LES WAL-VIVANTS
nous l'avons dit, ils s'étaient décidés désormais à coucher dehors. Massaroni, grelottant la fièvre, était pourtant dans son lit.
A la première nouvelle de l'entrée des soldats dans la ville, il se fit revêtir de son uniforme de commandant, malgré l'état d'extrême faiblesse dans lequel il se trouvait. On le ti*ouva sur pied, mais incapable de se défendre. L'émotion que lui causait son arrestation, jointe à la maladie, le mit bientôt dans l'impossibilité de pouvoir même se tenir debout. Ses gardiens, après l'avoir conduit sur la grande place, se virent dans la nécessité de le coucher dans un cercueil qui se trouvait là. Avec Massaroni on ne put découvrir que cinq brigands; deux furent tués et les trois autres conduits à Fondi. En comptant les seize compagnons de Gasparoni, une quarantaine de malvivants échappaient ainsi à la mort et au bagne. C'était bien la peine de déployer un si grand luxe de troupes pour obtenir un si faible résultat.
Le cercueil dans lequel gisait Massaroni plus mort que vif fut exposé sur la place publique de Fondi. Toute la ville vint contempler cet homme si fameux par ses crimes. Qui le croirait? celui qui servait de cicérone aux curieux n'était autre que le compagnon, l'ami, l'adjudant de Massaroni, l'ancien substitut Mattei. A sa voix, le bandit mourant souleva une espèce de linceul qu'on avait'jelé sur
lui pour le garantir des mouches, il tourna la tôte du côté de Mattei, lui lança un regard chargé de haine et de mépris; puis, pour ne plus le voir, et comme s'il comprenait que tout était fini pour lui, il rejeta le linceul sur son front. Une heure après il était mort.
Sa tête, portée à Frosinone, fut payée par le gouvernement papal 16,000 fr. Le roi de Naples ajouta une gratification de 1,600 fr., et le tout fut partagé entre les soldats pontificaux, napolitains et allemands qui avaient été à Monticello.
Le tribunal de Gapoue fit mettre en liberté les trois individus qui avaient été arrêtés avec Massaroni; ce n'étaient que des novices qui méritaient cependant plus de rigueur. Quant à Yadjudant Mattei, il fut conduit à la forteresse de Gaëte, mais il trouva moyen de s'échapper et de retourner à la montagne.
Or, à ce même moment, Michel Magari, qui s'était mis à la tête des brigands échappés de Monticello, refusait d'admettre dans sa bande un certain Ugolini de Ceccano, qui avait été déjà repoussé par Gasparoni, sans doute parce qu'il n'était coupable que de simple blessure. Ainsi abandonné à luimôme, Ugolini ne vit rien de mieux que de s'aller constituer prisonnier. Selon une coutume à laquelle^personne en ce pays ne trouvait mot à dire, il fut engagé dans le corps des archers qu'on refor-
malt à Frosinone. Seulement Tobligalion lui fut imposée de faire arrêter quelques-uns de ses anciens camarades, et cela dans un temps déterminé, passé lequel il serait réintégré en prison. Cela peut s'appeler encourager le mérite.
Voilà Ugolini en quête d'une victime. Suivi à peu de dislance par les archers qui se cachaient dans les bois, il se présentait aux bergers sous le costume de brigand et feignant d'être un de ceux qui s'étaient échappés de Monticello, il leur demandait s'ils- n'avaient pas vu l'un ou l'autre de ses compagnons. Cette ruse eut bientôt tout le succès qu'il en espérait. Un berger lui avoua que Mattei, récemment évadiS de la forteresse de Gaëte, se cachait dans une cabane des environs. Ugolini fit un signe connu que les archers comprirent et qui les fit s'avancer secrètement.
Bientôt les deux anciens amis se trouvaient en présence l'un de l'autre. Ugolini tenait son fusil de la main gauche, et son manteau cachait le poignard dont était armée sa main droite. Il se jeta chaleureusement au cou de Mattei, et, tout en lui donnant l'accolade, lui glissa son poignard entre deux côtes, et se mit à crier à l'aide. Les archers arrivèrent le plus vite possible, mais pas assez vite cependant pour empêcher Mattei d'arracher la joue d'Ugolini. Il la tenait entre ses dents quand on vint l'achever, et souriait, content de s'être vengé.
Nous avons vu que Gasparoni, peu soucieux de rester à Monticello, après l'avis secret qu'il avait reçu, s'ftlait misa la tête de seize compagnons jeunes et vigoureux, et qu'il était allé chercher fortune ailleurs. Ce fut naturellement vers les États da pape qu'il se dirigea d'abord.
