‹ Les Mal-vivants, ou, Le Brigandage moderne en ItalyChapitre 21 sur 22 · Ô2 LES MAL-VIVANTS · texte numérisé non relu

Ô2 LES MAL-VIVANTS

Elle vint en effet, fraîche, délurée, souriante, pimpante, sûre d'elle-même et tirée à toutes les épingles possibles.

— J'ai voulu vousapporter moi-même vos bijoux, dit-elle à Gasparoni. S'ils ne vous conviennent pas, je les échangerai.

— Ils me conviennent, dit le mal-vivànt, sans seulement se donner la peine de regarder les bagues que Gertrude faisait miroiter au soleil.

Puis, se croisant les bras, il se prit à contempler la jeune fille avec la plus profonde attention.

— Je pense à cet imbécile de Gasparo, reprit le brigand, qui a eu la bonhomie de me croire sur parole, et d'aller vous faire part de mes hérésies.

— Quelles hérésies?

— Dame! que vous étiez roussse, affreuse,^ disgracieuse.

— Des goûts et des couleurs, vous savez...

— Tandis que, poursuivit Antonio, vous êtes tout simplement la plus ravissante enfant qu'il soit possible de voir

Gertrude devint rouge comme une pomme d'api, et, décochant un regard chargé à mitraille:

— Comment se fait-il alors que vous ayez soutenu le contraire à mon fiancé?

— Ah 1 voilà 1 c'est que je suis jaloux ; c'est que je ne puis me faire à l'idée de vous voir appartenir à un pareil rustre ; c'est que, en blessant votre

juste amour-propre, je me doutais bien quQ vous saisiriez volontiers l'occasion de me détromper, rien qu'en vous montrant ; or, Toccasion, je vous l'ai fournie, grâce à ces bijoux.

— En ce cas, je m'en vais, dit la jeune fille en faisant mine de fuir ; ce bois ne me vaut rien.

— Restez, je vous en prie, belle Gertrude;.je suis Tami'de votre père et vous n'avez rien à craindre de moi.

Ce disant, il prit les mains de Gertrude, et lui coulant une à une aux doigts ses bagues diaboliques :

— Vous l'aimez donc bien, ce Gasparo? demanda-t-il d'une voix douce et triste.

La jeune fille fit une petite moue assez équivoque:

— J'ai près de dix-huit ans, reprit-elle; il faut bien se marier.

— Ah 1 si vous aviez seulement attendu quelques moisi

— Et..., au bout de ces quelques mois..., que serait-il arrivé ?

— J'eusse été amnistié, reprit Gasparoni, je serais rentré dans la vie légale, le gouvernement m'aurait donné une place ou alloué une pension, je vous aurais demandée à votre père, et j'aurais fait de vous la plus heureuse petite femme du monde.

Il faut bien se rendre compte d'une chose, c'est que, si brigand que fût Gasparoni, cette proposi-

tion était loin d'avoir ce caractère d'énormité que nous pourrions lui croire. De mal-vivanl à sbire ou à geôlier, il n'y avait que la main. Ces métamorphoses avaient lieuxhaque jour. Deux Sonninaises avaient parfaitement épousé, Tune Masocco, l'autre Gregorio Monacelli, brigands en retraite. Les aimables filles de ce pays ne s'effrayaient pas de si peu. J'ajoute que les mal-vivants avaient à leurs yeux je ne sais quel prestige de costume, de vaillance, de richesse, auquel ces têtes légères se laissaient volontiers prendre. Plus le brigand était fameux, plus grand était le nombre des cœurs qui galopaient après lui. Or, sous ce dernier rapport, Gasparoni pouvait prétendre à tout.

Soit que le mal-vivant eût oublié de les lâcher, soit que Gertrude n'eût pas songé à les retirer, les mains de cette dernière étaient restées dans celles d'Antonio,

— Eh bieni demanda-t-il à la jeune fille songeuse, que pensez-vous de mon offre?

Gertrude avait le caractère très-résolu et des idées fort nettes.

— Avec Gasparo, reprit-elle, c'est une affaire arrêtée, et mon mariage marche sur des roulettes; avec vous, il y a beaucoup de si et de mais.

— Soit, mais il y aura aussi beaucoup d'amour, de ma part du moins^ et cela vaut bien quelque chose.

— Ainsi, vous ne me trouvez plus affreuse?

Gasparoni ne répondit pas : mais posa de longs

baisers sur les mains de Gertrude, ce qui était mieux que répondre.

II est à penser que Gertrude ne s'en apercevait pas, car elle laissait faire.

— Ahl et vos bagues que j'oubliais de vous rendre I

— Ce sont mes gages d'alliance que je vous prie d'accepter.

