‹ Les Mal-vivants, ou, Le Brigandage moderne en ItalyChapitre 18 sur 22 · G'4 LES MAL-VIVANTS · texte numérisé non relu

G'4 LES MAL-VIVANTS

invita les soldats, et comme il s'en trouvait un qui savait écrire, il lui dicta une belle lettre pour monsignor Zacchia, lettre dans laquelle il remerciait le délégat des titres gracieux qu'il lui avait prodigués; il témoignait le désir de faire sa' connaissance, et le priait de lui procurer la satisfaction de voir de près le visage de ses centurions, nouveau nom qu'avaient pris les archers.

Gasparoni donna un écu à son secrétaire, à chacun de ses camarades; il demanda la note de son dîner et la paya très-exactement, à la grande surprise de rhôte; puis, appelant un jeune garçon, il lui remit la lettre pour monsignor Zacchia, avec ordre de la porter à son adresse, mais aussi avec un écu de récompense; puis, après avoir amicalement causé avec tous les poltrons de tout à l'heure, qui maintenant se disputaient l'honneur de l'approcher, il salua courtoisement l'honorable compagnie et prit le chemin de Terracine. En route il entra dans une autre hôtellerie et y renouvela la scène que nous venons de raconter.

Le lendemain, à la foire de Veroli, il n'était pas fils de bonne mère, il n'était pas jolie fille qui ne s'écriât : c Quel galant homme que ce Gasparoni I quel beau garçon! qu'il est aimable 1 Argent et femme, il pouvait tout prendre, et c'est lui, au contraire, qui a donné à tous: décidément monsignor Zacchia est dans l'erreur, et quant à ceux qui

LES MAL-VIVANTS * 26'j

ont été tués par Gasparoni, eh bien ! ils ne Tavaieni pas volé, voilà tout 1 »

Pour le coup, Gasparoni n'avait pas manqué son effet.

Monsignor Zacchia se vengea en faisant revivre, avec plus de rigueur que jamais, l'ancien d(^,cret qui condamnait à être fusillé quiconque était convaincu d'avoir rendu le plus léger service au brigandage.

On voit d'ici la position des malheureux bergers, sûrs d'être égorgés s'il refusaient d'aller chercher du pain pour les bandits I

De tait, ce Gasparoni que nous avons vu tout à l'heure se conduire à Alatri en Fra-Diavolo d'opéracomique ayant été, peu de temps après, dénoncé par deux paysans de Sonnino, commit à leur égard un acte d'effroyable férocité. Il les égorgea tous deux, et coupa leurs corps en petits morceaux qu'il sema dans les chemins de la forêt la plus voisine de Sonnino.

Ces horribles débris humains furent recherchés par des moines prieurs pour leur donner la sépulture; mais ils étaient disséminés sur un si grand espace qu'on ne put les retrouver tous.

Quel abîme' profond que le cœur humain ! On voit des hommes ordinairement bons se livrer quelquefois, poussés par je ne sais quelle passion mauvaise, à un acte qui est une désolante contra-

266 LES M4L-VÏVÀNTS

diction de leur caractère, et, d'un autre côté, des êtres d'une méchanceté notoire faire une bonne action, môme contre leur intérêt, même s'il y a péril.

Dans une circonstance critique de sa carrière criminelle, Gasparoni va se montrer sous un jour . bien différent de celui où l'on n'a dû voir en lui qu'un froid assassin.

Il attendait sur la route de Terracine, par une «ombre nuit de mars de 1822, le carrosse d'un propriétaire duquel il espérait tirer une bonne rançon. Le propriétaire ne vint pas; mais un colonel autrichien, qui se rendait à Naples, vît arrêter sa voiture. Son domestique sauta sur la route, et espadon nant d'une épée, blessa à la main le brigand Minocci.

Le véhicule fut dévalisé et le colonel conduit à la montagne avec ses compagnons. Là, il fut invité à écrire au général en chef de larmée autrichienne à iNaples une lettre par laquelle il demandait qu'on fît parvenir pour Êon rachat une somme de vingt mille écus (106,000 francs.)

