‹ Les Mal-vivants, ou, Le Brigandage moderne en ItalyChapitre 3 sur 22 · Mesure italienne · texte numérisé non relu

Mesure italienne

48 LES MAL-VlVANTS

Donc, quand parut le gouverneur, et pendant que les mal-vivants tenaient en joue les dragons de Fescorte, Tambucci ouvrait la portière du carrosse de Son Excellence et la priait, le chapeau à la main, de vouloir bien venir faire une petite promenade dans le bois.

— Vous y trouverez de l'ombrage et des rafraîchissements, dit le brigand; et je suis en vérité charmé de vous soustraire à Taffreuse poussière des chemins.

— Vous êtes mille fois bon, reprit TExcellence, et je vous prie de croire que j'apprécie cette galanterie à sa juste valeur.

Il n'y a que lltalie, et surtout l'Italie papale, — voyez Chiavone, — pour voir de ces façons courtoises entre les brigands et l'autorité.

Tambucci, en prévision de ce qui arrivait, avait, à grand'peine et à grands frais, accumulé de véritables magasins de vivres el plusieurs barils d'un excellent petit vin de Montefiascone qui ne demandait qu'à se laisser boire.

Le gouverneur n'en revenait pas. Il avait eu jusque-là foi entière en la ristretta^ et s'était figuré que les bandits mouraient de faim.

A dire vrai, ils n'étaient pas toujours à pareille fête et jeûnaient plus souvent que ne l'ordonnaient jes lois de l'Église. Mais l'essentiel était de tromper

rExcellence et de la laisser croire à d'éternelles Doces de Cana.

Le gouverneur daigna accepter une collation et roD causa. Tambucci apprit alors que, selon le rapport du maire de San-Stefano^ les quatre frères et la femme cités plus haut avaient été tués en flagrant délit d'évasion.

C'était tout ce que Tambucci voulait savoir.

Il reconduisit le gouverneur jusqu'à sa voiture, et, au grand ébahissèment de ce dernier, le renvoya sans rançon.

Le résultat de ce hardi coup de main fut que, de retour à Frosinone, Son Excellence annula la ristretta comme souverainement inutile, et fit élargir les personnes. arrêtées sans autre motif que leur parenté avec les brigands.

Les bois seuls furent décapités comme nous l'avons dit ci-dessus.

De retour vers ses compagnons, Tambucci leur tint ce langage :

— Mes amis, au lieu de vous venger sur des innocents, allez au vrai coupable, qui est le maire de San-Stefano^ et faites-en ce que vous voudrez. Ce sera une vengeance raisonnable au lieu d'une représaille stupide.

Personnellement, ce maire n'avait pas trempé ses mains dans le sang, mais il avait approuvé et justifié les sbires aux yeux de l'autorité supérieure.

Voilà pourquoi Tambucci l'appelait le vrai coupable.

Les deux frères des quatre jeunes gens tués par Gapucci ne montrant qu'une ardeur médiocre ^ se charger de la vendetta^ — sans doute que ces quatre frères de moins ne les chagrinaient que tout juste, — ce fut le mari de la femme assassinée par les archers sur la route deFrosinone, qui prit à son compte la haine générale.

Ce modèle des époux s'appelait Cotto. Il alla se cacher dans les environs de San-Stefano, épia les démarches du maire, et, un jour que ce dernier passait, à cheval, à portée de son fusil, il le tua raide d'une balle dans les reins.

Ce Colto était un homme exact et régulier en toutes choses. Il retourna triomphant à la montagne.

— Il faut payer ce que Ton doit, disait-il en recevant les félicitations de ses dignes amis; quelle que soit iS résidence actuelle de^a femme/ chez le bon Dieu ou chez le diable, je suis sûr que ce doit être un beau jour pour elle. »

Quelque temps après, Tambucci eut l'audace d'entrer à Sezza, petite ville parfaitement murée, bastionnée et crénelée, et d'y enlever, à la barbe de la population, dans sa maison mênae, le chevalier Magistri, qu'il emmena dans la montagne, à un mille environ au sud-est de la ville.

La cançon du chevalier fut fixée à cinq mille écus (27,000 fr.), payables en or et pas autrement.

On comprend, en effet, que les mal-vivants, sujets à fuir instantanément d'un réduit à l'autre, aimaient à être légers de bagage.

