PEROUSE
Qui irait au musée de Pérouse pour étudier les majoliques italiennes, et celles de Deruta en particulier, éprouverait une déception complète; il est difficile d'être plus pauvre et, à part des fragments de pavage provenant de l'église Santa Maria Nuova, aucune pièce ne mérite d'être signalée; encore ce pavage est-il des plus médiocres, de l'extrême fin du xvi® siècle sinon du xvii® ; il représente des fleurs et des figures allégoriques telles que la Justice, la Foi, etc., le tout d'un très médiocre dessin et de ce ton jaunâtre et désagréable que l'on remarque sur les majoliques de la décadence; on peut voir de nombreux échantillons de cette fabrication du xyii® et du xvni' siècle dans les rues de Pérouse même, où, sur la façade de nombre de maisons, sont encore encastrées des plaques de majoliques représentant des saints ou des sujets de piété.
Heureusement nous devions être amplement dédommagé par les intéressantes majoliques de la sacristie dç San Pietro. Ce pavage occupe un carré de neuf mètres de côté ou environ ; l'état de ruine dans lequel il se trouve aujourd'hui ne permet pas de juger complètement de l'effet qu'il devait produire, ni d'en étudier la composition dans tous ses détails; un grand nombre des briques «maillées qui le composent ont peut-être même été déplacées. Toutefois il est facile de voir que tous les carreaux faisaient partie d'une seule grande composition ; c'était un véritable tapis formé de carreaux rectangulaires de 19 centimètres de côté.
Aux angles de ce tapis se trouvent d'énormes mascarons
surmontés d'un vase d'où partent des rinceaux terminés par des animaux chimériques. Au centre est un grand médaillon formé de rinceaux, de figures, de satyres ou de génies ; nous en donnons un échantillon. Dans d'autres médaillons ovales
Fragment du pavage de la sacristie de San Pictro.
se voient deux grandes clefs en sautoir surmontées de la tiare pontificale et du chiffre S. P. (Sanctus Petrus) dans un cartouche. Toutes ces compositions sont dessinées en bleu lavé de bleu clair et se détachent sur un fond rouge brique. La terre est rosée, Témail blanc, le dessin très bon. Quant aux bordures
elles peuvent se ramener à quatre types difTérents, ce sont : 1» des carreaux de même dimension que ceux du pavage principal, ornés d'entrelacs et de rosaces en blanc, jaune, ocre et rouge brique sur fond bleu foncé; 2" des pièces plus longues que larjjes bordées de jaune et couvertes d'ornements fort
gracieux réservés en blanc sur fond bleu ; î" une course de très grands rinceaux dessinés en bleu foncé, vert foncé et rouge brique sur fond blanc ; 4° une course de rinceaux plus petits traités en vert sombre, rouge brique et bleu foncé sur fond jaune intense. Il est à remarquer que ces deux dernières bordures nous offrent des spécimens d'un travail plus grossier que
les autres carreaux, mais d'un caractère tout particulier. Nous y reviendrons tout â l'heure,
La date de ce pavage est un peu effacée, toutefois il est facile d'y lire le millésime MDlAtlI. A quelle fabrique faut-il
l'attribuer f A Deruta suivant toute vraisemblance. On a même nommé le Frate comme étant l'auteur probable de ces majoliques'. Toutefois on peut avoir quelques doutes sur cette dernière attribution, aucune des pièces si(;nées par le Frate
I. Campori, Délia ceramlta la Parma, ' iditioa de Peuru, 1879, pige 319
ne ponant une date si récente. D'ailleurs presque toutes sont (l'un assez mauvais dessin.
Les auteurs qui ont décrit ou catalogué des majoliques ne sont point d'accord au sujet des produits de Deruia. Le fait
est que Thistoire de cette fabrique est à peine connue; on ne possède jusqu'ici que peu de documents mentionnant d'anciennes fabriques de majoliques établies à Deruta^. Aussi ne lui attribue-t-on généralement que quelques pièces à reflets jaune chamois et des pièces polychromes à reflets ou sans reflets du milieu du xvi« siècle, non sans se dissimuler Tarbitraire de ce classement. M. Darcel est un de ceux qui ont le plus souffert de cette incertitude et, à ce point de vue, son excellent catalogue laisse un peu à désirer. M. Robinson était, avant lui, arrivé bien plus près de la vérité en attribuant à la fabrique de Deruta des pièces telles que les vases n®» G 5o et G 5 1 de la collection du Louvre. L'analogie entre le décor de ces vases et les bordures du pavage de San Pietro n'est pas douteuse : même ton, même dessin se détachant très nettement sur le fond d'émail, et aussi même fabrication, assez grossière en somme. Il semble du reste que M. Darcel ait eu quelques scrupules sur Tattribution de ces pièces à l'atelier de Faenza, car, dans la notice qu'il a placée en tête du Recueil de faïences italiennes par Delange^, il a adopté l'opinion de M. Robinson. Cependant il n'est pas encore allé assez loin, à notre avis. La comparaison de ces vases avec certains plats que possède le musée du Louvre va nous permettre de nous expliquer.
Prenons par exemple les grands plats n*» G 45 et G 568, classés l'un à Faenza, l'autre à Deruta : si les sujets représentés sur le fond sont diff'érents, ils sont du moins exprimés par les mêmes tons ; quant aux bords ornés de quartiers d'imbrications et de rinceaux ils sont absolument semblables, ce qui aurait dû contribuer à les faire classer dans la même fabrique. Comparons maintenant ces rinceaux avec ceux qui ornent les vases cités plus haut et le doute ne sera plus permis ; ces diff'érentes pièces, vases et plats, sont sorties de la même fabrique,
1. Ces documents ont été publiés dans le Giornale di erudi\ione artistica di Perugia, et M. Casati en a donné l'analyse dans une brochure intitulée: Notice sur les faïences de Dinita. Paris, 1874, in-S».