‹ Les Mal-vivants, ou, Le Brigandage moderne en ItalyChapitre 15 sur 22 · LES MAL-V'VANT · texte numérisé non relu

LES MAL-V'VANT

Massaroni fit Tenir sa femme à Monlicello. Cette orgueilleuse Matilda, que nous avons vue pousser au crime le plus odieux Timbëcile et sanguinaire MatteoSoli, avait été décrétée d'arrestation comme tous les parents des bandits; mais elle avait eu l'adresse de venir se cacher chez un marchand du royaume de Naples qui Tavait soustraite à toutes les recherches.

Klle vint donc partager avec son mari les honneurs innattendus qui lui étaient décernés.

Les brigands mariés auraient bien imité l'exemple de leur chef en appelant près d'eux leurs douces moitiés; mais celles-ci, moins heureuses que Matilda, étaient pour la plupart dans les prisons.

Le plus étrange de TafTaire fut que les brigands restés célibataires jusque-là, s'engagèrent presque tous alors dans les liens du mariage. Quoi qu'ils n'eussent point leur grâce confirmée par Ferdinand, qui pouvait revenir et qui fut en efl^et restauré, ni de Pie VII, souverain de ceux qui appartenaient aux États romains, il ne manqua pas de femmes pour négliger ce détail et pour partager légitimement l'existence fortunée que menaient leurs maris dans le paradis terrestre de Monticello.

Cette existence fut courte, mais véritablement plantureuse pour des brigands peu portés à dédaigner les jouissances de ce monde.

Massaroni, tous les jours attiré dans plusieurs

des maisons les plus distinguées de la ville, acceptait toutes les invitations pour ne pas faire de jaloux. Il mangeait et surtout buvait immodérément^ puis déployait sas talents dans le chant et dans la danse, absolument comme le Marco Tempesla de la Sirène.

Cette vie de désordre fit rouvrir la blessure mal cicatrisée qu'il avait reçue, et les médecins lui signifièrent que s'il ne s'imposait Tabstinence, il ne vivrait pas longtemps.

Excepté les infortunés novices auxquels tout était défendu, sous peine d'être livrés pieds et poings liés au tribunal de Frosinone, et qui, pour comble de peine, étaient seuls chargés de monter la garde nuit et jour aux deux portes de la ville, les autres bandits menaient également joyeuse vie. L'or des séminaristes et des caisses publiques en payaient les frais.

Quant à madame Massaroni, prévoyant que son mari ne résisterait pas au genre de vie qu'il persistait à mener, elle le considérait comme fini, bien qu'il n'eût que vingt- sept ans. Plus jeune encore que lui, elle ne songeait qu'à thésauriser pour se constituer une dot quijui permît de se choisir un nouvel époux plus sage que le premier. Elle devint bientôt veuve, en effet, et se remaria dix mois après.

Mais n'anticipons pas.

A l'approche de l'armée autrichienne, les volontaires napolitains comprirent enfin l'impossibilité

de la résistance, et reprirent le chemin de Naples. Les brigands, eux, sur Tordre de Massaroni, restèrent d'abord à Monticelio. Quant à lui, il se fit conduire malade dans la njontagne voisine de Monticelio, et s'y fit construire une cabane, où il fut obligé de garder le lit.

A peine les Autrichiens furent-ils à Portello, à me demi-lieuc de Monticelio^ que toute la bande quitta la ville et vint se réunir autour de la cabane où gisait son chef.

Gasparoni et Minocci, seuls, s'étaient attardés chez leurs maîtresses. Quand ils songèrent à décamper à leur tour, les Autrichiens étaient déjà dans la ville. Ils sortirent néanmoins sans affectation et prirent le chemin de Ja montagne sans se presser, pour ne point exciter les soupçons.

Deux officiers les aperçurent cependant et les suivirent jusqu*au pied de la montagne, à deux portées de fusil de Monticelio. Là, tenant Tépéc haute, ils ordonnèrent aux fugitifs de s'arrêter et de les attendre. Mais Gasparoni et son compagnon apprêtèrent leur fusils et enjoignirent à leur tour aux deux officiers de retourner à la ville ou de ne s'approcher qu'après avoir jeté leurs épées.

A peine les deux Autrichiens avaient-ils pris ce dernier parti, que Gasparoni les regardant de plus près, reconnut en l'un d'eux un jeune officier avec lequel il s'était plusieurs fois trouvé lorsqu'il était

interné à Mola di Gaëte en 1815. Il l'appela par son nom, et aussitôt ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, absolument comme s'ils eusscntôté vieux frères d'armes. Au milieu des questions qui succédèrent naturellement à celte romanesque reconnaissance, Gasparoni parla de la carte de sûreté accordée par le prinue Garascosi. Les officiers promirent de s'employer pour la faire renouveler aux mêmes conditions par leur général en chef.