Le hasard voulut que le chevalier Magistri n'eut que de l'argent chez lui ; si bien que le pâtre envoyé ù la ville et chargé de l'opération, en rapporta la charge d'un cheval.

— Que diable voulez-vous que je fasse de cela? demanda Tambucci à son prisonnier.

Le chevalier Magislri s'excusa de son mieux : assurément que, s'jl avait pu prévoir l'aimable visite du bandit, il se serait arrangé de façon à n'avoir que de l'or; à l'avenir, il ferait en sorte de ne plus être pris au dépourvu... et autres platitudes à l'usage des diplomates pris dans un traquenard.

• Bref, il proposa de renvoyer le pâtre à la ville, où il échangerait l'argent contre de l'or.

— Soit, dit Tambucci, mais je garde l'argent jusqu'à son retour.

— A quoi bon, reprit Magistri, puisque je suis là?

— Bahl dit le brigand, en affaires deux garanties valent toujours mieux qu'une.

Il appelait cela des affaires 1

Quand le pâtre revint avec de beaux scudi bien

neufs et bien trébuchâBts, Tambucci garda le tout, Tor et l'argent, et relâcha il nobilissime cavaliei^e qui se déclara satisfait, tant il redoutait que sa peau y passât par-dessus le marché.

11 est bon d'ajouter que ce chevalier Magislri était un mauvais riche, dont la maison était toujours fermée à l'indigence, dont le cœur était sourd aux supplications, et dont la main ne s'ouvrait jamais pour en laisser tomber l'aumône.

De là l'insouciance des habitants de Sezza, qui l'avaient vu enlever sans s'en émouvoir.

Un des derniers crimes de Tambucci fut d'arrêter monsignor Ugolini aux portes mêmes de Fondi, ville du royaume de Naples, el de lui couper l'index pour s'emparer plus facilement de l'anneau pastoral qui serrait un peu.

Tambucci fut passé un peu plus tard par les armes pour un autre crime, — ce fut la première chose qu'il ne vola pas, — et cela par jugement de ce même monsignor Ugolini, devenu cardinal, et qui ne trouva sans doute pas que son index coupé fût une circonstance assez atténuante pour acquitter le coupable.

Décret du délégat apostolique. — Yincenzo Panici. — Gaëtano le Calabrais. — N'était pas brigand qui voulait. — Prise de la priocesse d'Ëtrurie et de sa fille. — Le mausolée de Cicéron. — Une Xèie dans une cage de fer. — Trahison d'un pâtre. — Expédition à Rocca Secca di Pipemo. — Les frères Giuliani. — Amnistie promise. — Le maire de Vallecorsa. — Treize personnes massacrées le samedi-saint 1814, pendant les compiies. — Retour à la montagne.

Nous citerons une ordonnance, datée du 22 décembre 1812, qui fera apprécier à sa valeur tout le tracas que donnaient à cette èpoqne les mal-vivants au gouvernement romain :

t Considérant que les assassins et les voleurs qui » infestent les environs de Frosinone et de Velle- » tri ont échappé jusqu'ici aux mesures prises pour » les extirper;

» Vu les décrets de M. le préfet du départet ment de Rome, relatifs à la formation des I gardes nationales et à Tobligation, pour cha- » que habitant, d'être muni d'une carte de sû- » relé; .

> Vu les instructions ministérielles qui en- I joignent à la haute police de s'entendre avec >.les autorités locales et le commandant des

» colonnes mobiles pour arriver aux fins que t dessus;

t Ordonnons :

» Art. P'. Les habitants de Frusinone et de Vel-

1 lelri sont tenus de concourir à la destruction

> du brigandage. A cet effet, les commandants de • la gendarmerie et des gardes mobiles délivreront » aux habitants d*une moralité notoire la permis- » sion de porter des armes pour la défense comt mune et leur sécurité personnelle.

» Art. IL Les primes accordées pour Tarresta-

> tion ou la destruction des malfaiteurs seront de

> quatre-vingts francs par simple brigand et de cinq » cents francs * pour un chef de bande.

» Art. IIL Ceux qui, par leurs révélations, con- » courront à faire connaître le lieu de refuge des » brigands et à faciliter leur arrestation seront éga-

> lement récompensés.