— Vingt mille écus! s'écria le général à la lecture de cette lettre. Par le diable I je vais leur envoyer vingt mille fusils.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le général s'entendit avec monsignor Zacchia pour que les forces romaines fissent converger leur mouvement avec celui

dos régiments autrichiens. La montagne où était réfugiée la bande fut cernée, et, à un signal donné, Autrichiens et pontificaux, resserrant à chaque pas leur cercle, gravirent les pentes d'un bois appelé OpacodelFico.

Gasparoni se vit perdu.

— Monsieur, dit-il au colonel, son prisonnier, n'espérez pas vous sauver en appelant à votre secours; notre premier coup de fusil, dans ce cas, serait pour vous. Tenez-vous tranquille, et si nous sortons de ce traquenard, je vous donne ma parole d'honneur de brigand que ce soir vous serez libre.

Comment se tirer delà? Entre les troupes qui s'avançaient vers sa retraite, Oasparoni ne voyait pas un vide, large comme les épaules d'un homme.

En regardant bien ses ennemis, cependant, il s'aperçut que les forces pontificales n'avaient pas d'uniformes, et qu'un mouchoir blanc était noué autour du chapeau de chacun de ces soldats improvisés. Il n'eut pas de peine à comprendre dès lors que ce mouchoir était un signe auquel les Autrichiens devaient reconnaître leurs auxiliaires et se garder de les confondre avec les bandits, ce qui n'eût pas été tout à fait impossible sans cette précaution. Faire arborer le mouchoir blanc au chapeau de ses hommes, prier le colonel de se coucher par terre derrière un rocher et de ne souffler mot,

attendre les Autrichiens, leur adresser à leur approche un signe amical et se le voir rendre .par eux, tout cela fut 1 affaire de quelques minutes, au bout desquelles les brigands se trouvèrent derrière un espace libre dont ils s'empressèrent de profiler pour disparaître dans les forêts, dont ils connaissaient tous les tortueux sentiers.

11 était à ce moment quatre heures du soir.

Quand la nuit fut venue, Gasparoni se mit en devoir de tenir i sa parole de brigand § au colonel autrichien.

Mais deux hommes importants, deux anciens s'y opposèrent tout d'abord. L'un d'eux, Micocci, voulait se venger de la blessilre que lui avait faite le domestique du colonel. Quant au farouche Antonio Viltori, il prétendait immoler ce dernier aux mânes de ses parents tués comme nous l'avons raconté précédemment, par le lieutenant Avarrini.

Ici encore, la présence d'esprit dont venait de faire preuve Gasparoni ne l'abandonna point.

— Tes parents, dit-il à Vittori, ont payé pour la mort du commissaire Rotoli. Si nous n'épargnons pas davantage ce colonel, nous provoquerons des représailles plus terribles encore. Mes propres parents, ceux de tous nos compagnons seront fusillés, et c'est nous qui aurons provoqué leur sentence.

A ces mots, toute la bande, composée en grande parlie de novices, s'ôcria qu'il fallait rendre la liberté au colonel.

Gasparoni fit venir un berger et lui enjoignit de conduire les deux Autrichiens à Sonnino.

Singulièrement ému de la magnanimité de ce brigand, le colonel obtint que tous les parents des bandits avec lesquels il venait de passer vingt-quatre heures sortissent de prison et fussent renvoyés dans leurs villages. Masi, Thistorien à qui nous empruntons tous ces détails, prétend que ce colonel s'appelait Joseph Gutnofer, ou quelque chose d'à prochant, et que lorsque Gasparoni fut condamné aux galères, il reçut de ce colonel, devenu général, des dons en argent par l'entremise de l'ambassadeur d'Autriche et du consul que la même nation avait à Civita-Vecchia.

En 1836, le fils même de son ancien prisonnier vint lui rendre visite au bagne deCivita-Castellana ; il lui apprit la mort de son père et voulut connaître dans tous ses détails l'aventure de Vopaco delFico. Ce fils, qui était religieux, remit, au nom de sa mère, un nouveau secours en argent au vieux malvivant.

Il ne faut pas s'attendre à rencontrer souvent dans la vie de Gasparoni de pareils traits de générosité. Nous allons le retrouver tout à l'heure tel qu'il était, tel qu'il fallait qu'il fût, pour s'être

acquis une sj grande autorité sur tant de misérables souillés de crimes.