Pendant ce temps, les soldats autrichiens s'approchaient pour voir Gasparoni et Minocci, qui, étant allés chercher des bouteilles de vin, buvaient pacifiquement avec les officiers. De leur côté, les autres brigands, voyant cette foule inoffensive d'Autrichiens, se hasardèrent à quitter les hauteurs où ils se tenaient, et, se mêlant aux militaires, fraternisèrent avec eux et passèrent gaiement le reste de la journée.

La nuit venue, les Autrichiens prirent le chemin deNaples, et les brigands, en vertu du renouvellement de la carte de sûreté par le général en chef de Tarmée d'invasion, rentrèrent tranquillement en possession du château de Monticello.

On voit que ces monstrueux compromis avec le brigandage n'appartenaient en propre à aucun parti, et qu'à cette époque l'utilité l'emportait sur la moralité.

Où peuvent conduire Taraour d'une cousine et la haine des brebis. — Un singulier brigand. — Les petits payent les sottises des grands. — Toutes les lettres anonymes ne sont pas à mépriser. — On fait maison nette à Monticello. — Mort de Massaroni. — Une tète do prix. — Le traître trahi. — Ile séculier et les réguliers. — La chartreuse de Frascali. — Plusieurs mauvais quarts d'heure. — Dix-neuf ans d'ergastolo, — Jouer avec le feu. — Un blessé pour un mort, — La partie est pertlue.

Nous avons vu un magistrat, d'un grade peu élevé il est vrai, se jeter dans le brigandage. Celte fois, c'est un personnage revêtu d'un caractère plus auguste encore s'il est possible, qui s'allie à de misérables bandes d'assassins. Mais ce qui rendit la conduite de l'abbé Niccola Tolfa plus inconcevable et aussi plus impardonnable, c'est la position qa'il occupait par le savoir et par une certaine fortune personnelle, augmentée d'une riche prébende accordée à son mérite reconnu.

Tolfa avait un frère dans. le ménage duquel il vécut longtemps de bon accord; mais au mois d'août 1820, il s'en sépara pour aller vivre avec une de ses cousines, femme mariée. Les deux frères convinrent de se partager à l'amiable les biens pa-

244 LES »AL-VITANTS

triraoniaux. Tout alla bien d'abord; mais ils ne purent s'entendre sur le nombre de brebis qui revenait à chacun d'eux. On alla devant le juge qui donna tort à Niccola Tolfa. Ne rêvant plus que vengeance, ce dernier fit faire par un jeune cordonnier trois patroncines, semblables à celles que portaient les brigands; il les munit de cartouches, de poignards, et des ustensiles d'usage; puis, une certaine nuit de février 1821, suivi du cordonnier et d'un autre jeune paysan qu'il avait fait boire, il pénétra sur le domaine de son frère, avec l'aide de ses deux acolytes, tua toutes les brebis, objet du litige.

Après celte expédition, tous trois s'enfuirent, ad refugium peccatonim^ vers le singulier asile officiellement ouvert à tous les criminels du royaume de Naples et des États romains, à Monticello-di-Fondi. On suppose aisément que tout fut mis en œuvre par le clergé pour faire revenir l'abbé Tolfa de la détermination insensée qu'il avait prise. L'évéque de Ferenlino, Mgr Gaod(încio Patrignani, son supérieur immédiat, lui envoya par son propre frère une invitation paternelle de quitter le repaire où il s'était réfugié. Le curé de Monticello lui promit la protection de révoque de Gaële, mais, soit mauvaise honte de sa faute, soit crainte d'une punition trop sévère, soit endurcissement, Tolfa ne voulut entendre à rien.

LES MAL-TIVANTS ÎI5

Il se plut même tout d'abord à pénétrer dans riotimité des plus famenx mal-vivants, il en fit sa société de tous les instants, et poar les régaler fit vendre Tune après Tautre par son berger les vaches qu il possédait.

Jusqu'ici Tolfa ne fait preuve que d'une slupide dépravation de sens moral; mais nous le verrons bientôt à Tœuvre^ et le connaîtrons alors tout entier.

Cependant Gasparoni et quelques autres sV perçurent que leur bourse était à sec. Ils n hésitèrent pas un seul instant à se procurer de l'argent par le seul moyen qui pouvait s'offrir à leur esprit habitué au crime. Ils sortirent secrètement delà ville, franchirent la frontière romaine, s'emparèrent du premier propriélare qui leur tomba sons la main, et lui imposèrent une rançon. La somme envoyée d'abord par la famille du prisonnier ne leur paraissant pas suffisante, ils renvoyèrent le messager avec ordre d'exiger un supplément; mais, sur ces entrefaites, la force armée les surprit, les mit en déroule et délivra le propriétaire.