— Tout beau, comme vous y'allez 1 je n'en veux pas à ce titre.

— Eh bien, gardez-les sans condition. Il est entendu qu'elles sont à moi ; mais je ne puis pas mieux les porter qu'à vos jolies mains.

— 11 est temps que je m'en aille, dit la jeune fille. Mon père et Gasparo ne savant pas que je suis venue.

— Reviendrez-vous ?

— Je'ne crois pas.

— Moi, je reviendrai passer ici une heure tous les mercredis et les samedis. Si je vous y vois, je serai bien heureux ; si je ne vous y vois pas, je passerai le temps à me souvenir et à regretter.

Ce n'était pas trop mal pour un brigand.

Gertrude reprit de son pied léger le chemin de Sonnino. Il est vrai que des bagues, cela pèse si peu!

Arrivée au bord d'une clairière, el|e fit un bouquet de bruyère, et le jeta de loin à Gasparoni qui, en amoureux bien appris, la suivait tepdrementdef yeux.

C'était dire qu'elle reviendrait, et elle revint en elTet.

Pendant tout un mois, malgré ses deux compagnons, Notargiovanni et Léoni, qui le suppliaient, pour d'excellentes raisons, de passer dans les Abruzzes, Gasparoni ne manqua jamais d'aller deux fois par semaine au bois d'oliviers.

Si, à cette époque, Gasparoni avait voulu reconstituer sa troupe décimée par la force armée, rien ne lui aurait été plus facile. Mais, d'une parti l'amour l'absorbait, — comme il en absorbe bien d'autres, — et, en second lieu, il craignait de recruter des traîtres en recrutant des novices.

Le gouvernement papal savait très-bien que, Gasparoni pouvant d'un jour à l'autre s'entourer d'une bande nouvelle, le brigandage ne serait .jamais éteint tant que ce chef redoutable tiendrait la montagne; aussi avait-on, sans y réussir, employé tous les moyens pour le prendre ou le faire se constituer. Le gouvernement était loin de se douter — et j'avoue qu'il ne pouvait guère le prévoir — qu'une jeune fille de dix-huit ans, en accordant des rendez-vous dans un petit bois d'oliviers, faisait

^n ce moment plus pour lui que n'avaient pu fair^ toutes ses brigades de gendarmes.

C'est que c'est parfois si fort, une jeune fille, justement parce que c'est si faible 1

Il y avait plus de neuf mois que les archers n'avaient fait aucune prise. Ils surprenaient bien encore parfois le camp des brigands, mais les brigands n'y étaient plus. Ils accouraient bien encore là où on venait de commettre un meurtre ou un vol, mais ils ne trouvaient plus que le cadavre ou le volé.. Les mal-vivants étant devenus plus circonspects dans le choix de leurs afïidés, la trahison, ce précieux auxiliaire de la force armée, ne battait plus que d'une aile. La déportation des parents était un coup d'épée dans l'eau qui n'amenait sTucuii résultat; et, quant à l'amnistie proposée à la discrétion du gouvernement^ les mal-vivants manquaient de confiance et ne voulaient pas en entendre parler.

Les choses en étaient là, lorsque le pape Léon XII résolut de changer de tactique et de voir si la persuasion et la douceur ne feraient pas plus que les espingoles et les coups de sabre.

L'homnae choisi pour tenter cette voie nouvelle était un nommé Pietro Pellegrini, lequel était alors vicaire général à Sezze. Muni des pleins pouvoirs de Sa Sainteté, il commença par se rendre à Frosinone pour s'y entendre avec le délégat. Son quar-

tier général devait être Sonnino, bourgade aux environs de laquelle le brigandage florissait toujours un peu plus que partout ailleurs; mais le malheur voulait que Pellegrini eût précisément prêché une mission à Sonnino quelques années auparavant, et qu'il s'y fût, à tort ou à raison^ attiré la haine d*un apothicaire nommé Luigi Milza.

Or, il pouvait très bien se faire que, instruit du but, — un peu frauduleux, comme on le verra plus tard, — dans lequel Pellegrini venait à Sonnino, Milza se procurât le malin plaisir de mettre Gasparoni sur ses gardes.

Il était donc prudent de commencer par purger Sonnino de son apothicaire, lequel fut enlevé un beau matin à ses pilons et transféré à Frosinone sans savoir pourquoi. Tant pis pour les Sonninais qui se trouvaient avoir besoin de son ministère.

Milza sortait par une porte au moment où le vicaire général entrait par Tautre.