Du reste, dans le désarroi où l'impuissance de réduire le brigandage par la force mettait les deux gouvernements, on ne s'inquiétait guères quelquefois de la moralité des moyens employés pour se défaire en détail de ses insaisissables membres.

Dans une rencontre fortuite avec les gendarmes, Gasparoni avait été blessé une seconde fois. La tbérapeutique élémentaire des brigands n'admettait guère que le cérat avec Thuile et le vin mélangés. Un paysan fut chargé par Gasparoni de se procurer du cérat à Monticello. Mais la police ayant été avertie, ce paysan fut conduit devant le syndic. On lui demanda pour qui était ce médicament. € Pour un de mes enfants qui est mal, répondit-il. — C'est bien; mais comme nous avons soupçon sur celui qui l'a vendu, nous allons faire cpnstater sa qualité. »

Au bout d'une demi-heure, le cérat fut rendu au paysan resté seul pendant tout ce temps-là.

« — Il est bon, lui dit-on, et vous pouvez l'appliquer sans crainte.

Le paysan présuma qu'on connaissait les rapports qu'il avait eus avec les brigands; il supposa que le cérat était empoisonné, et Gasparoni, prévenu par lui, ne fit point usage du médicament suspect.

Que d'embûches n'avaient-ils pas à craindre, et

quelle déplorable vocation poar le mal les retenait ain^idans cette existence où l'on n'évitait le péril que pour tomber dans le crimel

Un jeune homme du nom de Grossi, fils d'un apothicaire de Lenola, dans le diocèse de Gaëte, ayant tué son père, se crut tous les droits possibles à entrer dans une des bandes qui parcouraient en ce moment les montagnes environnantes. Refusé également par Magari et par Gasparoni, il s'imagina qu'il rfavait pas assez de titres pour être accueilli. 11 retourna dans son pays, tua la maîtresse de son père, et se présenta devant les brigands qui le repoussèrent encore une fois.

€ — Comment espérer, disait Gasparoni, qu'un homme assez abominable pour avoir commis un parricide, hésite à donner la mort à Tun de ses compagnons pour obtenir sa grâce! »

Ce jugement, dicté plutôt, peut être, par l'instinct de la sécurité que par une juste horreur du forfait de Grossi, ne devait pas tarder à recevoir sa justification.

Trois bandits, Blanchi, Rita et Tacovacci se séparèrent de Gasparoni pour c butiner » à leur compte. Moins scrupuleux que leur ancien chef, ils admirent le parricide Grossi dans leur compagnie. Celui-ci ne songea plus qu'à obtenir sa grâce à leurs dépens. En prévision de quelque scélératesse à faire, il portait toujours sur lui de l'opium. Un

certain soir qu'il buvait avec ses nouveaux camafrades, Grossi mêla son opium à leur vin, et, quand ils furent plongés dans un profond sommeil, il cassa la tête à Rita d'un coup de fusil, blessa mortellement Biancbi, et trouvant Tacovacci réveillé par le bruit el prêt à se défendre, il alla chercher les gendarmes de son pied le plus léger. La tête de Rita fut portée à monsignor Zacchia, qui fit entrer Grossi dans le corps des archers pontificaux.

Rita n'était guère moins scélérat que sGn assassin. C'est Rita qui avait égorgé l'un des séminaristes d'Isa. Depuis ce temps, il se réveillait souvent en sursaut :

— Ahl s"écriait-il, je rêvais encore de ce malheureux jeune homme I

Cette brute avait des remords involontaires, mais trop stupide pour comprendre les effets terribles de la conscience, même chez les natures les plus endurcies, il ajoutait bientôt :

— Bast I que peut me faire, à moi vivant ce garçon qui est mort!

Les deux faits suivants, serviront à faire comprendre les étranges contrastes qui se heurtaient dans l'âme de Gasparoni.

De pauvres femmes, surprises par sa bande pendant qu'elles faisaient du bois, deviennent les victimes de ces misérables. L'une d'elles, plus belle, beaucoup mieux vêtue que ses compagnes, est rc-

servéepourle chef. Gasparoni fil le galant d'abord; mais celte inforlunée avait un mari qu'elle aimait; elle déclara qu'elle préférait la mort au déshonneur. Alors, Gasparoni lui offrit des bijoux, de l'or. Pour monlrer le cas qu'elle faisait de ces objets, elle ôla sespropres pendants d'oreilles, ses bagues, la chaîne qu'elle portail au col, et jeta le tout aux pieds du bandit. Rendu furieux par ces dédains, celui-ci s'élance sur elle, mais il se sentit aussitôt blessé au visage par un gros caillou dont venait de se saisir sa victime. A ce coup de pierre, le cruel Gasparoni répondit par un coup de poignard, et la courageuse femme expira en remerciant le ciel de l'avoir sauvée de l'outrage.