• Art. IV. Les personnes qui seraient recon- » nues avoir été à môme de fournir "des renseigne- » ments, sans le faire, seront traduites devant une n commission militaire et jugées comme complices, » en vertu des art. 59, 60, 61, 62 et 63 du code » pénal.

1. A mesure que s'étendait la lèpre du brigandage, les primes s'élevaient et allèrent jusqu'à trois mille écus (17,200 fr.)> comme on le verra par la suite.

» Art. V. A Tapparition des malfaiteurs, cha- » que habitant sera tenu d'aviser l'autorité muni- 9 cipale et le commandant militaire qui feront im- 9 médiatement sonner la cloche à marteau (cloche 9 d'alarme). A ce signal, chaque habitant armé » sera tenu de se mettre à la disposition de l'auto- » rite et de lui prêter concours.

f Les communes voisines sonneront aussi leur » beffroi, et des patrouilles seront immédiatement » organisées sur leur territoire.

» Art. YI. Tout individu qui sera reconnu avoir » eu des rapports directs ou indirects avec les bri- » gands, qui leur aura procuré des vivres, des » armes, des munitions, donné asile on rendu un » service quelconque, sera considéré comme com- » plice et puni selon la teneur des articles cités plus 9 haut.

> Art. VII. Toute personne rencontrée, hors du » territoire de sa commune, sans carte de sûreté, » sera arrêtée sur-le-champ et traduite devant l'au- 9 , torité compétente.

Rome le 22 décembre 1812.

» Signé, le chevalier de Norvins.

» Vu et approuvé par le sous-gouverneur de Rome.'

» Comte MioLLis. '

Suivait une liste nominale de quarante- deux bandits mis au ban de TÉtat.

On a vu dans le chapitre préliminaire qu*il n'était pas loisible au premier venu d'être ad,mis à l'honneur de faire partie de la mal-vivance. Nous ne savons s'il était tout à fait indispensable d'être présenté^ mais toujours est-il que les mal-vivants étaient fort méticuleux sur le choix de leurs compagnons.

Ainsi un jeune homme de bonne famille, Vincenzo Panici, s'étant laissé entraîner, avec quatre de ses paysans, à tuer un prêtre, fut se présenter à Gaëtano, surnommé le Calabrais^ chef d'une bande qui infestait les environs de San Slefano. On refusa de l'alBlier, sous le prétexte que sa fortune et les habitudes de sa vie avaient été, jusque-là, trop en désaccord avec les dures épreuves et les privations réservées aux mal-vivans. Gaëtano lui conseilla d'aller se remettre bénévolement entre les mains de l'autorité, ajoutant que, s'il s'obstinait à rester dans la montagne, il y serait impitoyablement tué à la première rencontre.

Quant aux quatre paysans, fils de paysans, rien ne s'opposait à leur admission, mais ils préférèrent s'associer à la bonne ou mauvaise fortune de leur maître.

Celui-ci se figura qu'il n'avait été refusé que faute de titres, c'est-à-dire de crimes suffisants ; et

arrêtant par-ci^ dévalisant par-là, il se mit en devoir de conquérir ses éperons de mal-vivant.

Pendant quelque temps, ses expéditions n'eurent pas tout Téclat qu'il en avait espéré. Mais s'étant aventuré dans les environs de Cisterna, dans les marais Ponlins, il roussit à s'emparer de la princesse d'Étrurie et de sa fille, et à les conduire dans un bois voisin appartenant au prince de Caserte. Elles n'en sortirent que fort maltraitées.

Fier de ce succès, ^^incenzo Panici se présenta de nouveau à Gaëtano, la tête haute et avec ce légitime orgueil qu'inspirent aux belles âmes les actions d'éclat.

Mais, fidèle à sa promesse, Gaëtano lui fracassa Tépauled'un coup de fusil.

Recueilli par sa famille, Panici fut dirigé sur Ilzi, petit bourg du royaume de Naples, où il resta caché jusqu'en 1815, sans autre distraction que d'y contempler, chaque jour, la tombe, en forme de tour, que les affranchis de Cicéron y ont élevée à la mémoire du célèbre orateur.

