de ce siècle si fegont en merveille, en voila un diminutif que les dames de Louvecienne lui envoient. C'est avec plaisir quelle lui en font l'homage ; elles s'en privent parce quelle savent bien que Monsieur Seymour sentira le prix du sacrifice et cera bien persuadé que les dames voudres trouver des ocations plus essentielles a lui marquer leur amitié. »

Le jour arrive où l'amour grandit et éclate, s'abandonnant, se livrant tout entier, débordant d'aveux, de tendresses, ému, brûlant et doux :

« Les assurances de votre tendresse, mon tendre ami,

. foQ le bonheur de ma vie, croyez que mon cœur trouvé ces deux jours bien long, et que s'il étoit en son pouvoir de les abréger, il naures plus de peine; je vous attands samedi avec toute Tinpatiance d'une ame entièrement avoua et jespere que vous iie désirerais rien. Adieu, je suis a vous.

a Ce jeudi a deux heures. »

Puis viennent, selon le cours fatal des affections humaines, les incertitudes, les troubles, les craintes, l^s gronderies, douces encore comme des caresses :

« Vous n'aurez qu'un mot de moi et qui cerais de reproche si mon cœur pouvez vous an faire, je suis si fatigué de quatre grande lettre que je viens décrire que je nai la force que de vous dire que je vous aime. Demain je vous dirai ce qui ma empêché devons donner de mes nouvelles, mais croyez, quoique vous en disiez, vous serais le seul ami de mon cœur. Adieu, Je n'ai pas la force de vous en dire davantage.

« Vendredi a 2 heure. »

A la dernière lettre, l'amour est mort chez lord Sey mour ; madame du Barry lui écrit :

a Ce mercredi a minuit.

« 11 est inutile de vous parler de ma tendresse et de ma sensibilité, vous la connoisé. Mais ce que vous ne connoissés pas ce son mes peines, vous navez pas daigné me rassurer sur ce qui affecte mon ame. Ainsi je croit que ma tranquillité et mon bonheur vous touche peu, c'est avec regret que je vous en parle, mais c'est

pour la dernière foit. Ma tète est bien, mon cteur 80uf\ fre. Mais avec beaucoup d'attantion et de courage, je parviendrai a le dompter ; loovrage est pénible et dou-* loureux, mais il est nécessaire, cest le dernier sacrifice quil me reste a lui faire ; — mon cœur lui a fait tous lés autres. C'est a ma raison a lui faire celui cy. Adieu , croiie que vous seul occuperai mon cœur. » (1)

Quel accent inattendu dans cette correspondance! Ne semble-t-elle pas mettre dans la vie de cette courtisane le charme inespéré et l'émotion contenue de l'histoire de madame Michonin dans les Mémoires de Riches lieu ? Et comme une autre du Barry vous y est révélée dans l'ombre, derrière la du Barry populaire des pamphlets et des romans ! Ce n'est plus la courtisane, ce n'est plus la favorite : c'est une femme qui aime. Quel étonnement, quelle expiation 1 ces humilités de grisette, ces timidités et presque ces pudeurs, ces effusions, ces larmesi ces résignations, ces plaintes étouffées comme un gémissement, ces regrets qui ont la noblesse du 9Wrifice I Et quelle lumière, et aussi quel pardon sur cette femme , un tel amour et cette charmante confidence de tendresses si sincères !

Le temps, la légèreté de caractère de madame du

(l> Lettres autographes de madame du Barry, communiquées par M. François Barrière. — Portraits intimes du dix-huitième siècle par Edmond et Jules de Concourt, 2* série, Deniu, 1858.

Barry la guérissaient de cet amour, de cette blessure , et ne lui laissaient au cœur qu'un souvenir 9,ttendri. Elle se retrouvait, elle retrouvait un tranquille bonheur dans ce Luciennes que Texil lui avait fait encore plus cher; et là, sans projets, sans intrigues, sans cette agitation qui accompagne d'ordinaire la disgrâce , elle vivait dans une compagnie choisie, dans un aimable voisinage ; et , sans obscurité comme sans dissipation, n,'écartant de sa retraite que la pruderie et la galanterie , les femmes faciles et les vertus protectrices, elle accueillait avec une grâce respectueuse les illustres étrangers et les princes d'Europe, curieux d'emporter de France le souvenir de la beauté de madame du Barry. Car elle était belle encore, et d'une façon plus charmante que jamais. Un portrait que Cosway fit d'elle à quelques années de là en Angleterre, et qui fut gravé à Londres après sa mort, nous a gardé l'image la plus adorable peut-être qui soit restée d'elle. La tête mollement renversée , les épaules abattues, les bras abandonnés, les cheveux libres et courant en boucles folles sur ses épaules, elle laisse tomber de ses yeux mourants et riants , voilés de langueur et pétillants à'esprit, un de ces regards doux et rayonnants qui semblent une lumière dans, une vapeur. Son petit nez frémit; un demi-sourire lutine et chatouille sa bouche qui se retrousse. Et à regarder ce visage enchanteur, cet ovale amoureusement arrondi par les années, il semble voir vivre dans

