‹ Les Mal-vivants, ou, Le Brigandage moderne en ItalyChapitre 2 sur 22 · L'écu romain vaut environ 5 fr. 40 cent · texte numérisé non relu

L'écu romain vaut environ 5 fr. 40 cent

n'étaient pas obligés, comme les pourvoyeurs, de venir dans la campagne. Ils ne quittaient pas la ville, et n'étaient connus que des plus éprouvés parmi les brigands. Des peines épouvantables étaient fulminées contre eux par les lois; aussi étaient-ils appelés par les batdits c amis de premier ordre. »

Un berger, choisi par Vami lui-même, se tenait à la disposition du chef chaque fois que celui-ci avait une commande à faire au fournisseur. Supposons que la bande eût besoin d'armes. L'armurier, prévenu par son berger, se rendait près du chef, qui lui payait immédiatement moitié, de la fourniture demandée; l'autre moitié était soldée quand, à l'époque convenue, l'ouvrier se représentait avec des armes neuves. Mais ces opérations avaient Heu dans un tel mystère, que Masi déclare n'avoir jamais vu le visage d'un de ces affidés, pendant les dix-neuf mois qu'il a fait partie delabandedeGasparoni. «Tels de nous, dit-il, qui avaient la veille un costume délabré ou des armes vieilles et en mauvais état, se trouvaient le lendemaiD posséder un habillement neuf et des armes nouvelles, sans qu'on pût savoir par quel miracle. »

Aucune précaution ne paraissait assez minutieuse pour assurer la sûreté des fournisseurs et les mettre à l'abri de la délation. Ainsi un brigand de la bande de Gasparoni, Giuseppe del

Giudice, de Sqnnino, arrête en 182K et sommé par le délégat d'avouer qui lui avait fourni les armes toutes neuves qu'il possédait^ ne put désigner que Gasparoni lui-même. Pour sauver sa vie, cet homme aurait certainement dénoncé l'armurier s'il l'eût connu et il l'e&t fait fusiller sans remords.

Les manutenguK de second ordre étaient des paysans qui, comme nous l'avons dit, apportaient les provisions journalières. Il arrivait souvent que la bande traversait un pays inconnu. Op s'emparait alors de deux hommes, le père et le fils, autant que possible. On chargeait le père des commissions pressantes, et l'on retenait le fils en otage. Un rendez-vous avait été fixé, mais, au lieu de s'y trouver, on s'avançait assez loin au devant du commissionnaire, dans un endroit bien couvert de façon à le voir passer sans être vu. S'il revenait seul, on l'appelait et l'on réglait les comptes. SHl avait donné l'alarme, s'il amenait les gendarmes avec lui, on tuait son fils âur place et l'on décampait.

La longue durée du brigandage, de 1799 à 18âS, a fait croire que plusieurs, parmi les chefs de l'auto* rite judiciaire et militaire, étaient de connivence avec les bandits. Pietro Masi nie le fait, et il attribue l'impuissance des lois aux précautions dont nous venons d'esquiser le savant système.

Le brigandage, on se le rappelle, ne se recrulait plus que parmi les meurtriers. On y admettait aussi ceux qui avaient encouru la peine de mort par complicité. Gasparoni ne fit à cette règle que deux exceptions, en faveur d'un prêtre et d'un apothicaire. Il eut à s'en repentir comme on le verra plus tard.

Décrivons maintenant le costume et l'équipement des bandits.

Le chapeau élevé et pointu, était paré dans toute sa hauteur de rubans bleus, blancs, verts, jaunes, rouges, dont les bouts- voltigeaient coquettement de tout côté.

Veste, gilet et pantalon étaient en toute saison de velours bleu. Des galons d'or pour le chef et de soie japne pour les autres couraient sur le col, les manches et les contours de la veste.

Le gilet, très-court, était orné de cinq rangées de boutons; celle du milieu, faite de laiton, servait •à boutonner, mais les quatre autres rangées étaient d'argent et pendaient comme des grelots. Les novices n'avaient pas le moyen déposséder cette riche parure.

Le pantalon descendait jusqu' à la 'cheville. Il était galonné en qr chez \e chef, et bordé chez les autres d'un passe-poil de soie jaupe.

La coiffure était presque féminine. Partagés dune oreille à l'autre, les cheveux de derrière

étaient réunis en forme de queue, tandis que ceux de devant, tressés à droite et à gauche, retombaient sur les joues et sur la poitrine. Les richards de la bande se paraient de gros pendants d'oreilles et même de montres à répétition attachées à de belles chaînes d'or. Ce luxe n'était pas seulement commandé par la vanité; les méfiances de la bande l'exigeaient aussi. Un brigand trop économe eût été soupçonné de thésauriser pour quitter le brigandage et obtenir sa grâce en tuant un de ses camarades.