A cette époque (1815), nionsîgnor Ugolini, délegat-à Frosinone, le fit arrêter avec le concours des autorités napolitaines. On le fusilla au lieu môme où il s'était emparé de la princesse d'Étrurie. Sa tête fut enfermée dans une cage de fer et pendue à la porte de Vanherge délie Ton^e dei-tre-ponti^ où elle se voyait encore en 1825.

Maintenant, était-ce en raison d*une délicatesse excessive, était-ce par horreur pour la nature de son crime, ou pour ne pas déroger aux coutumes de la malvivance qui repoussait les riches de son sein, que Gaëtano s'était obstiné à ne pas accueillir un si digne confrère?

La réponse sera facile, quand on saura que les quatre complices de Panici furent admis à Tunanimitê et reçus à bras ouverts.

Il arrivait souvent que, pour se mettre dans les bonnes grâces desbandiis et leur soutirer les trente oboles de Judas, les bergers leur indiquaient des coups de main faciles à exécuter. C'est ainsi qu*un indigne pâtre, nommé Honorato Tornesi, introduisit, une nuit, Gactano et sa bande à Roccasecca-di- Piperno, dans le palais de ses maîtres, les frères Giuliani, dont l'un était chanoine. Le palais fut mis à sac, les deux frères furent traînés vers la montagne et leur rançon fut fixée à dix mille écus (54,000 fr.)

Lorsque la famille Giuliani eut envoyé cette somme, et au moment même où les bandits allaient relâcher leurs prisonniers, le pâtre fit observer qu'il se trouvait compromis aux yeux de ses maîtres, qu'il allait vraisemblablement perdre leur confiance, et que le plus sûr serait de les tuer tous les deux.

Les petits cadeaux entretenant l'amitié entre ber-

gers et brigands, Gaëtano s'empressa de se ranger à celte opinion, et Ton égorgea les Giuliani.

— Gomme cela, ils ne se plaindront pas, dit le pâtre.

— C'est juste, reprit le chef de bande ; mais, comme de mon côté je redoute les indiscrétions, vous trouverez bon, cher ami, que je vous fasse partager leur sort.

Et il étendit le tratire à ses pieds d'un coup de poignard. C'est presque invraisemblable, et cependant rien n'est plus vrai.

Une chose digne de remarque, et nous aurons Toccasion d'en citer plus d'un exemple, c'est le mépris profond que ces hommes couverts de sang ne pouvaient s'empêcher de témoigner aux traîtres, la joie farouche avec laquelle ils se vengeaient, en quelque sorte, sur ceux-là même qui les servaient, de l'espèce de honte qu'ils éprouvaient à s'en servir.

Vers la fin de 1813, après la bataille de Leipsick, Pie VII revint à Rome, et les délégats firent insinuer aux nîal-vivants que, s'ils voulaient rentrer dans la vie légale, il leur serait accordé une amnistie pleine et entière.

* A celte nouvelle, Pasquale Tambucci et sa bande, Gaëtano et ses bandits s'internèrent de leur plein gré à Vallecorsa, dans l'intention d'y attendre que le saint-père réalisât ses promesses.

Malheureusement, pendant la domination fran-

çaise, le maire de Vallecorsa avait montré beaucoup de sévérité à l'égard des conscrits réfractaires ; il avait fait déporter jusqu'en Corse les parents des bandits vallécorsains, alors qu'ailleurs on s'était contenté de les disséminer dans la péninsule. Malheureusement encore ce maire, — il s'appelait Rossi, — avait été confirmé dans ses fondions par le gouvernement pontifical. Il en résultait une sourde haine qui couvait dans tous les cœurs et n'attendait que l'occasion d'éclater. La présence des mal-vivans, comme on le pense bien, n'était guère faite pour calmer les esprits.

De sourdes rumeurs couraient dans la population du village; le carnage et le meurlre se respiraient dans l'air; les signes de ralliement s'échangeaient par les rues; si bien que, le samedi-saint de Tannée 1814, à l'heure de Vallehiia^ les bandits, Tambucci en tête, firent irruption chez le maire, et, le tuant, lui, sa concubine, ses domestiques et ses eslafiers, amoncelèrent treize cadavres les uns sur les autres.

Puis, comme il n'était pas prudent d'attendre l'amnistie en pareille occurrence , ils . s'en retournèrent à la montagne plus brigands que jamais.