Un autre jour, Gasparoni traversait la plaine de la Sabine pour se rendre dans les Maremmes. Une jeune dame couverte de riches vêtements se rendait à un village voisin, montée sur un cheval et précédée d'un domestique à pied.

Gasparoni la fit descendre de cheval et se fit connaître. La dame se crut perdue; elle se jeta aux pieds du brigand elle supplia avec larmes de l'épargner.

— Rassurez-vous, madame, dit . Gasparoni, je n'exigerai de vous qu'une rançon proportionnée à la fortune que vous paraissez posséder.

— Hélas! s'écria la dame, je suis mariée à un homme avare qui n'aime que ses écus, qui se sou*

cie peu de moi, et qui me laissera tuer plutôt que de débourser une baïoque.

Gasparoni, ému, — il était dans un jour de clémence, — exigea que, du moins, elle lui fît ouvrir la maison où elle allait, afin qu'il pût se récupérer sur quelque autre qu'elle.

Heureuse d'en être qnitte à si bon compte, la tremblante jeune femme ne se fit pas trop prier pour commettre cette petite lâcheté; elle indiqua le mari de la cousine à qui elle allait rendre visite, comme étant parfaitement en état dôtre rançonné; elle eut môme l'imprudence de dire que son oncle, administrateur des biens du prince de G..., était riche à millions; en sorte que sur ses indications volontaires et involontaires, Gasparoni conduisit à la montagne l'oncle et le neveu et en obtint, pour prix de leur mise en liberté, une somme de dix mille francs.

11 eût été à souhaiter que le brigandage n'eût jamais eu d'autres crimes à se reprocher I

Difficulté de bien jouer le beau rôle à Tautorité. — Les bandits refusent l'amnislie ofiFerte par le roi de Naples. — Us rendent impossible Tamnistie accordée parle pape Léon XII. — Quatre bergers tués. — Le cardinal Paillolta est pour la douceur. — Un fonctionnaire assassiné dans une église. — Temps de cocagne. — Le cardinal Benvenuti. — On n'attrape les mouches qu'avec du vinaigre. — Assassin, bandit, traître, archer et forçat. — Un bienfait n'est jamais perdu. — Les brigands s'entre-tuent; les paysans les y aident. — Un menu de Gamacbe. — Le voleur volé. — Les gendarmes gagnent encore une bataille. — Mort de Minocci. — Après la grandeur la décadence.

Deux causes agissant en sens contraire perpétuaient le brigandage à cette époque. Nous sommes en 1824. D'uncôté l'endurcissement des mal-vivants, de l'autre Tincohérence des mesures ordonnées par les gouvernements et la maladresse avec laquelle elles étaient obéies. Si nous voulions rapporter tous les incidents sur lesquels peut^se baser eetle assertion, nous aurions l'air d'écrire l'apologie du banditisme et de raconter les hauts faits des scélérats qui s'y réfugiaient, ce qui est le contraire de notre pensée.

Les choses en étaient arrivées au point que l'on suspectait de complicité, non-seulement les popula-^

lions, nôn-seulement les gendarmes, mais encore les magistrats et les autorités locales elles-mêmes. On verra plus loin les inutiles changements que ces injustes soupçons amenèrent dans Tadministration.

La clémence et la vigueur se succédaient^ sans amener la moindre amélioration- dans la situation des malheureuses provinces qui confinaient les deux États.

Au moment où la bande de Magari venait de s'enrichir en deux coups de filet d'une somme de quarante mille francs, une amnistie lui fut offerte par l'intendant de Gaôte: mais elle devait consentir à séjourner désormais dans Tîle de Ponza. Il lui était assuré la traditionnelle indemnité de trente sous par jour et par homme. Les anciens de la bande firent repousser ces propositions inattendues, sous prétexte q'une île était une prison où le roi de Naples les tiendrait à sa discrétion et les traiterait en condamnés, s'il lui plaisait.