ce portrait la Volupté du dix-huitième siècle, une bacchante de Greuze.

Les affaires de madame du Barry se débrouillaient ; ses dettes s'amortissaient. Elle avait gardé un train fastueux, un luxe délicieux. L'avenir lui semblait sans menaces, et elle jouissait de la paix du présent, des dévouements qui lui restaient, des amitiés qui s'approchaient d'elle et apprenaient à la connaître, des sympathies et de la considération que lui gagnaient sa philosophie et la convenance de sa nouvelle existence.

Cependant la Révolution venait avec ses colères contre tous ceux qui avaient bénéficié de la faveur du dernier Roi (1), avec ses clameurs encore lointaines, avec ses pamphlets, une nuée d'encre suspendue sur la France, avec ses sourdes fureurs contre le Livre rouge, avec ses passions, ses haines, ses envies, ses vengeances, ses soldats, ses goujats.... Madame du Barry n'avait rien en elle des vertus de prudence ou d'audace qui sont les vertus de salut en temps de révolution. Elle était incapable de masquer ses richesses, de dissimuler ses dépenses, de jouer la privation et la gène, de se faire misérable pour échapper aux jalousies et aux dénonciations. Elle manquait de cette force de la volonté, elle

(1) U parut en 1790 une Vie de madame la comtesse Dobarry, suivie de ses correspondances épistolaires et de ses intrigues galantes et politiques, de Vimprimerie de la cour^ contenant un portrait avec des vers qui commencent ainsi :

La Messaline que tu vois

manquait même de cette énergie de la peur qui vous arrache à la patrie, aux habitudes familières et bienaimées, et vous jette à Tétranger : pour fuir, il eût fallu quitter cette vie française qui était la vie de madame du Barry ; il eût fallu se détacher de ce Luciennes qu'elle n'aurait point su otiblier. C'était aussi un grand danger de cette nature d'éclater, de ne point se retenir, de répandre ses sentimenls, ses indignations, ses colères : elle devait trop souvent livrer à des oreilles ennemie» ses horreurs et ses soulèvements devant ces tète» coupées et promenées, devant les crimes de cette révolution néô dans le sang, elle, dont le règne n'avait ja« mais vu de sang. Au milieu de ses faiblesses et de seisl frissons, la lâcheté encore lui faisait défaut : elle ne cachait pas les portraits de Louis XVI et de Marie- Antoinette; elle s'abonnait aux écrits et aux journaux aristocrate» ; elle gardait son titre de connitesse. Enfin, imprudence mortelle! madame du Barry ne saura point repousser la pitié : elle fera Thumble hommage de ses services à cette Reitie qu'elle avait, aux dernières années de Louis XV, maltraitée comme une rivale; elle s'enhardira dans le dévouement; elle grandira dans le sacrifice à mesure que croîtra Finfortune de cette Reine douloureuse. Elle confiera à ses familiers tout son zèle à servir Marie- Antoinette ; et, lorsque, après Octobre, dans ces jours funèbres qui rap* procherit une dernière fois dans la vie la femme de Louis XVI de la maîtresse de Louis XV, la Reine fera

remercier madame du Barry des soins donnés par elle aux gardes du corps recueillis tout sanglants à LuoienneS) madame du Barry lui répondra par cette lettre qui Taut bien des indulgences à sa mémoire :

(f Ces jeunes blessés n'ont d'autres regrets que de n'être point morts pour une princesse aussi digne de tous les hommages que Test Votre Majesté. Ce que je fais pour ces braves est bien au-dessous de ce qu'ils méritent. Je les console, et je respecte leurs blessures quand je songe, madame, que, sans leur dévouement, Votre Majesté n'etist^roit peut-être plus.