Antonio Casparoni. — Sa famille. — Ses amours avec Ginéyra. — De rinconvénient d*ayoir certains frères. — Premier crime de Gasparoni.

Antonio Gasparoni, cet émule de Fra Diavolo qu'il devait dépasser de beaucoup, naquit à Sonnino, diocèse de Terracine, arrondissement de Frosinone, le 13 juin 1794. Les fatalistes trouveront sans doute que cet homme devait naître un treize; reste à savoir si ce n'était pas aussi un vendredi.

Son père, Giuseppe Gasparoni, était un berger à son aise, faisant paître son propre troupeau. Antonio était fort jeune encore lorsqu'il perdit son père et sa mère. Il resta alors sous la tutelle d'un frère et d'une sœur aînés ; celle-ci épousa plus tard Àngelo de Paolis, aulre brigand fameux dont nous nous occuperons beaucoup par la suite.

Gennaro Gasparoni, le frère aîné d'Antonio, s'étant réuni aux mal-vivants pour échapper à la conscription, noire héros resta seul chargé de la garde de son troupeau.

Dès lors commencèrent pour lui quelques relations forcées avec les brigands, par cette double raison qu'ij avait un frère parmi eux et que ses pérégrinations de berger l'exposaient à les rencontrer fréquemment.

La vie de berger est triste et solitaire. Xe coeur d'Antonio venait de s'éveiller ; il désirait ôlre deux, et s'éprit vivement d'une charmante jeune fille de son âge et de sa condition.

Antonio était un beau garçon bien découplé, à Tœil noir et profond, au teint mjt, à cette che-. velure abondante et un peu crépue qui encadre si bien les têtes italiennes. Ginévra le paya de retour.

Les parents de la jeune fille n'eurent d'abord pas Tair de voir d'un trop mauvais œil cette passion naissante. Ginévra avait aussi un troupeau, et trouvait naturellement que les pâturages choisis par Gasparoni étaient les plus fertiles. Ils pas- , saient ainsi presque toutes leurs heures, confiants dans l'avenir et la main dans la main. Les journées s'envolaient que c'était miracle, et, le soir venu, Antonio allait encore s'asseoir au foyer de Ginévra, sous l'œil de sa mère.

C'était du Florian, de l'Estelle et du Némorin dans toute leur naïveté champêtre: et nul ne se serait alors douté du terrible renom que ce tendre jouvenceau se ferait un jour.

Toutefois, les parents de Ginéyra avaient une arrière-pensée et n'accueillaient Antonio qu'en raison de la peur- qu'ils avaient de son frère Gennaro, le réfractaire enrôlé parmi les brigands.

C'est ici le lieu de dire que, au mois de mai 1815, et malgré les crimes que nous avons vu commettre à Vallecorsa, parTambucci et sa bande, Pie VII avait eu la clémence ou la faiblesse, — nous laissons au lecteur le soin de choisir, — d'accorder enfin cette amnistie générale si mal méritée. ,

Tambucci revint à Vallecorsa, dont les rues étaient encore humides du sang répandu par lui.

Deux autres chefs, Gaëtano le Calabrais et Decinnove, furent internés avec leurs hommeis, l'un à Sonnino, l'autre à Sezza,

Ces messieurs recevaient du gouvernement trente sous par jour, ce qui, en Italie, dans un village et à cette époque, suffisait largement à tous leurs besoins. Us n'avaient donc absolument qu'à se promener les mains dans les poches, à humer le soleil, à conter fleurette aux jeunes filles et à étaler au grand jour l'or de leurs costumes de brigand, qu'ils portaient encore.

Nous laissons à juger de l'effet que devait produire sur le peuple^cette répression qui avait l'air d'une récompense, et faisait à ces mécréants, assez

mal corrigés , une existence plus douce et pour ainsi dire plus honorée que celle infligée aux laboureurs et aux ouvriers.

Qnoi d'étonnant à ce que , en face de pareils exemples, les jeunes gens coupables d'une faute s'en allassent tout droit à la montagne y faire la nozza et le carnage, à en revenir plus lard amnistiés et rentes?

Cette amnistie, survenue au beau milieu des amours d'Antonio Gasparoni, eut cela de. fatal pour lui, qu'elle ramena son frère Gennaro, amnistié comme les autres, et que, dès lors, les parents de Ginévra n'ayant plus à redouter les représailles du brigand, mirent tout simplement à la porte le prétendu de leur fille.