Plus tard, à l'avènement du pape Léon XII, le frère de Gasparoni, Gennaro, alla supplier son compatriote, M. Dominique Antonelli, de plaider la cause d'une nouvelle amnistie. Père du secrétaire d'État Mgr Délia Sommaglia, celui-ci consentit à envoyer à Terracine Mgr Belisario Cristaldi, qui promit aux brigands un pardon sans restriction, à la seule condition qu'ils se constitueraient jusqu'au

dernier. Cet acte de clémence fut accueilli avec la joie la plus vive par les premiers qui eu enreut connaissaDce ; cependant, ayant rencontré les gendarmes napolitains, leurs ennemis, ils ne purent se priver du plaisir de lenr faire subir une humilialion en les obligeant à abandonner sur place leurs chapeaux, leurs manteaux et leurs armes.

C'était déjà plus qu'une imprudence. Gasparoni vint aggraver la situation en incendiant une maison de campagne appartenant à un chef d'archers dont il prélendait avoir à se plaindre.

Mais Gasparoni, poussé par les passions les plus farouches, ne devait pas s'en tenir là. Un chef de bergers l'avait trahi dans une précédente occasion et avait failli le faire prendre. Ce malheureux fut rencontré par son ennemi qui le tua et le coupa en morceaux. Ce n'est pas tout; trois bergers qui accompagnaient le premier et qui n'avaient pas trempé dans sa délation furent également mis à mort.

A la vue des restes de ces infortunés, Mgr Cristaldi s'écria : c Eh ! quoi, tandis que le gouvernement offre un trop généreux pardon aux plus criminels des hommes, ceux-ci ne savent point pardonner à ceux qui n'ont eu d'autre tort que d'avoir fait leur devoir en obéissant aux lois? Qu'on ne me parle pas d'amni&lie pour ces scélérats vomis par Veuferl

278 LES BIAL-AIVANTS

Et Mgr Gristaldi retourna immédiatement à Rome.

Quelque temps après, le délégal de Frosinone fut rappelé et remplacé par le cardinal Pallotta, nommé légat à latere. Celui-ci crut mieux faire que ses prédécesseurs en transportant le siège de la délégation de Frosinone à Ferentino, et ensuite en rapportant toutes les mesures rigoureuses qui avaient été édictées contre les familles des brigands et contre les bergers qui déclareraient n'avoir cédé qu'à la contrainte en leur rendant service. Il abolit également le corps des archers, mais il rendit les communes responsables des crimes commis sur leur territoire, et leur imposa dans ce cas une amende de cinq cents écus.

Qu'arriva-t-il ? C'est que les propriétaires, les ouvriers et les paysans se réunirent, mais pour la forma seulement, en une sorte de garde civique, et ils se gardèrent bien de poursuivre les brigands, dans la crainte de représailles exercées non-seulement sur leurs biens, mais encore sur leurs familles,

La complicité de quelques habitants aidant, ces représailles étaient inévitables. En voici un exemple éclatant :

Le vice-gouverneur du village de Pisterzo, à la tôte d'une troupe nombreuse de paysans, avait un jour prêté main-forte aux gendarmesqui venaient de surprendre les mal-vivants. Ceux-ci faillirent

être enveloppés, et n'échappèrent qu'à grand'peine. Dans l'action, Gasparoni entendit le vice-gouverneur s'écrier en s'adressant au caporal des gendarmes : € Courage, Sforzellal

Ces paroles furent l'arrêt de mort du malheu^ reux fonctionnaire.

Carboni n'était pas seulement vice-gouverneur de Pisterzo, il était aussi médecin, et, en ces deux qualités, également détesté d'une population plongée dans la plus profonde ignorance.

Un ordre ériaané de la délégation, qualifié d'arbitraire par ceux qu'il froissait, était-il mis à exécution, on s'en prenait à Carboni, vice-gouverneur.

Un malade désespéré succombait-il? la faute en était à Carboni, médecin.

Au contraire, si les actes de la délégation satisfaisaient les paysans, l'honneur en revenait au délégat, et si les malades recouvraient la santé, les prières adressées à la madone en étaient la seule cause, et l'on s'empressait d'aller à l'église remercier le ciel qui avait fait le miracle.