Les souliers étaient inconnus; tous indistinctement étaient chaussés de choches (cioccié)^ pièce de cuir que retenaient des ficelles (spact).

Le manteau porté en tout temps, complétait le costume, avec une gibecière renfermant quelque nourriture, le tabac, deux ou trois paires de bas et autres menus objets. On n'avait de chemise que celle qui était sur le eorps, mais il en existait de grandes quantités chez les bergers affiliés; on en. prenait une blanche en laissant l'autre, à quelque bande que l'on appartînt.

L'armement consistait en une carabine dont la crosse était souvent damasquinée de riches ciselures d'argent et couverte de pierres précieuses; en un poignard long et pesant, enrichi d'argent à la poignée et au fourreau, et en une ceinture de cuivre nommée pair oncina.

Le patroncina^ large de cinq doigts, faisait le tour du corps et était attaché par devant à l'aide d'une large plaque d'argent. A droite et à gauche de celte boucle étaient disposés au nombre de trente-deux, des tuyaux de fer-blanc destinés à recevoir les cartouches. Chacun de ces tuyaux était doublé de cuir cramoisi ; le tout était enveloppé d'une peau de veau à poils rouges, fixée elle-même par des boutons symétriquement disposés.

Sur la boucle ou plaque d'argent appelée aapjofl, l'orfévre gravait des images de saints ou traçait en relief le tableau des âmes du purgatoire. La dappa d'un des plus cruels bandits, Joseph de Cesaris, exécuté à Frosinone, portait écrite au burin cette inscription latine : Salvator mundi^ salva nos/ (Sauveurdu monde, sauve-nous!) Belle prière d'un scélérat qui donnant la mort à tout le monde, prétendait ne la recevoir de personne.

C'était, comme on voit, un joli meuble que la patroncina^ mais un peu pesant. Outre le cuivre, le fer-blanc, l'argent et le cuir dont il était formé; outre les trente-deux cartouches pourvues de leurs trente-deux balles de treize à la livre, hpatronœia servait encore à suspendre le lourd poignard décrit pins haut et deux grosses bourses de cuivre presque toujours pleines d'argent.

Pour rendre moins fatigant le poids de tout cet outillage, une bretelle de cuir était assujettie à la

patroncina^ et, vers le milieu de cette bretelle, un fourreau recevait une cuiller et une fourchette d'argent.

Quant à la manière dont ces brigands entendaient la religion, nous laisserons parler Masi, qui nous paraît expert en la matière.

« Bien que leurs opérations^ directement contraires aux lois divines et humaines, puissent avec raison faire croire que les brigands étaient des monstres sans aucune espèce de foi; bien que moimême, avant de faire partie de leurs bandes, je les crusse athées, on se trompait. IJ pst vrai que c'étaient des monstres très-scélérats, plus crimipels peut-être devant Dieu que les hommeç qui sont nés idolâtres, mai^ils n'étaient pas athées 1

» Toutes les semaines, le mercredi e$ le samedi, ils ne mangeaient ni viande, ni œufs, ni fromage; ils ne buvaient pas de vin, à moins qu'ils ne fussent tout à fait privés de pain. Sans doute. » sontinup excellemment Masi, « ces manifestations religieuses étaient .très-imparfaites, et j'avoue que, quant à moi, me moquant de ceux qui se signalaient pir une exactitude plus scrupuleuse, je ne me faisais faute démanger de tout, sans m'inquiëter si le jour était gras ou maigre.

» J'étais bon catholique cependant, mais je me disais : comment le jeûne peut-ii sauver un homme

gui viole sans cesse les commandements de Dieu, et qui est toujours prêt à les violer de nouveau? »

On voit que messieurs les brigands ressemblaient, sous ce rapport, à bien des gens qui n'éprouvent aucun scrupule à commettre toutes sortes d'iniquités, pourvu qu'ils abritent leur conscience derrière une multitude de petites pratiques superstitieuses.

LES

ANTONIO GASPARONI

Topographie de la province de Frosinone. — Origine du brigandage. — Vingt-rjuatre brigands passés par les armes. ^^ GioVanni Giuliano. — Maria Elelta. — Histretia, — On veut prendre les bandits par la famine. — Ce qui arrive. — Enlèvement du gouverneur de Frosinone. — Le maire de San- Stefano. — Le cavalier Magislri. — Bi& in idem, — L'anneau pastoral de monsignor Ugolini.