Une fois installé, le premier soin de Pellegrini fut de se renseigner sur le repaire de Gasparoni. Jusque-là on n'avait employé que des hommes dans ces sortes de négociations. L'abbé résolut d'y employer des femmes comme étant à la fois d'un commerce plus doux, de formes plus attrayantes et d'un esprit plus subtil.

C'était un grand homme que cet abbé.

Son choix tomba sur Roccana Jannottoni et sur

Maria-Grazia Monacelii, deux jeunes veuves prématurées dont les époux languissaient en prison ipour cause de^mal-vivance.

Leur mission était de découvrir la résidence de Gasparoni, dans un creux quelconque de la montagne, et de le décider à s'aboucher, — pour son bien, — avec le vicaire général, inuni par l'autorité de toutes les indulgences et de toutes les absolutions désirables.

Bien entendu que si elles réussissaient, la liberté de leurs maris était au bout.

Que ne feraient pas certaines femmes pour arriver à un pareil résultat 1 II est vrai que certaines autres en feraient davantage encore dans le but contraire.

Quant à Gasparoni, il était toujours dans les environs de Sonnino, où il continuait à avoir une prédilection toute particulière pour la solitude, à deux, dans le petit bois d'oliviers.

Un matin donc, il vit poindre à l'horizon, deux jupes rouges qui s'engageaient résolument dans les défilés de la montagne, comme si elles ne s'exposaient pas à y rencontrer plus de loups que de moutons.

A ces jupes tenaient deux tailles fort bien prises, deux corsages gracieux, et le tout était surmonté de ces ceiffures traîtresses sous lesquelles ressortent si bien les abondants cheveux noirs et le teint

légèrement ambré des paysannes de la campagne ronaaine.

— Qu'on aille au-devant de ces promeneuses, dit-il à ses compagnons, et qu'on me les amène.

Grand fut l'étonnement de Gasparoni, et grande fut peut-t^tre aussi sa déconvenue, lorsqu'il se trouva ep face de deux femmes de son monde, — le monde des brigands, — que les traditions de la mal-vivance lui imposaient la loi de respecter.

Elles s'acquittèrent de la commission dont le vicaire général Pellegrini Iqs avait chargées.

Gasparoni était plein de défiance; mais d'un autre côté, il n'était pas fâché d'entamer des négociations qui lui permettraient de continuer à faire sa cour à Gertrude avec plus de sécurité.

— Revenez demain avec l'abbé par le même chemin, dit-il aux deux envoyées, et nous verrons à nous entendre.

Négociations. — Que l'estomac est le chemin du cœur. — Pilules dorées. — Chansonnettes et bombance. — Gasparoni fait commerce d'amitié avec les geiidarmes. — De l'éloquence d'un sourire. — Gasparoni dépose les armes. — Rêve de bonheur. — Triste réveil. — Dans la gueule du loup. — Le lieutenant Montignani. — Départ pour Rome. — Le château Saint-Ange. — // cortitle àelV Olio. — Plus de Gertrude. — La mal-vivance s'écroule d^ toute part. — Décret de monseigneur Benvenuti. — La cavcUeito. — Maria-Grazia. — Ses trois maris. — Neuvaine à Saint -Jean- DécoUé. — Gasparoni au bagne de Givita-Caslellana. — Que les petits cadeaux entretiennent l'amitié.

Le lendemain, en effet, Gasparoni vit venir de loin une soutane à cheval, précédée de Roccana Janottoni et de Marîa-Grazia Monacelli.

Notargiovanni et Leoni furent galamment envoyés au-devant du vicaire général.

Le premier de ces deux brigands était d'une force herculéenne. Il enleva le vicaire de son cheval et le mit à tecre comme s'il se fût agi d'un enfant.

Le révérend tremblait comme une feuille, à ce que prétend Masi, l'historiographe de Gasparoni, et il ajoute naïvement : c Je ne sais pas si c'était de crainte on bien de peur. »

Admettons que c'était des deux, et .n'en parlons plus.

Masi suppose que cette crainte, — ou cette peur, — était jouée, et Pellegrini n'avait affecté de trembler devant Gasparoni que pour flatter Tamour-propre de ce dernier. Cette peur allait jusqu'aux convulsions, à ce point que, à défaut d'eau de mélisse, dont la bande n'était pas pourvue, Antonio fut obligé d'administrer au vicaire général une forte dose d'exhortations et de témoignages de respect.

— On m'a assuré que vous mangiez de la chair humaine, dit le révérend à Gasparoni, et que votre pipe avait été taillée dans un os de mort.

Le malvivant ne put s'empêcher de rire à cette hyperbole.

— On vous a trompé, mon père, reprit-il; je préfère en général le mouton, comme étant une viande plus chrétienne et moins indigeste.