Au nombre des seize compagnons que Gasparoni avait honorés de sa confiance se trouvait le prêtre Tolfa. Plusieurs motifs lui avaieni. valu cette haute faveur. D'abord il n'avait que quarante ans et était par conséquent dans la force de l'âge; ensuite, à la lecture de la lettre non signée annonçant la surprise prochaine de Monlicello, il avait soutenu, contrairement à l'opinion de l'ancien substitut Mattei, que l'avis anonyme devait être pris en sérieuse considération, attendu que s'il se trompait sur l'époque, il ne pouvait manquer de dire vrai pour l'avenir; le gouvernement napolitain ne sachant plus comment justifier aux yeux de l'Europe la scandaleuse occupation d'un de ses châteaux par des bandits.
En entendant confirmer en si bons termes ses propres défiances, Gasparoni avait pris l'abbé en haute estime. Mais un dernier gage d'intelligence et de dévouement devait achever de placer Tolfa, aux yeux de son chef, comme une des plus précieuses recrues qu'il .eut jamais faites pour la carrière du crime.
— Il y aurait beaucoup à faire quelque part, dit un jour Tabbé à Gasparoni.
--Où cela?
— À Frascati.
— Comment! aux portes de Rome?
— On a bien failli enlever de la le cardinal Fesch, et la campagne était mieux gardée qu'à présent.
— Qui faut-il dévaliser?
— Des gens qui gagnent de l'argent plus gros qu'eux et sans rien faire, des gens qui regorgent de richesses et ne savent quel emploi leur donner, des gens enfin que nous prendrons comme dans un filet, sans qu'ils songent à se défendre, et qui trouveront mille mains ouvertes pour payer leur rançon.
— Ce sont donc des seigneurs ou des cardij naux?
— Mieux que cela sous le rapport de l'argent : ce sont les révérends pères chartreux.
— Eux? qui font vœu de pauvreté?
, — Eux-mêmes.
— Ah! par Satan et Belzébuth, leurs cousins, nous allons les rappeler à la règle de leur ordre de façon à assurer à tout jamais leur salut.
— Mon fils, s'écria l'abbé tout eiïarouché, no • blaspliémez pas, jo vous en supplie, et ne parlez
I pas avec cette légèreté de reterncllo béaliludo qui
nous attend, quand nous nous serons repentis. La bravoure est une belle chose, mais elle n'est pas exclusive de la retenue dans les paroles.
— Amen, dit Gasparoni. Mais dîtes-moi, comment connaissez-vous ce couvent?
— Il y a cinq ou six ans, j'ai été appelé par révoque Luca Âmici pour y faire les exercices religieux.
— Est-il loin de Frascati?
— Suffisamment pour qu'on ait le temps d'enfoncer les portes et d'enlever tous les pères, sans qu'on s'en doute dans la ville avant le jour.
— Oh! mais ils ne se laisseront pas prendre si facilement. Le désir de défendre leur bien fait des plus timides autant de gendarmes; deux ou trois coups de fusil seulement donneraient l'éveil aux habitants, et nous nous trouverions pris entre deux feux. Ils vont bien se promener quelquefois, ces bons pères?
— Sans doute, de cinq à six heures du sOir*
— On risque d'être vu à ce moment si peu avancé de la soirée.
— Il y a un petit bois près du couveatoù l'on peut se très bien cacher, dit l'abbé.
— C'est dit;*nous ferons connaissance avec les révérends pères.
Ouand on fut près de Frascati, le programme s'exécuta à la lettre. Huit chartreux désignés p^r
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Tolfa furent choisis, enlevés et conduits à la montagne. En route, quatre d'entre eux s'échappèrent, mais quatre restaient, et pour ces quatre-!à Gasparoni exigeait la môrne rançon que pour tous.
Son messager partit pour le couvent, avec ordre d'apporter la somnfie dans un endroit qu*il lui indiqua et où il laissait seulement trois hommes, au nombre desquels se trouvait précisément ïolfa.
A une certaine distance il posta deux autres hommes qui pouvaient entendre les coups de fusil des gendarmes s'il en venait au rendez-vous, et lui-même, avec le reste de la bande, se réfugia dans nn lieu d'où il pouvait voir ces deux dernières vedettes.
Ces précautions n'étaient pas inutiles, car les gendarmes suivaient le messager porteur de la rançon des chartreux. Les branches sèches qui craquaient sous lears pas avisèrent les trois premiers brigands de leur présence. Trois coups de fusil retentirent. Le prêtre Tolfa avait tiré le sien; mais ce fut tout ce que lui permit son héroïsme, il jeta son fusil et se mit à fuir à toutes jambes, tant et si bien, qu'ayant perdu de vue ses compagnons et ne sachant que devenir, il comprit que le moins dangereux pour lui était de se constituer entre les mains de Tautorité religieuse.