Le brigandage, dans les Étals du pape et dans le royaume de Naples, date de l'autre siècle. C'est à la province de Frosinone que revient le triste honneur de son origine.

Disons d'abord ce qu'est topographiquement celte province, dans laquelle nous aurons à faire beaucoup de marches et de contre-marches.

Frosinone «îst situé à environ cinquante milles

de Rome, au sud'^est de cette capitale. La terra de Labour est au sud, la campagne de Rome au nord, la mer Thyrrônienne à Touest; à Test s'étend celte haute chaîne de montagnes qui sépare, qui séparait, du moins, l'État romain du royaume de Naples, et que l'on appelle les Âbruzzes: un autre nid de brigands qui ne laissera pas que de jouer un rôle important dans l'histoire qui va suivre.

Ces redoutables Abruzzes, qui prennent naissance sur la terre de Labour, dans le voisinage de San-Germano, servent également de limites, au nord, entre la province de Frosinone, la Sabine, rOmbrie et l'ejt-royaume napolitain.

Une seconde chaîne de montagnes commence à Terraclne et s'étend, à l'est, jusqu'à Ponte-Corvo, qu'elle sépare de la terre de Labour.

Une troisième part de Frascati, s'en va vers le sud se réunir à la précédente, et, coupant en deux parties égales cette même terre de Labour, fait de l'une, contiguc à la mer Tyrrhénienne, la province maritime^ et, de l'autre, la province campagne^ voisine des Abruzzes.

D'où il suit que le gouverneur de la terre de Labour s'appelle délégat de maritime et campagne.

On voit que c'est là un pays fort accidenté, plein de mystères et de ravins, que la nature semble avoir créé tout exprès à l'usage des brigands, lesquels peuvent aller tranquillement et tour à tour

cuver chez le roi de Naples les crimes commis chez le saint-père, ou se purifier en lerre romaine des assassinais perpétrés chez le voisin.

Croyez, du reste, que ces messieurs se livraient fort assidûment à ce doux échange de patries.

Toutes ces montagnes, sauf celles du sud, étant couvertes de neige pendant Thiver, — ce qui, ^ part le froid, trahirait sans cesse leur passage, — c'est naturellement à ces dernières que, la bise venue, les mal-vivants donnent la préférence. Nous avons dit où et à quelle époque le brigandage avait pris naissance en Italie; disons maintenant quelle en fut la cause et comment il se recruta.

Le général Bonaparte venait de faire irruption dans la haute Italie et de la délivrer de ses entraves. Impatiente du joug de ses tyranneaux, l'Italie centrale voulut le secouer aussi. Le désir d'être libres s'étendit partout comme une flamme rapide. Les fils de Brutus s'insurgèrent de toutes parts, et le drapeau aux trois couleurs flotta sur le Campidoglio^ aussi étonné que charmé de cette bonne fortune.

Assurément la grande majorité de ces^ Brutus étaient de généreux citoyens prêts à répandre leur sang pour la cause commune, et dont le patriotisme n'avait pas d'alliage. Mais quelques-uns ne Fongeaient qu'à assouvir plus sûrement ce? .haines particulières qui éclatent partout, vivaces et terri-

bles, — et en Italie plus qu'ailleurs, — à la suite des révolutions civiles.

Quelques-uns aussi, sanshaines précises, n'avaient d'autre but que de profiter des troubles et de l'anarchie pour s'enrichir d'une façon quelconque, mais rapide.

Tour à tour vainqueurs ou vaincus, ils se pillaient et s'entre-égorgeaient le plus tranquillement du monde. L'autorité, souvent née de la veille, et que le lendemain allait chasser peut-être, avait, ma foi ! bien autre chose à faire que de s'occuper de ces vétilles.

Mais lorsque, après la bataille de Marengo, toute l'Italie fut devenue bien positivement française, lorsque la loi remonta à son niveau et que les rouages d'un gouvernement ferme et stable reprirent leur jeu régulier, ceux que leurs crimes avaient mis au ban de la société s'aperçurent que le moment était venu de rendre leurs comptes.

Or, ces comptes, pour quelques-uns, étaient terribles et ne pouvaient se solder que par la peine capitale.

De là quelques bandes qui se formèrent de la lie de tous les partis et ravagèrent d'abord la campagne.