Pellegrini entama alors un discours fort long, fort touchant, et dont la conclusion était que c le » jubilé approchant. Sa Sainteté voulait que toutes » les brebis égarées fussent rentrées au bercail pour cette époque. » De plus, il offrait, au nom de Léon XII, un pardon général.

Gasparoni répondit que l'affaire demandait de la réflexion, qu'il avait des confrères à consulter, et que, comme premier témoignage de sincérité, il

serait peut-être bon que la force armée rentrât dans ses quartiers et ne batlît plus la campagne.

L'abbé Pellegrini se fit fort d'obtenir cette concession des autorités de Frosinone et promit de revenir sous deux jours.

Il revint, en effet, précédé des deux mêmes femmes. Celles-ci apportaient deux paniers remplis de ces arguments irrésistibles qui finissent toujours par réagir un peu de l'estomac sur la raison. L'abbé était en outre porteur d'un arrêté qui enjoignait 5 la force publique de ne pas bouger jusqu'à nouvel ordre.

Plusieurs entrevues eurent lieu successivement. L'abbé et le brigand en étaient venus à causer avec plus de laisser-aller, à mieux se connaître et à s'apprécier.

— Mon cher enfant, disait Pellegrini, vous êtes né avec d'excellentes qualités. La fatalité a bien pu vous faire sortir du droit chemin, mais vous êtes digne d'y rentrer. Allez vers le bien, et vous y déploierez la môme énergie que vous avez eue pour le mal.

D'un autre côté, les renseignements particuliers pris par Gasparoni concordaient parfaitement avec les assurances données par l'abbé. Les archers et les gendarmes étaient bien réellement consignés.

D'un autre côté encore, Gasparoni allait régulièrement au bois d'oliviers, où Gertrude ne man-

quait pas de lui dire que c'était un coup du ciel, que Tamuistie se présentait d'elle-même, aussi large, aussi complète que possible, qu'il fallait l'accepter pour l'amour d'elle, et que tous leurs projets d'avenir, d'union, de bonheur allaient pouvoir se réaliser.

Gertrude avait d'ailleurs un certain regard qui plaidait admirablement et devait gagner toutes les causes.

Ah ! si les avocats pouvaient regarder comme cela I Mais alors que deviendraient les juges, juste ciell

Le premier résultat de tout ceci fut que, sur les indications de Gasparoni, le révérend put envoyer un agent à ceux des brigands restés dans les marais Pontins, avec l'ordre de venir immédiatement rejoindre leur chef. Cet envoyé était porteur d'un sauf-conduit.

En attendant, sur la parole donnée par l'abbé, Gasparoni et ses deux compagnons s'étaient retirés dans une petite chapelle située à une portée de fusil* de Sonnino. C'était déjà un divorce avec la vie en plein air et comme un acheminement à des habitudes plus normales.

Cette chapelle, qui existe encore, était dédiée à la Madonna délia Pieta.

Les trois mal-vivants y étaient rentrés le 10 septembre 1825. Le temps s'y écoulait dans la bonne

chère et dans les plaisirs. Les principaux habitants de Sonnino, hommes et femmes, se disputaient l'honneur de leur rendre visite. La belle Gertrude passait auprès d'eux des journées entières. Le riisé Pellegrini, instruit de l'amour que cette jeune fille avait inspiré à Gasparoni, en tirait un grand parti : il poussait la complaisance jusqu'à aller la chercher lorsqu'elle tardait à venir; il les excitait à s'aimer, leur faisant entrevoir une félicité parfaite dans un avenir très-prochain. On avait poussé l'attention jusqu'à louer un musicien qui leur pinçait de la guitare en chantant des canzonette. L'abbé ne pouvait plus se passer de son cher Gasparoni, à ce point qu'il s'était fait dresser un lit dans la chapelle même, à côté de celui du brigand.

Masi ouvre ici une parenthèse pour établir que l'on n'a jamais bien su si l'abbé Pellegrini était réellement l'organe officiel des intentions du gouvernement ou s'il les avait tout simplement prises •sous son bonnet de révérend. Il laisse aux événements leur éloquence et ajoute que le lecteur jugera.

Gasparoni avait sa vieille marraine (madrina) à Sonnino. Il demanda un jour à Pellegrini la permission d'aller l'embrasser, et eut la confiance de se présenter sans armes à la porte du bourg, qui s'ouvrit devant lui. Le château de Sonnino était

alors bourré de gendarmes; mais, selon la promesse faite, aucun ne sortit.

Un autre jour, il fut accosté par un brigadier de gendarmerie qui, le chapeau à la main, lui demanda respectueusement la faveur de le contempler, se disant fort honoré de faire son illustre connaissance.