Jusqu'à cette époque, Antonio n'avait eu aucune mauvaise action à se reprocher. Celte injustice du sort, cette solidarité du nom de famille qui lui faisait payer les fautes de son frère, inspirèrent son premier cri d'anathème.

Cependant, Antonio demanda à Ginévra un dernier rendez-vous, et, l'ayant obtenu, il lui proposa de quitter la maison paternelle et de fuir avec lui au hasard du bon Dieu.

La raison de la jeune fille disait non, mais le cœur disait oui. Or, où a-t-on jamais vu que, à dix-huit ans et dans de pareilles luttes, ce dernier ne soit pas vainqueur?

La fuite fut résolue; à quelques jours de là, à la nuit tombante, Ginévra sortit par la fenêtre de sa chambre, son petit paquet sous le bras, et non sans s'être agenouillée devant une image de la Madoae, fort étonnée sans doute d'être mêlée à pareille affaire, mais que les Italiennes prennent volontiers pour complice dans toutes leur histoires d'amour.

De son côté, Antonio avait vendu quelques buffles, réalisé quelque argent, et il attendait la ieune fille sous un orme quelconque.

Seulement, Ginévra avait un frère ; — souvent les frères ont du bon, mais il arrive parfois qu'ils surveillent leur sœur. — Celui-ci avait surpris le premier rendez-vous , deviné qu'elle en^ serait la suite, et surveillait toutes les démarches de sa sœur.

Il en résulta que, au moment ou Ginévra sortait parla fenêtre, ce frère barbare sortait par la porte, et que se coulant dans l'ombre, à une distance calculée, il arriva presque en même temps qu'elle sous l'orme en question.

Là, il se dressa tout à coup devant Antonio, et lui adressa les plus vifs reproches.

Antonio plaida chaleureusement sa cause pendant que Ginévra plejarait, ce qui est l'argument habituel des jeune filles surprises en escapades d'amour.

Le frère fut inexorable; il s'était muni d'un bâton et alla jusqu'à le lever sur Gasparoni.

— Levez-le, dit ce dernier, calme jusque-là, mais chez qui le sang commençait à entrer en ébullition; levez-le, mais ne le laissez pas retomber!

Malgré cet avis, le bâton retomba, si dru que le pauvre amoureux en eut l'épaule gauche démise.

Alors Antonio tira de sa ceinture un poignard dont il s'était précautionné pour le voyage, et le planta jusqu'à la garde dans le cœur de son adversaire.

Ce crime commis, il ne restait plus à Antonio Gasparoni d'autre refuge que la montagne.

Le berger finissait par faire place au brigand.

Gasparoni se fait brigand. — Dominique, le Calabrais. — Les mal-vivants se séparent en deux bandes.— Rivalité du Calabrais et de Gasparoni. — Caractère de ce dernier. — Vengeance d'un berger. — Sentinelles perdues et patrouilles grises. —D'un souper accaparé par dix-sept brigands qui le payent à raison d'une tête par tète.

Se retirer sur la montagne, où Ton ne pouvait du reste gagner sa vie par les voies légales, étant

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synonyme de se faire brigand, le lecteur s'étonnera peut-être de ce que Gasparoni prenait ce parti extrême au moment même, où en raison de l'amnistie, la malvivance finissait,

A cela il y a deux réponses :

La première, que Gasparoni était une nature perverse, et que sa vocation venait sans doute de se révéler.

La seconde, qu'un certain nombre de Calabrais, sujets du roi de Naples et se défiant du pardon pontifical, avaient refusé d'en profiter et continaient leur petit métier dans les États romains, qu'ils trouvaient plus avantageux à exploiter que les Calabres.

II est si vrai que le brigandage continuait que nous citerons, pour mémoire seulement, un décret du cardinal Gonsalvi, le célèbre secrétaire d'État, promulgué postérieurement à l'amnistie \ le 13 décembre 1814.

Ce décret remettait en vigueur toutes les mesures de répression prises précédemment, ajoutant que les individus rencontrés en campagne, masqués, noircis ou cherchant à dissimuler leur visages d'une façon quelconque, seraient condamnés à sept ans de galère, pour ce seul fait d'êlre travestis, et

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