Un jour, en 1806, que des troupes françaises allaient de Rome à Naples, par la voie Appienne, les habitants de Terracine, et parmi eux vingt-

quatre brigands, tous de Sonnino, lesquels avaient sans doute fomenté cette folle résistance, s'opposèrent à leur passage. Le chef de ces brigands s'appelait Benoît Bernabaï,

Ils avaient cinq pièces de canon, et commencèrent par décimer le détachement français pris à rimprovisle et répugnant d'abord à employer brutalement la force contre une population égarée, parmi laquelle l'innocent côtoyait nécessairement le coupable.

Cependant, la patience ayant des bornes, le colonel mit l'émeute à la raison; et fit tout bonnement fusiller les deux douzaines de brigands dont il fit jeter les cadavres dans un égout, hors des portes de la ville.

Ce terrible exemple jeta l'effroi parmi toutes les bandes disséminées dans les provinces; elles perdirent désormais l'espoir de toute rémission, et résolurent de vendre chèrement leur vie.

Le premier chef de quelque importance que nous trouvions après Benoît l.'ernabaï s'appelait Giovanni Rita de Giuliano. C'était un homme résolu, moins avide de butin que de sang. Il aimait à tuer en détail, et commençait volontiers par priver ses victimes de leurs doigts de pieds et de leurs mains. Nous passerons sommairement sur ses crimes nombreuxpour arriver à sa mort survenue en 1809, et qui tient du poëme épique.

Giuliano était, à cette époque, sur le territoire de Sezza-, à la tête de sa bande, et accompagné de sa femme. Maria Eletta, — c'était le nom de cette femme, — ne le cédait à ses compagnons ni en énergie ni en courage. L*histoire ajoute qu'elle était belle à ravir, et que son redoutable époux Taîmalt avec cette passion sauvage qu'il mettait à tout.

La force armée était à sa poursuite. Le cercle qu'elle formait autour des brigands se rétrécissait chaque jour, si bien qu'on avait fini par les acculer dans une grotte d'où la fuite était impossible.

Quand Giuliano vit que tout espoir d'échapper à la force armée était désormais perdu, il résolut de s'ouvrir violemment un passage; et, se montrant tout à coup à l'entrée de la grotte, une hache à la main, il se rua, tête baissée, suivi de ses compagnons, au milieu des archers.

Peut-être allait-il réussir à gagner la montagne voisine, lorsque la voix suppliante de sa femme frappa son oreille :

— Mon époux aimé-, criait-elle, ayez pitié de moi 1 Ne m'abandonnez pas au pouvoir de ces païens.

Elle n'aimait pas les archers, cette femme, ce que nous lui pardonnons volontiers en raison de son affection conjugale.

A cet appel désespéré, Giuliano s'arrête, fait

volte-face et se fraye de nouveau un passage, à coups de hache, jusqu'à la grotte, dont il couvre l'entrée.

Là, il s'empare d'un fusil, et, grâce aux cartouches qui garnissent sa ^«/ro/2aVi«, il entame unfeu nourri contre la force armée, à laquelle il sert luimôme de cible, comme on le pense bien.

Pendant quelque temps, la Providence se trompe de côté et semble favoriser Giuliano, qui sème autour de lui l'épouvante et la mort.

A la fin, cependant, un balle lui casse l'os de la cuisse et le renverse. Son bras ne peut plus rien, mais son corps barre encore l'accès de la grotte, d'où Maria Eletta lui crie qu'elle l'aime et qu'il est vaillant comme Hercule.

Alors une idée pousse au cerveau de Giuliano, la même que Racine prête à Étéocle au moment où, après leur lutte fratricide, Polynice s'avance pour le désarmer : il tire un pistolet de sa ceinture et le cache sous lui. Puis, appelant le bargello^ ou chef des archers, il lui dit qu'il est mortellement blessé, et que c'est à lui qu'il veut se rendre.

En témoignage de la sincérité de cette détermination, il jette au loin son fusil.

Mais le hargello était, à ce qu'il paraît, un homme prudent, pour ne pas dire plus, dont il est bon que la postérité sache le nom. Il s'appelait Capucci.

Or, Capucci ne bougeait pas, jetant autour de lui des regards d'encouragement, comme pour engager l'un de ses hommes à tenter l'aventure :

— Lâche! lui criait Giuliano, archer de malheur! mouchard! pleutre! viens donc! Je ne suis plus qu'un cadavre, et tu grelottes dans ta peau comme une poule mouillée!... Et cela se donne des airs de poursuivre de braves cœurs comme nousl

Mais Capucci restait inaccessible à toutes les injures et n'avançait pas d'une semelle.

A bout de patience un archer napolitain, plus brave que son chef, se dirigea vers Giuliano, le couteau à la main.