— Quand je pense, ajoutait ingénument le maréchal des logis, que j'ai été si souvent à la recherche de votre tête, qui ne valait pas moins de deux mille cent écus, et que maintenant je suis heureux de vous serrer la main d'amitié !

Il faut avouer que de plus fortes cervelles que celle de Gasparoni s'y seraient laissé prendre.

La bande de Michèle Magari travaillait sur le territoire de Lenola, dans la terre de Labour. Il faisait déjà nuit lorsque l'envoyé de Pellegrini parvint jusqu'à elle. Magari fit allumer un feu de sarment, à la lueur duquel Pietro Masi fut chargé de lire à haute voix la missive de l'abbé. Le chef alléguait plusieurs raisons pour ne pas la lire luimôme. La meilleure, qu'il gardait pour lui, était qu'il ne savait pas môme épeler.

La lettre était pleine d'assurances de paix et de pardon; ce n'était que mansuétude, charité chrétienne, oubli des injures. A mesure que lisait Masi, toutes ces physionomies dures et bronzées se dilataient; ils renaissaient à la vraie liberté : celle d^aller partout sans rien craindre; ils dansaient de

joie, égrenaient leur chapelet et remerciaient la madone.

Le soir môme, Michèle Magari en tête, ils franchissaient la frontière napolitaine, rentraient dans les États du pape, et, le lendemain 19 septembre 1823, à midi, après avoir marché toute la nuit, ils arrivaient en vue de la chapelle où les attendaient le vicaire général, Antonio Gasparoni et ses doux compagnons.

L'abbé sortit au-devant d'eux, et commença par les embrasser tous l'un après l'auJLre.

De là ils entrèrent dans la chapelle, où les attendait une collation, après quoi ils formèrent le cercle autour de Pellegrini, qui leur parla en ces termes :

€ Mes bons amis, notre gouvernement bien-aimé » vous fait savoir par ma voix qu'il vous pardonne » et qu'il vous reçoit tous dans son sein, quels que » soient les crimes que vous ayez commis dans le » passé. Il vous pardonne, parce que son cœur » paternel souffre à la seule pensée du danger où » vousôtes continuellement de perdre votre âme en » même temps que la vie. Il souhaite ardemment » de vous rendre voire tranquillité en ce monde et 1 d'empêcher votre condamnation éternelle. Il sera

> pour vous ce que fut le père de l'enfant prodigue;

> il vous ouvre ses bras : refuserez-vous de vous y jeter? »

Cette allocution ne produisit qu'un enthousiasme médiocre.

Michèle Magari demanda à Tabbé si les lettres de grâce étaient en bonne forme, si elles étaient signées et s'il en était porteur.

L'abbé répondit que les lettres de grâce leur seraient remises à Rome par l'autorité elle-même, que le gouvernement exigeait d'eux cette preuve de confiance, qu'il les accompagnerait lui-même jusqu'au Vatican; que ceux qui avaient une famille et des moyens d'existence pourraient alors retourner chez eux, que lés autres seraient employés comme archers, comme geôliers ou comme gardiens de la caméra.

Il ajouta que, en 1818, sous le ministère du cardinal Gonsalvi, la bande de Louis Masocco s'était rendue aux mêmes conditions, et que jamais le gouvernement romain n'avait manqué à sa parole.

Cependant les mal-vivants hésitaient encore.

Pellegrini frappa un dernier coup.

— Que quelques-uns, dit-il, m'accompagnent à Rome. Les autres retourneront à la montagne, où je me charge de leur faire parvenir chaque jour toutes les choses nécessaires à Texistence. Ils attendront là, en toute sécurité, que l'on ait statué, à Rome, sur le sort de leurs camarades plus confians; de cette façon, ils ne se rendront qu'à bon escient.

Cette proposition semblait devoir lever tous les

doutes. Les mal- vivants sortirent de la chapelle pour délibérer. Michèle Magari tira Gasparoni à l'écart, et lui conseilla de n'envoyer à Rome que les novices.

— Nous avons toujours le temps, disait-il, de nous jeter dans la gueule du loup. Après comme après ; gardons-nousde déposer les armes sans une garantie suffisante. Qui nous dit que ce monsignore a d/B pleins pouvoirs? Que ne les montre-t-il? Mon opinion est que, lorsque le gouvernement nous tiendra dans ses griffes, il trouvera quelque honnête moyen de dégager sa parole, ou même de nous prouver qu'il ne l'avait pas donnée.