Quelques-uns de ces « braves gens » entreprirent de persuader à Gasparoni que Carboni était digne de mort. Leur éloquence n'eut pas de peine à triompher.

Le jour de l'Ascension, Gasparoni, après avoir

fait forcer Tunique porte du village, se présenta avec ses hommes à l'entrée de l'église dans laquelle était réunie toute la population. Carboni, qui se méiiaitdeses administrés aussi bien que des brigands, était armé d'un fusil; mais au moment où il le dirigeait sur Gasparoni, un paysan détourna l'arme et la balle alla frapper la muraille.

S'enfuir vers la sacristie et s'y enfermer fut pour le vice-gouverneur l'affaire d'un instant, mais un des assistants futrequis de briser la porte à coups de hache, et elle allait céder lorsque Carboni consentit à se livrer, pourvu que la sûreté de sa famille fût garantie. Cette promesse faite, Carboni fut conduit hors de l'église, et là, Gasparoni, rappelant les paroles prononcées par sa victime dans la circonstance que nous avons mentionnée : « Courage, Sforzella! dit-il en lui enfonçant son poignard dans le cœur.

Dès l'entrée de Gasparoni dans l'église, le prôlre qui disait la messe avait déposé sa chasuble sur l'autel et s'était avancé vers le chef de brigands pour intercéder en faveur du vice -gouverneur. Voyant ses efforts inutiles, il obtint du moins le renouvellement de la promesse faite d'épargner les parents de Carboni.

11 aurait dû sans doute jeter entre la victime et l'assassin le crucifix que les bandits eux-mêmes respectaient, bien que, à l'exemple des populations

qui les entouraient, leurs croyances ne fussent guère que des superstitions, mais il ne faut pas demander au renard d'être un lion. Le prêtre, timide et rusé, songea d'abord à occuper les loisirs de la bande, loisirs. qui pouvaient devenir dangereu^t pour les habitants, et il fit dresser dans le presbytère une longue table où vinrent s'asseoir tous les brigands.

Pour son malheur, le garde champêtre Transolico, qui avait eu la garde de la porte du village, et qui s'était laissé surprendre, fut aussi du repas. Ancien mal-vivant, Transolico était celui-là même qui avait guidé Decesaris à Frascati, lorsque celuici avait entrepris l'enlèvement du cardinal Fesch : ces antécédents donnaient plus de gravité à sa situation. Gasparoni lui proposa de revenir avec lui à la montagne, t Non, » répondit Transolico; bien qu'aujourd'hui je sois innocent, je sais le sort qui me menace; mais j'ai connu les horreurs du métier de brigand, el j'ai juré de ne plus m'y exposer. Adieu. »

Innocent ou non, Transolico avait bien deviné : quelque temps après, il était pendu.

Dès que le cardinal légat eut appris la mort de Carboni, il fit saisir tous les troupeaux qui étaient sur le territoire de Pisterzo et les fit vendre. Le malheur est que les Pisterzins, étant tous de simples bergers, n'avaient pas à eu^x en propre une

tête de bétail, el que ce furent des propriétaires des territoires environnants qui payèrent l'amende.

Le pouvoir du cardinal Pallota dura juste quarante-cinq jours. Ce fut le meilleur temps du brigandage. On dévalisait les chaises de poste, on assiégait les propriétaires dans leurs maisons, on faisait de gros butins, et Ton allait dépenser gaiement son argent au milieu des bons paysans émerveillés. Toute la journée, ce n'étaient que festins joyeux et copieuses libations du meilleur vin; le soir venu, les brigands se livraient au plaisir de la danse, au son des instruments et en compagnie des plus jolies femmes du pays.

Une nouvelle sottise de Gasparoni vint mettre fin à ce temps de cocagne. Il mit en plein jour le siège devant une espèce de château fort qui servait de demeure à un riche propriétaire, du nom de Rossetli. Celui-ci ne voulant point ouvrir la porte, on se disposait à renfoncer à coups de hache, lorsqu'elle s'ouvrit enfin laissant voir Rosselti armé jusqu'aux dents ainsi que quatre de ses domestiques.