« Lucienne est à vous, madame ; n'est-ce pas votre bienveillance qui me Ta rendu ? To.ut ce que je possède me vient de la famille royale ; j'ai trop de reconnoissance pour l'oublier jamais. Le feu roi, par une sorte de pressentiment, me força d'accepter mille objets précieux avant de m'éloigner de sa personne. J'ai eu l'honneur de vous adresser ce trésor du temps des notables ; je vous l'offre encore, madame, avec empressement. Vous avez tant de dépenses à soutenir et de bienfaits sans nombre à répandre 1 Permettez, je vous en conjure, que je rende à César ce qui est à César (1). »

Mais l'amour devait plus encore que le dévouement compromettre madame du Barry; et sa liaison avec le duc de Brissac ne doit pas être oubliée dans les fatalités qui la désignèrent à lamort etla menèrent à l'échafaud»

(t) Mémoirct seerets par 11. la oonte d'Atlonvitk, vol. If«

Ce n'est pas la moindre aventure de la vie aventureuse de madame du Barry que cette dernière conquête, cette dernière bonne fortune de son cœur, qui relève et ennoblit aux dernières pages le roman de sa vie. Enfant gâtée de l'amour, elle finit par l'adoration d'un chevalier, du dernier preux de France ! Le gouverneur de Paris, le grand pannetier de France, le capitaine colonel des cent gardes de la garde du Roi, ce gentilhomme magnifique qui porte, dans le cortège des pages et des carrosses qui le suivent , le noble orgueil d'un si grand nom, ce héros d'un autre temps, dont l'âme est, comme l'habit, à la mode de Louis XIV ; ce type, ce reste superbe et vénéré d'honneur et de chevalerie , l'héritier des mâles vertus de la vieille France, aussi bien que de ses galanteries les plus polies et les plus nobles; ce beau vieillard, le dernier courtisan des femmes, ce fils des Brissac, élevé dans les traditions et les religions de sa famille, dans le monde et presque dans la langue des grands sentiments et des raffinements de tendresse de Clélie et de l'Astrée, Louis-Hercule-Timoléon de Cossé-Brissac est l'amant, l'amant agenouillé et respectueux de la comtesse du Barry. Et véritablement il y a dans l'attachement de M. de Brissac un tel don de lui-même, de si délicates attentions, des prévenances si empressées, un culte si profond, quelque chose de si pieusement tendre, qu'il trouble et fait hésiter le jugement sur la femme qu'il a jugée dignç d'un si bel amour. 11 semble qu'aux côtés

de M. de Brissac, madame du Barry apparaisse dans ce beau jour où l'a vue M. d'Allonville, avec cette décence de ton, cette noblesse de manières, ce maintien également éloigné de l'orgueil et de l'humilité, de la licence et de la pruderie, ce visaige qui suffisait à réfuter tous

les pamphlets (1) Illusion d'un moment, pendant

laquelle l'Histoire voudrait douter, et ne pas croire cette Grâce sortie d'un Hôtel du Roule !

Si changeant que fût le cœur de madame du Barry, où depuis la mort de Louis XV un reste d'attachement pour le duc d'Aiguillon avait fait place à l'amour de lord Seymour, et l'amour de lord Seymour à des velléités de mariage avec un riche Américain (2), il était impossible qu'il ne fût pas profondément touché par M. de Brissac et qu'il ne se laissât pas enfin fixer par cette oblation entière, ces tendresses infinies, cette adoration de toutes 1^ heures (3). Et comment n'eût-il pas

(1) Mémoires secrets de 1770 à 1830, par M. le comte d'Allonville, 1838, vol. I"^.

(2) Correspondance secrète (par Metra), vol. P'.

(3) Nous ne saurions mieux donner l'idée de cette liaison dn duc de Brissac avec madame du Barry, le ton et la mesure du respect et du dévouement de M. de Brissac pour l'ancienne courtisane, que par cette lettre du duc, d'un pathos si singulièrement quintessencié, et par le codicille de son testament, écrit le lendemain du 10 août 1792. (Mémoires de la Société des sciences morales de Seine^t-Oise, vol. V, 1859.)

n Brissac, ce samedi 5 septembre 1789.

"^ «Les courriers ne sont pas assez fréquens, madame la comtesse, il est bien vrai; car cette lettre, qui partira demain par le Mans, arrivera aussitôt que celle d'hier par la levée ; mais c'est un plaisir que de s'entretenir avec vous qu'il ne faut pas laisser échapper. Oui l'avenir comme le pre-

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