Gasparoni hésitait encore, mais, au même instant, Gertrude vint à lui de son pas le plus langoureux, et, en se hissant sur la pointe des pieds, elle .tendit gentiment le front aux lèvres de son amoureux. Cette petite mignardise décida du sort de Gasparoni, à qui elle allait coûter trente ou quarante années de prison, — on ne sait pas au juste, car il vit encore.

Cinq minutes après il déposait les armes avec sept de ses compagnons : Vincepzo Jannucci, Costanzo Notargiovanni, Alessandro Léoni, Sante- Mattia, Pielro Masi, Domenico Talova et Leone Pernarella.

Ils donnèrent fraternellement l'accolade au restant delà bande, qui s'en retourna à la montagne.

Lo 19 septembre, à trois heures de relevée, les

constitués firent leur entrée solennelle à Sonnîno, sous la conduite du délègat, de Pellegrini et du curé de la bourgade.

Ils allèrent d'abord à l'église Saint-Ange, où ils adressèrent à Dieu des actions de grâce. De là on les conduisit au palais du gouverneur — monsignore Cecconi, où ils passèrent la nuit, après un somptueux souper.

Jusque-là tout allait fort bien.

Mais, pendant qu'ils dormaient à poings fermés, comme des gens pour qui un lit véritable était une chimère depuis longues années, deux détachements de troupes, sous les ordres des lieutenants Montignani et Cavani, s'étaient dirigés à marche forcée vers Sonnino.

Pendant que l'un de ces détachements cernait le château, l'autre sedirigeait vers la montagne où Ton espérait que, en raison de l'amnistie promise, Magari se serait dispensé de placer des vedettes en observation.

Mais Magari avait pris ses précautions habituelles et sut déjouer le piège qu'on lui tendait.

Revenons à Gasparoni, royalement logé chez le délégat.

Il se leva avant le jour, et son premier soin fut d'ouvrir une fenêtre et de respirer ce bon air parfumé do joie que respire toujours l'homme tout à

LES MAL-VIVANTS 32t

coup dégegé des soucis qui ont préoccupé toute sa vie.

Ses regards étonnés tombèrent sur de nombreux piquets de gendarmerie qui gardaient les abords du palais de la délégation.

— Trahis! s'écria-t-il.

Et il s'empressa de réveiller ses sept compagnons.

Vous jugez de leur rage et de leur consternation.

Cependant, Gasparoni avait véritablement les qualités d'un chef : le sang-froid et la réflexion.

— Nous n'avons plus d*arm*es, dit-il, la violence nous perdrait sûrement; soyons calmes, prudents et attendons.

Vers sept heiiresdu matin, le lieutenant Montignoni se présenta seul, désarmé, et en costume bourgeois, dans la chambre occupée par les malvivants.

— Lequel de vous est Gasparoni? demanda-t-il.

— Moi, dit^ Antonio.

— Je suis venu, reprit Tofficier, pour vous rassurer sus le développement de forces que vous voyez sur la place. Tout ce que vous a promis le vicaire général Pellegrini sera ratifié. Le délégat a décidé que vous iriez à Rome sans être liés ; mais pour votre sûreté môme et afin de vous garantir des outrages que pourraient vous adresser les po-

322 ÏES MAL-VIVANTS

pulations, on a cru nécrssaire de vous faire escorter par la force armée.

— Nous nous sommes remis entre vos mains, dit froidement Gasparoni; faites de nous ce que vous voudrez.

Gela se passait le 20 septembre 1825, et Ton peut dire que ce fut à dater de ce jour que commença la captivité de Gasparoni, laquelle dure, à l'heure où nous écrivons, depuis trente-huit ans.

Gasparoni avait imposé pour condition que Gertrude Demarchis raccompagnerait à Rome. Il avait espéré Ty épouser dès qu'il serait libre.

Comme cette jolie pécheresse était l'aimant qui attirait le fer, on s'était bien gardé de s'y refuser.

Or, de la façon dont tournaient les choses, et sa liberté devenant fort problématique, Gasparoni eut assez de force d'âme pour vouloir se séparar de sa chère compagne. Il demanda qu'on la renvoyât chez son père; mais l'abbé Pellegrini s'y opposa, disant qu'il n'y avait rien de changé et que tout se ferait comme il avait été convenu.

Il y a plus ; l'abbé complaisant s'offrit à célébrer le mariage à l'instant même dans la chapelle domestique du palais.

Gertrude était toute prête, mais Gasparoni refusa.

Vers le milieu de la journée, après un bon dé-

jeûner, les mal-vivants quittèrent Sonnino, accompagnés du vicaire général, de Gertrude, de Roccona Janoltoni et de Maria-Grazîa Monacelli. Ces deux dernières n'avaient plus quitté la bande depuis la première entrevue de Gasparoni et de l'abbé, auxquels elles avaient servi de trait d'union.