Une immense quantité de cartouches étaient à la portée de ces braves, qui, s'ils eussent tiré quelques coups de fusil par les fenêtres, auraient attiré à leur aide toute la population de trois communes qui élaienl lout proche. La montagne, en revanche, était loin, et Gasparoni et ses compa-

gnons n'auraftnt eu que le temps d'y courir à toutes jambes. MaisRossctti manqua du courage le plus facile et le plus nécessaire. Ses armes et ses munitions furent saisies, et il fut soumis à une rançon tellement forte qu'il fallut la compléter avec des bijoux et deux gros diamants.

A cheval sur son décret, le cardinal légat condamna à l'amende de cinq cents écus chacune des communes de Segna, de Cavignano et de Montellanico, toutes trois voisines du domaine de Rossetti.

Mais les habitants des communes ainsi mises à contribution envoyèrent porter de vives réclamations à Rome par des députés auxquels se joignirent ceux de Veroli, de Pisterzo et de Frosinone, et, le 1'' juillet 1824, le cardinal Benvenuti succédait au cardinal Pallotta dans la difficile mission de tenir tête au brigandage.

Le premier fait de Benvenuti fut de rapporter le trop indulgent édit de son prédécesseur, et remettant les choses sur l'ancien pied, il réinstalla à Frosinone le siège de la délégation, fit peser sur la tète des bergers manutengoles les mômes peines que sur celles des brigands eux-mêmes, rendit les parents de ceux-ci responsables des méfaits qui se commettraient dans la montagne, reforma le corps des archers, augiienla celui des gendarmes, et porta ainsi à deux mille hommes le nombre des

troupes destinées à agir contre res mal-vivanls.

A leur tête se trouvait le colonel Rovinetti. Il fornaa des détachements conaposés par moitié d'archers et de gendarmes, de' façon à exciter l'émulation entre eux. Li fuite devant les brigands n'était plus possible pour un corps, à moins d'être exposé aux mépris de l'autre.

Lecaadinal Benvenuti fit connaître que les brigands qui se constitueraient seuls ou en apportant la tête d'un de leurs compagnons, seraient l'objet, non-seulement d'une amnistie personnelle, mais encore d'une gratification proportionnée à la perle faite par la mal-vivance.

Le premier qui comprit bien le nouveau délégat fut un certain Bracci, qui n'était pas depuis plus de trois jours dans le brigandage. Il persuada à un autre novice du nom de Tranelli de quitter la montagne, que ce dernier n'habitait lui-même que depuis trés-peu de temps. La nuit lés surprit en vue de Patrica. Tranelli, sans défiance, se coucha sur l'herbe, et, quand Bracci le vit bien endormi, il lui tira dans la poitrine un coup de' fusil, lui coupa la tête et la porta glorieusement à Frosinonel

Le délégat, charmé de cette première preuve de la bonté de ses dispositions, fit vêtir magnifiquement le traître Bracci, lui compta une assez grosse somme d'argent, lui acheta deux belles montres, et

le plaça dans le corps des archers. Voilà des bienfaits étrangement placés!

En agissant avec une telle munificence, le cardinal espérait bien que Tranelli trouverait des imitateurs; il ne se trompa pas. Seulement ce prepremier protégé de Mgr Benvenuti tourna mal. Sa vocation était d'être voleur de grand chemin; il y retourna et fut condamné aux galères à perpétuité. En 1857, il était encore au bagne de Civita- Vecchia.

Môme quand ils ne l'auraient pas voulu, même sur des innocents n'ayant ni sou ni maille, les brigands se croyaient, pour leur sûreté, obligés d'accomplir d'abominables meurtres. Il y a une coupable audace dans le crime quand on échange des coups de fusil avec les soldats de la loi; mais égorger froidement de malheureux enfants, cela est hideux, et plus d'une fois Gasparoni ou quelque autre ne recula pas devant ce lâche forfait. Un jeune paysan de Veroli l'échappa belle; mais ce qui arriva rendit les mal -vivants plus impitoyables encore que par le passé.

La bande de Gasparoni s'arrêta un jour dans la ferme d'un manutengole nommé Marco, pour boire et manger. D'aventure, le jeune paysan dont il est question entra dans la ferme et y vit les brigands. Ce fut pour lui un arrêt de mort. Gasparoni allait le

Page 1