— Enfin! criait ce dernier, ce n'est pas malheureux! Un seul cœur pour vingt poitrines, ce n'est, ma foi! pas trop. C'est égal, j'aurais préféréque ce fût ce bargello^ à qui je voulais couler mon testament dans le tuyau de l'oreille.

On devine que le testament était une balle.

Aussi, au moment où, de la main gauche, l'archer napolitain saisissait le brigand par les cheveux pour lui couper la tête, ce dernier, tirant le pistolet qu'il avait caché sous sa cuisse valide, l'appuya sur la tempe du pauvre diable et lui fit sauter la cervelle.

Le mort et le blessé, l'assassin et sa victime ne firent plus qu'un seul groupe.

Alors le courage revint au bargello et à sa troupe; ils se précipitèrent vers la grotte, achevèrent Giuliano à coups de crosse de fusil, puis séparèrent du tronc sa précieuse tête, qui ne valait rien moins que deux mille cinq cents écus romains (treize mille cinq cents francs; l'écu romain valant cinq francs quarante centimes).

Nous avons, du reste, toujours remarqué que, morts, les hommes avaient plus de prix que vivants,

Capucci, qui avait à se venger des injures subies, et qui trouvait sous sa main une femme sans défense, força Maria Eletta à accommoder les tresses de la tête coupée.

— Je rends avec plaisir ce dernier service à mon époux, dit celte héroïne de grand chemin ; mais, au moins, ce n'est pas toi, vil bargello^ qui te vanteras de Tavoir tué. Regarde autour de toi et compte les victime«i qu'il s'est immolées, avant de tomber lui-môme. Une pareille défaite vaut plus qu'une victoire.

En effet, dix-huit archers mordaient la poussière.

Maria Eletta, la veuve du brigand, fut transférée a Frosinone et condamnée à une prison perpétuelle. Mais Içrsque Pie VII rentra dans ses États, il lui accorda sa grâce.

ftfalgré ces exemples, le brigandage ne faisait que croître et enlaidir. Beaucoup de jeunes Italiens élu-

daient la conscription et préféraient la malvivance à la guerre.

Or, le premier empire tenait à ses conscrits; il avait ses raisons pour cela. Les réfractaires furent traqués. On arrêta leurs parents. Quiconque connaissait leur ret-aite devait la dénoncer à l'autorilé. Puis on résolut de les prendre par la famine. On promulgua la risti^etta^ qui défendait d'exporter, sans escorte, des villes et des villages, quelque nourriture que ce fût; en sorte que toujours, sous peine de mort, les paysans devaient prendre leurs repas chez eux avant d'aller aux champs. Tous les troupeaux, comptés par têtes de bétail, devaient s'en aller paître de compagnie dans des pâturages désignés, et cela, sous la protection d'une escorte armée.

Ces mesures extrêmes n'aboutirent à rien qu'à forcer de plus en plus les réfractaires à se faire brigands, comme suprême ressource .

D'un autre côté, beaucoup d'exactions furent commises dans la mise à exécution de l'édit qui rendait les familles solidaires des crimes commis par un de leurs membres.

Ainsi le fameux Capucci, — déjà nommé, — ayant arrêté quatre jeunes gens inoffensifs, frères de deux brigands, les égorgeait, de nuit, dans leur prison, sous le prétexte qu'ils avaient tenté de s'évader.

LES MAL-VIVAXTS 47

Un archer, ^conduisant à Frosinone la femme d'un lyandit, la poignardait en roule, alléguant qu'elle avait poussé des cris séditieux et appelé son mari à son aide.

Atteints dans leurs affections de famille, punis au hasard et par ricochets, les mal-vivants voulurent recourir à la peine du talion et se venger, à tort et à travers, sur les premiers venus, innocents ou coupables.

Heureusement que leur nouveau chef, Pasquale Tambucci, de Vallecorsa, était un homme de quelque sens, à qui les notions du juste et de l'injuste n'étaient pas absolument inconnues; il sut rallier ses hommes à son opinion, laquelle était de régler plus décemment leurs comptes avec Tautorité.

Tambucci, comme tous les chefs de bande, avait sa police secrète; il savait que le gouverneur de la province devait aller à Geperano et il se posta avec sa bande, au jour et à l'heure désignés, sur la li* sière des bois qui avoisinaient alors la grande route.

Nous disons alors, parce que, à la suite de celte aventure et de quelques autres, on rasa les bois jusqu'à une distance de douze cannes ^ de3 grands chemins de façon à voir venir, et à ne plus être surpris à l'improviste. Cette distance fut portée plus tard jusqu'à cinquante cannes.

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