Toutes les forces réunies des deux provinces. Maritime et Campagne, leur servaient d'escorte.

Le premier soir ils s'arrêtèrent à Piperno, le second à Sisterna, et le troisième à la Riccia, dans le palais du prince Chigi.

Le matin du 23 septembre, à la première heure, ils entrèrent dans Rome par la porte Saint-Jean,

Conduits au château Saint-Ange, on les enferma dans la cour de l'Huile (cortille delV Olia).

A dater de ce moment, ils ne virent plus les trois femmes qui avaient servi d'appeaux à leur capture, si capture il y a. Gertrude fut confiée à la garde de la femme du chef gardien des prisons de Rome; on lui alloua provisoirement une paye de trente sous par jour. Elle fut renvoyée à son père au bout de huit mois. L'histoire ne mentionne pas l'accueil que lui fit Gasparo, son premiei fiancé, mais je mettrais ma main au feu qu'il l'aura épousée. Il n'y a pas, au monde, d'animal plus aveugle que l'homme, et il a cependant la prétention d'être clairvoyant.

L'abbé et les deux autres femmes retournèrent

tranquillement à Frosinone, d'où ces- dernières furent de nouveau expédiées à la montagne, en quête des mal-vivants réfractaires.

Elles leur apportaient, disaient-elles, les compliments de Gasparoni, qui était le plus heureux des hommes et venait d'épouser Gerlrude. S'ils n'avaient pas encore quitté Rome, c'était pour suivre les exercices et obtenir les indulgences du saint jubilé. Le gouvernement attendait le restant du troupeau; il avait hâte de le faire participer aux faveurs dont il venait de combler Gasparoni et ses compagnons.

Le jubilé était cause de toute cette clémence ; celte occasion perdue, elle ne se retrouverait plus de longtemps, et autres traquenards dans lesquels donna une seconde fournée de brigands : les deux frères Luigi et Domenico Tomacci, Francesco Nardoni et Antonio Gappadoccio, qui furent immédiatement dirigés sur Rome et réunis à Gasparoni.

Toutefois Magari tint bon et se retira sur le territoire napolitain avec quelques camarades qui restaient associés à sa bonne ou mauvaise fortune. Mais il ne tarda pas non plus à se rendre à la discrétion du gouvernement des Deux-Siciles, qui l'interna, lui et ses hommes, dans l'île de Patenteria.

Plus heureux que leurs complices et Gasparoni, ceux qui ont survécu sont libresi aujourd'hui.

Le brigandage croulait de toutes paris.

Uu nommé Giovanni-Battista Mannarelli, de Sonnino, venait d'être tué sur le territoire de Gaëte. Sept autres mal-vivants, dissémines dans les États du pape, s'étaient spontanément rendus au colonel Rovinotti; on les envoya à Rome rejoindre Gasparoni au château Saint-Ange.

Au 27 octobre 1825, un peu plus d'un mois après la suppression de Gasparoni, il ne restait plus un seul mal-vivant dans les deux États. L*allëgresse fut grande, comme on le pense bien.

Voici quelques extraits d un décret promulgué à cette époque par Monseigneur Benvenuti, prélat domestique et dèlégat apostolique extraordinaire dans les deux provinces Maritime et Campagne :

c Chaque année, à la date du 19 octobre, il sera rendu à Dieu de solennelles actions de grâces dans toutes les églises paroissiales ou collégiales des deux provinces. On récitera Thymme ambroisienne, 1*^ Salve Regina et les oraisons Defe^ide. > •

Jusque-là rien de mieux.

c Tous les artisans seront tenus d'assister au sa^ criQce de la messe.

» Tout homme suspect habitant lune des deux provinces, qui s'en éloignera sans autorisation pendant plus de huit jours, sera considéré comme étranger à sa commune, et exilé à une distance de cinquante milles.

i Si, éludant la loi, un coupable ou un prévenu Tenait à se retirer dans la montagne, ne fût-ce qu'avec un seul camarade, ils seront considérés commebande; leurs biens seront confisqués et leurs familles déportées ; de plus, tous leurs parents, jusqu'au troisième degré, seront privés de leurs droits civils.

» Quiconque exprimera Yintention de se livrer à la mal-vivance, ou y excitera, ou approuvera verbalement ceux qui s'y livrent, sera puni de la cavalletto (chevalet de bois, renouvelé de l'ancienne torture, sur lequel on étendait le patient). »

Si le brigandage repoussait après cela, c'est qu'il devait avoir de terribles racines dans le pays.

Roccana Jannottoni et Maria-Grazia Monacelli eurent chacune une gratification de deux cents ëcus et la grâce de leur mari.