Le gouvernement donna l'ordre d'occuper les passages par lesquels la bande pouvait retourner à Monticello; mais Gasparoni, qui prévoyait bien les mesures dont il allait être l'objet, pénétra dans une hôtellerie voisine, y prit des chevaux pour lui et

les siens, igalopa toute la nuit, et, avant le jour, il arrivait aux collines de Piperno. On y abandonna les chevaux, on se réfugia pendant le jour dans un petit bois, et, le soir venu, on rentra dans Monticello, comme si de rien n'était.

Le délégat du pape ne laissa pas de se plaindre des incursions que faisaient ainsi dans les Étals de rÉglise les hôtes de Monticello. Massaroni, sévèrement admonesté par le gouvernement napolitain, résolut de faire un exemple. Il connaissait parfaitement les auteurs de la dernière équipée, mais c'étaient les plus braves et les plus éprouvés d'entre les bandits; sa lâcheté les sauva, mais descendant d'un degré plus bas encore, elle résolut de sacrifier des innocens à l'apaisement des deux cours. Quatre novices de San-Lorenzo, qui n'avaient jamais eu part à aucun butin, furent livrés par lui à la police de Terracine. Le lendemain ils étaient fusillés sur la grande place de Frosinone.

Quelque temps après, Gasparoni reçut une lettre anonyme, timbrée de cette dernière ville. On lui apprenait que les gouvernements de Naples et de Rome venaient de faire une convention d'après laquelle leurs forces réunies devaient, dans la nuit de Pâques, investir Monticello et se saisir de tous les bannis qui s'y Irouvaient.

Gasparoni porta cette lettre à Massaroni, près duquel se trouvait Tadjudant Mattei, venu le matin

de Fondi, où Ton sait qu'il touchait du trésor napolitain la solde de la sinistre garnison de Monticeilo. Interrogé par Massaroni sur ce qu'il pensait de cette missive, Mattei la tourna et la retourna, puis déclara qu'elle ne pouvait être que l'œuvre d'un envieux, t Pourquoi ne pas signer, » observa Mattei, t lorsque, en se faisant connaître, cet ami prétendu était sûr d'une généreuse récompense? » Cette remarque, et sans doute aussi la défiance que lui inspirait Gasparoni, décidèrent Massaroni : c Je gage, » dit-il au premier, t que vous êtes encore sans argent, et que vous voulez vous procurer des compagnons pour en aller prendre. Partez donc librement. Quant à moi, qui ai désormais de quoi vivre en honnête homme, je prétends rester ici pour toujours. » ...

L'avis était bon cependant, et Mattei, vivant à Fondi en contact continuel avec les autorités, ne pouvait pas ignorer les projets à l'aide desquels on voulait purger d'un seul coup les deux États des héros du brigandage. Mais ceux-ci se sentaient toujours et fatalement enveloppés par la trahison, sans pouvoir deviner au juste de quel côté étaient les traîtres.

Massaroni, malade et presque mourant par suite de sa blessure rouverte, ne sut pas discerner cette fois le parti qu'il fallait prendre, il lui en coûta . cher.

L'auteur anonyme de la lettre d'avis ne se fit jamais connaître. C'était safts doute quelque agent inférieur du gouvernement, lequel, comme beaucoup d'autres, tetiafit du brigandage la situation prospère de sa famille.

Pourtant, l'attaque qu'il avait afinoncôe ne se vérilla pas à l'époque indiquée. La nuit de Pâques se pâssa sans accident, et l'anonyme fût considéré plus que jamais comme tin Imposteur.

La raison qui avait fait reculer l'époque dej'investissement de Monticello était pourtant bien simple, et il est étonnant que Massaroni ne l'ait pas devinée. L'autorité Savait parfaitement que, tout en suspectant la Vérité de Tavis qu'ils avaient reçu, les brigands, par simple mesure de prudence, ne croyaient plus devoir passer la flUitdans la ville; ils étaient à la montalgrie et couchaient sur la terre, comme aux temps dont ils n'aVaient pas encore perdu toutes leurs habitudes.

Bien leur eu prit, car l'attaque de Monticello n'avait été que retardée. Elle eut lieu la veille de la Fête-Dieu. Toutes les forces papales et napolitaines unies à un certain nombre de compagnies aulrichiennes enveloppèrent la ville pendant la nuit, et, le jour venu, firent dans toutes les maisons une exacte recherche des brigands qui pouvaient s'y cacher. Le plus grand nombre échappa à cette expédition mal préparée, parce que, comme

Page 1