Il se dirigea en conséquence vers son pays, et
alla se confier à rarchiprêlrc Carlo Giammaria qui lui fit endosser Thabit ecclésiastique. Tous deux se' rendirent ensuite à Ferenlino, chez l'évêque Pa- Irignani. Là, Tolfa se présenta les yeux baissés, et quoi que pût lui dire Tévêque, quelque explication, quelque excuse qu'il cherchât à en tirer pour connaître ce qui l'avait empêché de répondre à rappel qu'il lui avait adressé à Monticcllo, Tolfa se renferma dans un silence obstiné, sans quitter la terre des yeux.
L'archiprétre Giammaria, voulant faire entendre quelques paroles atténuantes pour le coupable, le prélat lui imposa silence avec une citation un peu arrangée de V Odyssée : t Méchants sont les discours qui se font en faveur des méchants. »
Le maréchal des logis des gendarmes fut appelé et l*6vêque lui consigna Tolfa, avec ordre de le conduire à la délégation. Mieux eût valu mille fois pour l'abbé avoir été tué dans les rangs des bandits, car il lui fallut subir la curiosité de la foule qui se pressait sur son chemin, et d'où partaient toutes sortes d'exclamations d'horreur et de mépris. € Voilà l'assassin! voilà le prêtre brigand! • Voilà cequ'ileutà entendre jusqu'à Frosinone, où il fut conduit devant le délégué Zacchia.
Deux religieux de la chartreuse de Frascati étaient présents, qui, n'ayant plus à craindre Tescopette des bandits, se répandirent en propos rail-
leurs sur le compte du misérable Tolfa; la présence de toute la noblesse de Frosinone ajoutait encore à riiumilialion qui lui était infligée. 11 fut enfin enfermé à la prison communale, et quelques jours après conduit à Rome, où il fut condamné à une détention perpétuelle dans Vergasiolo (cachot) de Corneto, spécialement afl'ecté aux prêtres. Sa peine, à Tavènement de Léon XII, en i823, fut commuée en celle de vingt ans de prison et réduite encore d'un cinquième en 1829 par le pape Pie VIII. Enfin, Tannée 1840 vit sortir de prison Tex abbé Tolfa, exclu pour toujours, cela va sans dire, des fonctions ecclésiastiques.
Le désir de faire connaître la fin trop prévue et trop méritée de l'histoire de Tolfa, nous a fait perdre de vue Gasparoni, sa bande et les quatre chartreux. La somme qui fut envoyée pour racheter ces derniers étant tombée, comme on l'a vu, aux mains de la gendarmerie, Gasparoni fit écrire une nouvelle lettre qui fut portée à la chartreuse par un autre berger. Quelques jours et quelques nuits se passèrent pendant lesquels on fit voyager les quatre malheureux moines de montagne en montagne et de forêt en forêt jusqu'au moment où, avec des précautions infinies et des détours considérables, le berger apporta leur ra^içon. Ils se croyaient libres, mais Gasparoni se déclara mal satisfait de la somme envoyée par les religieux de
Frascati et il repvpya vers epx son messager pour en tirer une plus grande somme. Changeant tonjours de refuge pour n'être point dépisté, il alla s'établir avec les prisonniers dans les montagnes de Monticello diFondi. De là il pouvait voir revenir le messager. Mais, par une circonstance qu'il ne pouvait prévoir, les gendarmes de Sonnino n'ayant rien à faire ce jour-là (ians leur circonscription, se montrèrent inopinément à Monticello. Dans leurs rangs se trouvaient les quatre beaux-frères de Louis Masocco, qui, corowie nous l'avons raconté, avaient assisté à sa mort et n'aspiraient qu'à la venger. Habitués à reconnaître la présence des brigands aux pas imprimés sur l'herbe fraîche et à d'autres indices encore, ces quatre hommes suivaient sûremept les traces de Gasparoni. Le. bruit que faisait la bande en jouant à I4 cappelletta^ l'empêcha d'éventer l'approche des gendarmes. Il était trop tard quand la sentinelle les aperçut.
Deux coups de feu la renversèrent, une décharge générale fut faite ensuite contre la bande. Malheureusement les gendarmes, devenus plus braves, n'étaient pas plus adroits que par le passé; leur feu n'atteignit pas un seul des brigands, mais il cassa la cuisse à l'un des chartreux prisonniers. Gasparoni pouvait soutenir je choc dans une excellente position; il préféra sauver la sentinelle blessée; on l'enleva pour lui donner des soins, n^ais inutile-