Cette Maria-Grazia vit encore. Elle habite toiijours Sonnino, où Edmond About raconte (1) l'avoir vue, il y a trois ou quatre ans.

€ C'est, • dit-il, « une grande et forte créature » d'une soixantaine d'années, borgne et presque » aveugle, maispleine de bonnehumeur et de santé. » Elle parle vite, d'un ton très-mâle et d'une voix » bourrue; son costume était tout igoderne etsem-

i. Rome contemporaine.

» blable à celui des paysannes de Biëvre ou deMon- » treuil. On lui offrit un verre de vin, et elle en but » plusieurs. »

Elle a eu trois maris :

Le premier futtuéparunde sesamisc quiTaimait beaucoup, » dans une altercation survenue à propos d'olives soustraires par l'un et mangées par l'autre.

Le second était de Terracine. Un jour qu'il réclamait deux ou trois écus à un homme pour qui il avait travaillé, son débiteur refusa de le payer.

< Alors, > c'est Maria-(jrazia elle-même qui parle^ c mon mari, ne pouvant en obtenir autre chose, lui a pris la vie. » Et le meurtrier s'en alla à la montagne.

« Le pauvre garçon, ajoutait Maria-Gra zia, fut • pris et envoyé aux galèresàPorto-d' Ancio.Quelques

> amnisties survinrent, sa peinefutréduite plusieurs » fois, si bien que au bout de quelques années, il » n'avait plus que dix-huit mois à faire. Nous étions » contents et pleins d'espoir ; notre idée était de bâtir » un petit cabaret vers la porte Portèse, et d'y finir » tranquillement notre vie. Mais mon mari, qui avait

> toujours été si sage en prison, fit je ne sais plus i quelle imprudence. Jecroisque dans un moment

> décolère, il dit quelques mots contre les saints, I tant et sibienjju'on le mit au bagne de Civita-Veci chia pour le restant de ses jours. >

Dans cette triste condition, d'étant ni fille, ni

femme, ni venve, — et soa mari c qui était la douceur même » ayant du reste tué un gardien, — elle fit écrire une pétition au roi de Naples pour qu'on exécutât au plus vite > ce pauvre homme qui traînait la maladie à l'hôpital de Gaëte.

Le motif de l'empressement de Haria-Grazia était qu'un chapelier de Rome lui faisait la cour pour l'épouser.

Elle fit même, avec sa belle-sœur et le chapô^ lier, une neuvaine à Saint-Jean-Décolté. La pétition resta sans réponse^, mais son mari ne larda pas à mourir de sa maladie.

Maria-Grazia put alors épouser sou chapelier qui était aum un digne homme et un mari t exemplaire, i Elle en a eu un fils qui est mort dragon à l'hôpital de Yiterbe. Le père est mort à Rome, dans sa chambre, de la mort des justes.

— Moi, je me porte très bien, disait Maria-Grazîa à Edmond About en terminant Thislotre de sa vie, et je vivrai longtemps» s'il platt à Dieu, quoi* qu'il fasse grand froid à Sonnino, que je n'y voie guère de l'œil qui me reste et que le vin soit à sept sous le demi-litre,

Antonio Gasparoni est encore au bagne de Givita- Castellana. C'est aujourd'hui un grand vieillard d'une beauté remarquable ; sa taille est droite et fière, ses traits mâles et réguliers» son regard étnicelant; il porte une grande barbe blanche.

LFS MAL-VIVANTS 329

L'explosion d'un fusil chargé à poudre, — nous croyons l'avoir dit, — a marbré sa figure d'une myriade de petites taches bleuâtres; son costume de gros drap est celui d'un paysan aisé. On l'a dispensé de la livrée des forçats ainsi que de leur compagnie. Il vit seul, entouré de ceux de ses anciens compagnons qui ont survécu, et distrait de son ennui par la visite des étrangers. Des montagnes qui l'ont vu naître, il n'a gardé que l'accent et les docde,

Gasparoni ne manque pas d'une certaine bonhomie; cependant, il est assez froid et parait préoccupé de tenir son rang. Il a toujours sur le cœur le dernier épisode de sa vie active, et lui, le-scélérat abominable, il proteste volontiers contre rUlégalité de sa détention.

Ses compagnons et ses gardiens Tëcoutent avec une admiration respectueuse.

Je crois que s'il venait à se retrouver en face du vicaire général Pellegrini, il lui fewitun mauvais parti.

Il offre habituellement un souvenir aux personnes qui le visitent : c'est la liste manuscrile de ses homicides, au nombre de cent ving-sept.

Voilà une attention bien délicate I

Page 1